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La Bible et l'occident

Publié le Samedi 17 novembre 2007

André PAUL, LA BIBLE ET L’OCCIDENT, De la bibliothèque d’Alexandrie à la culture européenne, Paris, Bayard, 2007, 412 p., 28 euros.

André PAUL continue avec cet ouvrage la grande fresque de la formation de la Bible à laquelle il avait déjà consacré deux livres : ET L’HOMME CREA LA BIBLE, D’Hérodote à Flavius Josèphe, 2000 ; LA BIBLE AVANT LA BIBLE, La grande révélation des manuscrits de la mer Morte, 2005.
Bibliste, historien et grand spécialiste des manuscrits de la mer Morte, l’auteur couvre 18 siècles d’histoire, de l’Alexandrie des Ptolémées jusqu’au concile de Trente pour rendre compte, avec une érudition impressionnante mais jamais pesante, de la trajectoire de « livres saints » qui seront lentement réunis en un seul recueil et façonneront la culture de l’Occident latin.
Trois grandes parties composent l’ouvrage :

La Bible grecque d’Alexandrie et sa destinée chrétienne
L’avènement des écritures chrétiennes
La Bible latine et l’advenue de l’Occident chrétien


Une importante introduction,
intitulée « De la sémination biblique à la Torah rabbinique » permet au lecteur d’entrer de plain-pied dans le livre, même sans avoir lu les précédents ouvrages de l’auteur. L’approche est universitaire et A. PAUL n’utilise pas la catégorie théologique de « révélation ». L’homme biblique bâtit son passé par l’écriture et « Dieu sera sollicité, suscité sinon créé à l’instar de la chose biblique » p.15. C’est au Ve siècle av. J.C. que, face à l’impérialisme perse, les Yehûdin se donnèrent le nom d’Israël proclamant ainsi une identité qui n’était encore qu’à usage interne. Le nom officiel de la petite province perse demeurait Yehûd, qui deviendra Iouda pour les Grecs et même pour les Hasmonéens. Pourtant, sans que l’histoire puisse trouver de lien géographique, politique ou ethnique avec l’ancien royaume d’Israël du IXe siècle, les hommes de Yehûd revendiquent une continuité et s’emploient à reconstituer leur passé. Puis aux scribes historiographes se joignent des juristes et peu à peu se détache un ensemble que l’on appelle « le livre de la Loi » qui sera ensuite placé sous le patronage de Moïse. C’est alors que, selon A. PAUL, « la Loi d’Israël eut besoin de Dieu. » p. 31, et qu’elle suscita Dieu, un dieu national qui conclut une alliance avec un peuple « élu ». Mais, ensuite, l’homme biblique eut le génie de poser l’équivalence dieu national/ YHWH = Dieu Créateur et de placer en tête du corpus historiographique et législatif deux récits de création qui superposent deux couples : l’un national, YHWH-Israël ; l’autre universel, Dieu-Homme.

Au livre de la Loi, composé de cinq rouleaux, s’ajoutèrent des livres prophétiques constitués à partir d’oracles poétiques puis des chants liturgiques regroupés sous le patronage de David, mais il n’existait pas de liste de livres « saints » et les manuscrits de la mer Morte (IIIe siècle av. J.C au Ier siècle après) témoignent d’une prolifération littéraire. A la fin du Ier siècle apparaissent deux chiffres concurrents : 22 livres saints (le nombre des lettres de l’alphabet hébraïque) ou 24. Ce n’est qu’au Ve siècle que le Talmud officialisera la liste des 24 livres, sans que l’on puisse dire à quand remonte la tripartition Torah (Loi), Nevîim (Prophètes), Ketûvim (Ecrits). Ce corpus n’est pas désigné par le mot Bible dans le judaïsme mais par celui de TaNaK (acrostiche des trois parties) ou de Mikerâ (litt. : lecture). C’est donc à tort que l’on parle de Bible juive, d’autant plus le TaNaK n’est que la composante écrite de la Torah et que la Torah orale (Talmud, essentiellement) en est aussi partie intégrante.

La Bible grecque d’Alexandrie et sa destinée chrétienne
C’est à Alexandrie, sous les Ptolémées, que la Loi de Moïse fut traduite en grec au IIIe siècle av. J.C par des savants juifs ; ce qui signifie que le texte en était fixé. La Torah reçoit alors le nom grec de Pentateuque (litt. : cinq rouleaux) La traduction des autres livres s’étalera sur deux siècles. La portée de cet événement fut considérable et A. PAUL évoque un « big bang » culturel ; le grec, langue à vocation universelle depuis Alexandre le Grand, devenait langue biblique. Et les lettrés juifs ne se bornèrent pas à la traduction de leurs livres saints, une abondante production littéraire, en grec et à la manière des grecs, suivit.

Très tôt une question se posa : ce Pentateuque était-il vraiment la Loi de Moïse ? La Lettre d’Aristée, document d’origine juive rédigé en grec vers la fin du IIe siècle av. J.C., répond à cette question en affirmant que cette traduction, commandée par le bibliothécaire royal, aurait été réalisée, avec rigueur et exactitude, par 72 Anciens venus de Jérusalem et qu’elle aurait été acclamée par la communauté juive, entièrement hellènophone, avant d’entrer solennellement dans la bibliothèque d’Alexandrie. Cette belle fiction fut encore enjolivée et Philon, au Ier siècle, présente les 72 Anciens comme des prophètes inspirés qui arrivent, chacun de leur côté, à une traduction identique au mot près.

A. PAUL souligne la créativité et la richesse de la traduction et montre avec clarté que ce qui sera appelé la Septante (par réduction du nombre des 72 Anciens à 70) est le témoin, non seulement de traditions textuelles attestées par Qumran, mais aussi de la maturation de la pensée biblique. L’affirmation de la résurrection des corps dans la version grecque du livre de Job en est un exemple éloquent.

La composition de la bible grecque des Septante diffère de celle du TaNaK hébraïque. Les livres en sont regroupés selon des caractéristiques littéraires : le Pentateuque est suivi des livres historiques, puis des écrits poétiques et sapientiels et enfin des livres prophétiques. L’ordre des livres à l’intérieur de ces quatre sections varie lui aussi par rapport à celui du recueil hébraïque. Comme telle, cette collection jouira d’une large autonomie chez les juifs de langue grecque puis chez les chrétiens qui seront les héritiers directs de ce recueil de livres saints auxquels ils se réfèreront comme « Ecritures ». Ce qui finira par aboutir au rejet et à la condamnation de la Septante par les autorités juives.

L’avènement des écritures chrétiennes

« Conformément aux Ecritures » est l’argument clé qui a cours dans les premières communautés chrétiennes pour interpréter la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth. Ce procédé d’actualisation des textes saints avait été mis en œuvre par Jésus lui-même qui proclamait l’accomplissement des Ecritures ici et maintenant.
Peu à peu des textes spécifiquement chrétiens virent le jour. A. PAUL passe en revue les grands témoins, grecs et latins, de cette évolution ce qui nous vaut une belle galerie de portraits de Clément de Rome, Justin, Irénée, Hippolyte, Origène, Tertullien, tous particulièrement étudiés dans leur rapport à l’Ecriture. Le glissement de sens du mot « évangile », qui va passer de l’acception « bonne nouvelle », celle de Paul de Tarse, à celle de texte littéraire spécifique, est attesté au milieu du IIe siècle par Justin. C’est Irénée qui témoigne, vers 180, de l’avènement des quatre Evangiles dans l’Eglise. Dans sa lutte contre la prolifération d’œuvres gnostiques il affirme que le Verbe a donné un Evangile tetramorphe, maintenu par un unique esprit. Des lettres de Paul avaient très tôt été constituées en collection, peu à peu augmentée de messages rédigés à la manière du maître, fidèlement inscrits dans la tradition qu’il avait initiée. D’autres textes, lettres, Apocalypse, s’ajoutèrent à ce corpus qui sera à son tour présenté comme Ecritures, qualifiées de « nouvelles » par rapport à celles, dites « anciennes » dont le christianisme revendiquait l’héritage. Irénée parle ainsi d’ancienne alliance (diathêkê) pour le livre de la loi de Moïse, suivant en cela la Septante et Paul de Tarse, et de livres de la nouvelle alliance pour le corpus des écrits chrétiens. Le latin rendra diathêkê par testamentum , privilégiant le sens juridique au détriment de la notion d’alliance. Ce n’est qu’au IVe siècle que l’on peut parler de canon des Ecritures et que la liste des 27 livres du Nouveau Testament est attestée dans les églises d’Orient. En adoptant rapidement le codex, ou livre à pages, les chrétiens se démarquèrent aussi des juifs, toujours fidèles aux rouleaux de papyrus. Ils purent ainsi réunir en un seul livre des ouvrages qui nécessitaient auparavant plusieurs rouleaux et les grands onciaux du IVe et du Ve siècles, le Sinaïticus, le Vaticanus et l’Alexandrinus regroupent déjà la majorité des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Curieusement A. PAUL ne s’attarde pas sur ce moment fondateur et refuse le titre de Bible à ces grands recueils. C’est au sort de l’Ecriture en langue latine qu’il s’intéresse.

La Bible latine et l’advenue de l’Occident chrétien

Si le grec a été longtemps la langue du christianisme naissant y compris à Rome, ville où dominait la culture grecque, le latin a repris ses droits en Italie et en Afrique et il a fallu y recourir pour les besoins de l’évangélisation. Des traductions des livres saints, toujours à partir de la LXX pour l’Ancien testament, apparurent alors en ordre dispersé dès la fin du IIe siècle, sans grand souci de qualité littéraire. La liturgie, la pratique religieuse furent donc les lieux de naissance du latin chrétien. Une langue nouvelle s’élabora de façon empirique en décalquant des mots grecs (apostolus, baptismus…) et en fabriquant des mots nouveaux. De nombreuses versions circulaient et cohabitaient sans être réunies en un seul recueil, Cassiodore, au VIe siècle, est le premier à parler d’un livre unique contenant l’ensemble des Ecritures. L’ensemble de ces traductions est désigné sous le nom de Vetus Latina et elles sont de bons témoins textuels de la LXX.
Il fallut attendre Jérôme, érudit cultivé et polyglotte, au IVe siècle, pour une nouvelle traduction effectuée cette fois à partir de l’hébreu. Pour Jérôme, en effet, à la différence de Rufin ou d’Augustin, la LXX n’est pas inspirée et n’est qu’une traduction faillible. A. PAUL décrit toutes les étapes de cette entreprise décisive.

L’autre grand chantier auquel s’attache également l’auteur est la constitution d’une culture spécifiquement chrétienne perpétuant la culture classique gréco-romaine, voire la suppléant, Augustin, le contemporain de Jérôme, en est le grand champion.
Ce n’est qu’au XIIe siècle qu’apparut le mot singulier Biblia , forgé à partie du pluriel grec ta biblia, les livres, pour désigner le codex unique contenant l’ensemble des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Exemplaires luxueux d’abord, mais bientôt l’étude de la Bible dans les universités naissantes amena la production d’exemplaires de poche en grand nombre. Un nouveau type de Bible se met en place mais les textes varient suivant les éditions, phénomène qui s’accentue au XVIe siècle lorsque protestants et catholiques se mettent à corriger la Bible latine à partir des textes originaux puis à donner de nouvelles traductions en langues vernaculaires. Le concile de Trente, face à cette confusion, fixera la liste des livres « canoniques » et prônera le retour au texte « authentique » de la « vieille édition latine commune » soit vetus et vulgata editio. Les papes veillèrent eux-mêmes à la correction et à la révision du texte et à la fin du siècle parut la Bible Sixto-Clémentine, appelée Vulgate, qui demeura la version officielle de l’Eglise jusqu’au milieu du XXe siècle.

Après cet immense panorama qui montre la place de la Bible dans la genèse et la formation de la culture de l’Occident, l’auteur conclut par un plaidoyer pour que la Bible soit rendue à l’Antiquité classique et que les clercs de toutes confessions « distinguent ce qui est des Ecritures, dites « saintes », de ce qui est de la Bible, qui n’a rien de foncièrement saint » p. 391. Et que, parallèlement, les lettrés laïcs comprennent que la Bible n’est pas que religion et qu’ils renoncent à désigner comme « religions du livre » le judaïsme et le christianisme.
Un des points forts de cet ouvrage éclairant est de réunir des étapes importantes des commencements de la Bible, généralement étudiés séparément, et de retracer avec une grande clarté les chemins qui ont conduit à ce corpus littéraire, Bible « inspirée » pour les théologiens, mais qui est tout autant « inspirant » comme l’histoire de la littérature et des arts ne cesse de le témoigner.

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