En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Dimanche 9 décembre 2007
Cette nuit du 8 Décembre, la ville de Lyon étincelle de mille lumières. Ce ne sont ni les étoiles, ni l’éclatement d’un feu d’artifice. C’est la tradition qui veut que Lyon célèbre ce jour-là le 8 Décembre. Cette année, l’illumination sera plus belle encore car c’est le 150ème anniversaire des apparitions de la Vierge à Bernadette à Lourdes, quatre ans après la proclamation par Pie IX, évêque de Rome du dogme de l’Immaculée Conception. L’anniversaire sera tout autant célébré à Lourdes. Car Lourdes offre comme une caisse de résonance à l’initiative de Pie IX. Avec la vision par Bernadette Soubirous de Marie déclarant en patois « que soy era Immaculada Conception ». Quelle image reconnaît-on à Marie ? Quelle théologie peut-on proposer pour l’Immaculée Conception ?
La semaine prochaine un autre article sera centrée sur Lourdes 2008.
I – MARIE, QUEL EST TON VISAGE ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de revenir aux sources, les textes du Nouveau Testament, puis de la première Tradition chrétienne, avant de s’interroger sur l’image mariale moderne depuis le XIXème siècle essentiellement.
1. Marie discrète.
Marie, la mère de Jésus, est une femme anonyme que Paul laisse dans son anonymat quand il écrit aux Galates : « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). Quand Marie apparaît dans l’évangile de Luc, ce sera dans les « évangiles de l’enfance », écrits théologiques postérieurs composés pour tenter de rendre compte de la filiation divine de son Fils. Marie est au service de la vocation de son Fils, elle doit restée effacée tant que l’heure de n’est pas venue pour celui-ci (Cana, Jn 2, 4), elle paraît même comme diminuée quand ce Fils proclame que la béatitude n’est pas celle de sa mère qui l’a porté « mais de ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (Lc 8, 21). Pour parler de Marie, ne devons-nous pas toujours tenir compte de la discrétion initiale de Marie elle-même ?
2. Marie dévoilée
La scène de l’annonciation (Lc 1, 36) est un premier dévoilement de Marie. Elle est « comblée de grâce », pleinement gracieuse, sans qu’il soit précisé alors qu’elle est graciée pour autant. Participe également du dévoilement de Marie, la prophétie de Syméon lors de la présentation au Temple « toi-même, un glaive te transpercera. Ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs » (Lc 2, 25). Il ne faudrait jamais séparer mystères joyeux et mystères douloureux pour le portrait de Marie dans le Rosaire. La prière la plus connue est celle du Chapelet (5 dizaines de Je vous salue Marie). Elle a été développée avec le Rosaire (3mystères, joyeux, douloureux, glorieux et maintenant lumineux) due au dominicain Alain de la Roche (XIVème s).
3. Marie glorifiée
Peuvent venir ensuite les mystères glorieux pour Marie. Dans la tradition des Eglises orthodoxes il y a d’abord la Dormition de Marie. Les icônes aiment représenter le Christ vivant venant recueillir dans un grand linge blanc sa mère figurée par un enfant emmailloté, pour l’emmener dans le royaume de la vie. La Tradition latine avait parlé de l’Assomption avant même la Constitution apostolique par laquelle Pie XII proclame le dogme marial catholique de l’Assomption (Muni ficentissimus Deus 1950). Le couronnement de Marie prolonge l’Assomption et apparaît vers 1250 dans la sculpture gothique (Sens, Auxerre, Reims etc.). Certains peintres n’hésiteront pas à développer ce thème jusqu’à représenter Marie couronnée par les trois personnes de la Trinité. On ne saurait mieux indiquer l’introduction de Marie dans la sphère divine.
II – MARIE, QUEL EST TON IMAGE ?
La théologie mariale a voulu en dire plus sur Marie. Trois discours théologiques peuvent être soulignés. Nous avons choisi de partir du premier, fondant le 150ème anniversaire de la proclamation par Pie IX du dogme de l’Immaculée Conception. Puis le concile d’Ephèse (431) qui proclama Marie « Mère de Dieu ». Enfin, la présentation iconographique de Marie seule, sans tenir Jésus n’apparaît qu’à une date relativement récente, vers le XVème s.
1. Marie immaculée
Il est toujours nécessaire de rappeler que l’Immaculée Conception ne concerne pas la conception de Jésus par Marie couverte par l’ombre du Saint Esprit (Lc 1). Il s’agit de la conception de Marie par Anne et Joachim, conception qui n’échappe pas aux lois naturelles de toute conception. Mais quand Marie a été conçue, ce serait sans aucune tache (macula), sans le péché originel. « Immaculée Conception ». Les Pères de l’Eglise de Tertulien (v200) à Basile (v 360) relèvent chez Marie des « péchés » de doute, d’incrédulité, d’orgueil. Mais tout bascule avec la nouvelle problématique induite par Augustin (354-430) : tout être humain vient au monde avec l’héritage du péché d’Adam. Une seule exception, celle de Marie ( De natura et gratia, 36, 42). Les théologiens du Moyen-âge vont reprendre la thèse d’Augustin. Thomas d’Aquin le fait avec des nuances. Un dominicain polonais vient de retrouver dans des archives deux textes oubliés qui relatent des querelles entre les dominicains de Saint Jacques et l’Université de Paris au sujet de l’Immaculée Conception autour de l’an 1389. Les frères refusaient cette thèse, selon eux non fondée dans la Bible et chez les Pères, et parce qu’admettre une autre personne humaine sans péché portait atteinte au caractère unique du Christ. Condamnés, 40 dominicains de Saint Jacques firent plusieurs mois de prison et ils durent se rétracter sous les huées des foules parisiennes. En 1854 il n’y a pas de "concile œcuménique" pour définir le dogme de l’Immaculée Conception, sinon au dire de Pie IX un « concile par correspondance ». Le dogme de 1870 n’a pas encore défini l’infaillibilité pontificale. Moins de 10ans après, vont s’ajouter sept récits du 28 mai 1861 au 12 mai 1866 de Bernadette Soubirous retraçant ce qu’elle appelle elle-même ses « visions » et les paroles qui les ont accompagnées. Ce n’est que lors de la dix-huitième fois (25 mars 1858) qu’il lui est dit par celle qu’elle appelle la Dame : « qu’elle était l’Immaculée Conception ». René Laurentin a fait une étude rigoureuse des traces orales rapportées ou écrites de ce qu’on appelle la « mariophanie » de Lourdes, comme l’on parle de théophanie (manifestation de Dieu) pour le récit de la Transfiguration dans les évangiles synoptiques (Mt 17, 1-8 ; Mc 9, 2-8 ; Lc 9, 28-36). Sans que les historiens des « visions » de Bernadette puissent l’expliquer il y a un lien certain entre celles-ci et la promulgation par Pie IX du dogme de l’Immaculée Conception, quatre ans auparavant : conséquence, concommitance, correspondance ? Ce qui peut être constaté, ce sont les fruits de Lourdes dans la spiritualité mariale chrétienne
2. Marie, Mère de Dieu
Il est éclairant de manifester le contraste entre la théologie de l’Immaculée Conception avec celle de Marie, Mère de Dieu. Il ne s’agit plus alors de théologie mariale centrée sur Marie pour elle-même mais d’une théologie théologale de Marie. Il n’est alors parlé de Marie que dans son lien avec son Fils reconnu comme Dieu. Marie est alors « Mère de Dieu », celle qui a enfanté Dieu (theotokos). Il faut faire un déplacement dans le temps et dans l’espace pour nous retrouver au Concile d’Ephèse (431). Le débat n’est pas d’abord "mariologique" mais christologique. Il oppose Nestorius, le patriarche de Constantinople et Cyrille patriarche d’Alexandrie. Pour le premier le Verbe s’est ‘revêtu de chair » dans le sein de Marie. Pour le second le Verbe de Dieu a « assumé » l’homme Jésus. Le Concile convoqué pour la Pentecôte 431 est ouvert au "forcing" par Cyrille d’Alexandrie sans attendre l’arrivée des évêques orientaux autour de Jean d’Antioche. Nestorius refuse de venir et il est déposé. Arrivée de Jean d’Antioche. Anathèmes réciproques et arrivée de la délégation romaine qui fait pencher le Concile dans la perspective de Cyrille. L’acte décision de 433 contiendra le titre de « theotokos", mère de Dieu . On ne peut cependant parler de dogme marial d’Ephèse en 431. Mais il est bon de voir se constituer la mariologie dans un contexte d’affrontement théologique. Dans la ligne dualiste de Nestorius, il n’est pas possible d’appeler Marie « celle qui enfante Dieu » car c’est l’homme Jésus que Marie enfante, tandis qu’il revient à Dieu le Père d’engendrer le Dieu Verbe, la réunion de ses deux polarités constituant le Christ. Marie pourrait donc seulement être dite « « christotokos » celle qui a enfanté le Christ. Retenons surtout qu’une bonne théologie mariale se centre d’abord sur Dieu et le Christ par rapport auxquels on peut définir Marie.
3. Marie-Jésus, « Marie-Solo »
C’est la même question théologique que l’on retrouve avec l’iconographie de Marie dont il ne sera parlé ici que très sommairement. Marie dans la première Tradition qui marquera aussi celle des icônes est présentée avec Jésus. De manière très différente, cela apparaît aussi dans la statuaire jusqu’au Moyen-âge. Ce ne sont donc pas des présentations de Marie mais de Marie présentant Jésus, en son sein ou sur son bras. C’est une théologie de Jésus et non de Marie. Marie n’apparaîtra seule qu’à une époque relativement récente, anticipation théologique de l’Immaculée Conception et de l’Assomption. A partir du XIXèmes cette représentation de Marie sans le Christ va devenir envahissante, notamment en raison du modèle fourni par les « visions » mariales (rue du Bac, la Salette, Lourdes). Pour prendre le vocabulaire des sociologues comme François de Singly pour le couple : c’est « Marie-Solo ». L’enjeu théologique est important car c’est le passage à une théologie mariale qui glorifie Marie avant la glorification du Père, du Fils et de l’Esprit. On risque même de présenter Marie comme un quatrième personnage de la Trinité. Le cas de la représentation de la « Vierge orante », seule, est différent. Car il s’agit de Marie tournée vers Dieu et- dans les églises byzantines vers le Christ de la coupole tandis qu’elle-même occupe le plafond de l’abside. De cette façon Marie n’apparaît pas sans le Christ. Mais dans beaucoup d’images plus récentes Marie ne lève plus les bras vers le ciel ; elle les tient baissés vers la terre. C’est elle qui désormais reçoit la prière et distribue les grâces demandées. C’est le cas de Lourdes dont il faut souligner la théologie « mariocentrique » et non plus « christocentrique » ou « théocentrique ». Marie a pu prendre ainsi dans la Tradition occidentale latine la place du Saint Esprit éliminant ainsi la dimension « pneumatocentrique » de la théologie comme le reprochent les théologiens orthodoxes.
(La semaine prochine, article sur le 150e anniversaire des apparitions de Lourdes)