En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 4 juillet 2007
Xavier Lacroix est un théologien et un philosophe connu pour son enseignement et ses écrits sur la famille et le mariage. Dans son dernier livre, il cherche à approfondir « l’analyse de ce qui peut se comprendre en terme de sagesse humaine, indiquant à partir de quels seuils les enjeux deviennent religieux, sans nécessairement impliquer l’adhésion de foi explicite.» ( Introduction, p. 13). Car si « la source ultime d’inspiration est chrétienne, l’argumentation et les catégories ne présupposent pas la foi chez le lecteur ; les enjeux concernent toute conscience, toute existence incarnée. ». Mais de quels enjeux s’agit-il ? Il s’agit de la famille, première cellule de la société, dont la définition s’élargit, sans qu’il y ait un point commun universellement reconnu. Il s’agit du mariage, point de départ de la famille, disqualifié par les uns et recherché dans son appellation par d’autres… Famille et mariage sont des points clés déterminants pour l’avenir de notre société actuelle, tant par les situations que l’on peut observer, que par la façon avec laquelle le pouvoir politique répond et légifère sur les dites situations. S’il y a une dimension universelle de la famille et du mariage qui lui donne naissance, celle-ci doit pouvoir être explicitée d’elle-même. Or, la difficulté est que « plus une réalité est fondamentale, plus elle est difficile à justifier.» (Chapitre 4, p. 151)
Sur la famille, Xavier Lacroix s’interroge d’abord sur la validité des différents modèles familiaux (1ère partie). Puis, il réexamine le sens du mariage (2ème partie), mariage qu’il approfondit dans une 3ème partie sur sa capacité à durer. La 4ème partie est consacrée à « l’essentiel roc de la différence », c'est-à-dire à la réalité de la différence des sexes et à sa contestation actuelle.
Tous les modèles familiaux se valent-ils ?
« Notre société n’est pas en train d’expérimenter de nouveaux modèles, mais de dissocier le modèle traditionnel » A partir de cette remarque du démographe Henri Léridon, l’auteur se demande si l’on sort vraiment du modèle de la famille « nucléaire ». Il observe qu’elle n’est pas un accident de l’histoire, car elle est largement majoritaire à travers les civilisations ; qu’aujourd’hui, la famille dite abusivement « traditionnelle » ou « classique » fait de la résistance ; que les appellations « monoparentale »ou « recomposée » sont liées à des accidents de la vie, et que les « concubins » restent célibataires en laissant dans l’ombre la donnée de « durée ». X. Lacroix rappelle alors qu’il existe une éthique commune à travers « le sens de la parole donnée, la reconnaissance de la personne comme fin et non comme moyen, l’aspiration à la réciprocité, le respect du plus faible, la cohérence entre corps et parole.» (Chapitre 1, p. 34). Il propose ainsi quatre piliers pour définir la famille : le mariage, la différence des sexes, l’accueil de la vie comme don, l’appartenance à un plus grand corps. Ainsi « une réflexion sur la famille se doit d’être réaliste. Mais précisément, c’est être réaliste qu’envisager le plus loin possible les conséquences des conduites qui, sous couvert de description, sont érigées en nouvelles normes. Il est au contraire idéaliste de croire qu’en l’absence de tout modèle, une harmonie naturelle adviendra entre les désirs personnels spontanés et la solidarité sur une longue durée qu’exige la vie de famille. Les difficultés, les souffrances, les ruptures, les dissociations existent, c’est un fait. Mais une chose est de faire face avec courage ou de soutenir, ceux qui sont confrontés aux fragilités, aux échecs et aux drames de l’existence, une autre est de promouvoir avec légèreté de prétendus modèles qui multiplient ces situations, reposant sur la précarité des liens et la poursuite de l’intérêt individuel. »
les termes essentiels de la définition du mariage
Dans la 2ème partie, X. Lacroix redonne les termes essentiels de la définition du mariage : il s’agit de l’entrée dans une forme de vie, avec la reconnaissance d’une institution que la société se donne pour assurer sa pérennité. Le mariage est ainsi un acte de parole solennelle : c’est le double « oui » qui institue le lien, ce consentement étant un acte de liberté. Il est prononcé devant témoins, ce qui donne à cette parole un caractère propre car elle ne relève plus de la subjectivité des époux, mais devient un fait collectif. L’interpersonnel et le communautaire sont célébrés ensemble : « le mariage est un acte éminemment social, qui n’unit pas seulement les époux entre eux, mais le couple à la société. A la différence d’un contrat qui n’est qu’une convention dont les contractants déterminent le contenu au gré de leur volonté, l’institution est définie par un certain nombre de règles, d’obligations préexistantes au pacte, dans lesquelles les conjoints acceptent d’entrer. » En parallèle, « le concubinage met en présence aux yeux du droit, deux individus juxtaposés. Eux qui voulaient se protéger du droit devront plus souvent que les époux y recourir, en matière de filiation, d’attestation de vie commune, d’acquisition de biens, et de façon plus compliquée – car moins encadrée – en cas de séparation.».( Chapitre 2, p. 77). En ce qui concerne le point important de la filiation, X. Lacroix note que l’institution matrimoniale lui offre sa cohérence et sa solidité. Hors mariage, sa définition est en effet plus fragile, car elle oscille entre la reconnaissance volontaire et la « preuve biologique », et ces deux critères ne peuvent pas seuls définir la paternité. Le mariage apparaît alors comme une institution vraiment tournée vers l’avenir, puisqu’elle est « ouverte aux tiers par la médiation de la loi, qui définit un corpus de droits et de devoirs, au-delà de la relation individuelle de chaque membre du couple pris séparément avec l’enfant.».Ce que les juristes appellent un « tronc commun généalogique ».
la durée du mariage et donc de la famille.
La 3ème partie est relative à la durée du mariage et donc de la famille. Il y a tant de malentendus : pourquoi s’engager sur un tel chemin qui risque d’être rocailleux ? X. Lacroix propose 4 raisons de vouloir durer : la reconnaissance du temps qu’il faut pour se connaître l’un l’autre, la découverte des richesses de l’autre au-delà de ses limites, l’acceptation d’être convoqué à un travail sur soi et sur la relation, l’importance de la solidité du lien pour les enfants. Trois ressources sont disponibles pour que cette union soit à mesure d’homme : d’abord, les ressources naturelles du désir et de la tendresse, avec l’importance de la parole, de la place des tiers (les amis) et des enfants ; ensuite, les ressources du dépassement qui sont la volonté, la foi (traduction du latin fides, confiance et fidélité) le pardon et la patience; enfin les ressources surnaturelles qu’apportent l’amour reçu comme une grâce et, de façon plus théologique, la dynamique pascale dans le sens où la pâque signifie « passage », la vie conjugale étant vue comme un long et progressif passage de la mort à la vie : il faut lâcher beaucoup de choses pour faire alliance, à travers dépassements, renoncements et sacrifices, il faut se perdre pour se trouver...
« Le roc de la différence »
Ce « roc de la différence » qui est l’objet de la 4ème partie est un rappel d’une évidence qui semble aujourd’hui se perdre : « la différence des sexes et la différence des générations sont les deux rocs de la réalité ». X. Lacroix présente et critique la gender theory, « théorie du genre » pour faire apparaître la triple incertitude qui pèse sur les trois réalités du mariage, de la parenté et de la valeur sociale de la différence sexuelle elle-même. L’auteur insiste sur le fait qu’il y a « une différence capitale entre prendre en compte certaines situations particulières de fait et instituer, c'est-à-dire définir à priori par la loi, un cadre.» (Chapitre 2, p. 81). Il analyse les biens fondamentaux dont seraient privés les enfants, dans le cadre d’une union monosexuée : la différence entre deux repères identificatoires, masculin et féminin, dans l’univers de leur croissance, la continuité ou au moins l’analogie entre couple procréateur et couple éducateur, une généalogie claire et cohérente. « Il apparaît avec de plus en plus de netteté que la négation de la place de la différence sexuelle dans la parenté ne fait qu’un avec la négation de l’importance du corps dans la filiation. L’affirmation de l’importance de la différence correspond à une reconnaissance de la place du corps.» (Chapitre 4, p. 169)
"Demeurer et de cheminer"
Dans sa conclusion, X. Lacroix conjugue les deux verbes de demeurer et de cheminer qu’il applique à la vie familiale : si famille veut dire permanence et sécurité, c’est aussi le lieu que l’on quitte pour en fonder une autre, selon ce principe anthropologique universel qu’il faut de délier pour se lier et nouer un lien plus fort que les liens du sang…Il faut que la maison ait été solide pour que le goût en ait été donné d’en bâtir une autre à son tour.
Xavier LACROIX, De chair et de parole, Fonder la famille, Bayard, Paris 2007