En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Une crise pour le couple : HUMANAE VITAE, quarantième anniversaire

Publié le Jeudi 24 juillet 2008



La doctrine traditionnelle du mariage remise en question ?

Après Gaudium et Spes (Vatican II), pouvait-on espérer un voyage de noces pour le couple en théologie, le cœur joyeux, l’avenir ouvert ?
La proposition de l’Eglise catholique et la perspective pour la théologie du mariage étaient restées celles de l’encyclique Casti Connubii, publiée par PieXI, le 31/12/1930. Il y a deux fins au mariage, la procréation et le bien des époux. C’est la hiérarchie de ces deux fins qui paraît insupportable avec la révolution personnaliste de l’amour et la priorité à donner de ce fait au bonheur amoureux des conjoints avant la place reconnue à la procréation. Cela pose la question de la contraception et de la proposition de la loi Neuwirth suivie d’un travail de Commission à l’Assemblée et du vote de l’Assemblée le 19/12/67. L’épiscopat avait voulu rester neutre en partie parce que Paul VI avait annoncé le 24/06/64 le travail d’une Commission Pontificale sur la question des moyens de réguler les naissances. S’il y avait travail de Commission, la recherche était donc possible. Le Père Gustave Martelet était actif dans cette réflexion : comment inscrire la doctrine traditionnelle négative sur la régulation des naissances dans une vision personnaliste du mariage ? Uen facette du débat très décisive portait sur la conception chrétienne de la loi naturelle. Le pasteur André Dumas posait bien la question : « Il n’y a pas de différences entre les méthodes naturelles et les méthodes mécaniques de contraception , car toutes ces méthodes sont des produits de la culture moderne » (Commission Neuwirth). Le Père Antoine pouvait écrire dans les Etudes (1963) : « Ce n’est pas l’objectivité physico-biologique de la nature qui est la norme de l’action humaine ».

Ouverture et nouveauté à Vatican II

C’est le Concile Vatican II qui allait proposer une ouverture décisive pour le débat sur le mariage. Cela, grâce à quatre interventions décisives du Cardinal Léger (Montréal), du Cardinal Suenens, de Maximos IV, patriarche grec melchite d’Antioche, du cardinal Alfrink (Utrecht). Ils demandaient tous les quatre que l’on reconnaisse l’amour humain comme une véritable fin du mariage. Le cardinal Suenens ajoutait : « Je vous en conjure, mes frères, évitons un nouveau procès Galilée. Un seul suffit pour l’Eglise » (IIIè session, 29/10/64). C’est dans cet esprit que le chapitre sur le mariage sera très largement adopté à l’automne 1965. Le mariage est défini comme « la communauté profonde d’amour que forme le couple ». Mais avant la rédaction finale, Paul VI voulut intervenir avec quatre amendements infléchissant profondément le texte dans un sens conservateur et rappelant l’autorité de Casti Connubii : « L’enseignement du Magistère demeure et le Concile n’entend pas proposer immédiatement des solutions concrètes ».

La fermeture : Humanae Vitae
Il restait à la Commission Pontificale de jouer. Sa composition avait vairé avec notamment la venue de laïcs dont des femmes (Odette Thibault), avec une majorité (Cardinal Döpfner) et une minorité (Cardinal Ottaviani). C’est cette dernière qui devait l’emporter avec la publication del’encyclique Humanae Vitae le 25/07/68. Humanae Vitae, « le très grave devoir de transmettre la vie humaine ». En remerciant la Commission préparatoire pour son travail, Paul VI soulignait que « le plein accord n’avait pas été réalisé au sein de la Commission sur les règles morales à proposer »… « jusqu’à s’écarter de la doctrine morale sur le mariage présentée avec une constante fermeté par le Magistère de l’Eglise » (n°6). Le paragraphe 12 souligne « le bien indissoluble que Dieu a voulu et que l’homme ne peut rompre de sa propre initiative entre les deux significations de l’acte conjugal : union et procréation ». Double conséquence : exclure la contraception et l’avortement. Mais le mot contraception n’apparaît pas comme tel, seule la régulation illicite des naissances. En conclusion : « le fondement de l’enseignement de l’Eglise, le vrai bonheur avec le respect des lois inscrites par Dieu dans sa nature ».

Les réactions en France et à l’étranger

Il est facile de penser que l’encyclique devait susciter opinions et débats dans la communauté catholique. Mais il faut noter tout d’abord les réaction de l’opinion. « Dans ce nouveau Hiroshima qu’a été la parution ou plus exactement l’explosion de l’encyclique Humanae Vitae, clercs et laïcs ont mêlé leurs voix pour faire monter bien haut dans le ciel de la presse mondiale les accents de leur scandale, de leur douleur, et même de leur refus révolté » (G.Martelet, « La signification de l’encyclique Humanae Vitae, in Paul VI et la modernité dans l’Eglise », Collection de l’Ecole Française de Rome, de Boccard, 1984, p.399-415.
Les épiscopats étrangers réagirent bien avant l’épiscopat français qui préparait une « Note pastorale » pour Lourdes (8/11/68) : 262 diocèses (171) approuvent sans réserve, 866 (56%) atténuent et 428 (28%) hésitent (Philippe Kaufman).
Les évêques français prirent le temps de préparer une « Note pastorale » pour l’Assemblée plénière de Lourdes (08/11/68). Cette note ne pouvait être qu’un assentiment à Humanae Vitae. Mais la formulation est ouverte : « La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable. Il arrive en effet que les époux se considèrent en face de véritables conflits de devoirs (16). S’il est bien clair que cette note 16 contredit la note 14 de l’Encyclique, la réaction française fut modérée. Ainsi le Père Gustave Martelet, chargé par Rome de présenter l’encyclique en France, apportait une sorte de caution à la « Note française » en affirmant dans les colonnes du Monde la complémentarité de l’encyclique et de la Note pastorale !

Le débat théologique

Demeure le débat théologique après Humanae Vitae : quels sont les liens entre l’encyclique et le chapitre conciliaire de Gaudium et Spes consacré au mariage ? Pour le théologien belge Philippe Delhaye, la comparaison des deux textes est accablante. L’encyclique Humanae Vitae est plus proche de l’encyclique Casti Connubiiique de Gaudium et Spes. Pour Gaudium et Spes le critère de la moralité se prend dans la personne, pour Humanae Vitae dans le mariage. La critique fondamentale va porter sur la référence à une loi naturelle, d’autant qu’elle est référée à une fonction biologique. « La nature n’est pas un ordre pour l’homme. Cet ordre est à inventer en tenant compte des lois scientifiques de la nature et non en les respectant comme des tabous ou des impératifs moraux » (P.C.Duquoc, Lumière et Vie n°95, novembre/décembre 1969). Avec Humanae Vitae on revenait à la doctrine de la procréation comme fin première du mariage ? Mas c’est surtout l’autorité du Magistère qui est présentée comme « quasi » infaillible.

Jean –Paul II

Qu’en est-il de la permanence d’Humanae Vitae ? Il n’y a pas eu de correctif ou de complément de la part de Paul VI ; bien au contraire, avec la Note doctrinale de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, Persona Humana (15/01/76). Le cardinal polonais Karol Wojtyla n’avait pu participer à la session du Concile qui traita du mariage (1964), mais il avait publié son livre Amour et responsabilité, sur la morale sexuelle (1960). Devenu évêque de Rome, l’exhortation apostolique Familiaris Consortio (22/11/81) cite abondamment Humanae Vitae qu’il commenta dans les audiences du mercredi en 1984. La loi naturelle était sacrée de nouveau doctrine de l’Eglise dans l’encyclique Veritatis Splendor (6/08/93). Cette perspective était confirmée dans la dernière encyclique du 20ème siècle : Fides et Ratio.

Une encyclique qui n’a pas été reçue

Mais il y a une autre mesure d’Humanae Vitae comme de toute encyclique. La brève allusion à la résistance et au refus du peuple de Dieu est décisive. C’est ce que Y.Congar a remis en valeur en parlant de la réception. « La réception comporte un apport propre de consentement, éventuellement de jugement où s’exprime la vie d’un corps qui exerce des ressources spirituelles originales ». Pour Y.Congar, il y a une « non réception » au moins partielle de document comme Humanae Vitae. « L’acceptation par la communauté est un élément nécessaire pour qu’il y ait vraiment loi. Ces éléments sont en effet l’acte instituant, la promulgation, l’approbation par la pratique du groupe concerné ». On parle alors de sensus fidelium, sens de fidèles. C’est le cas avec la non-réception d’Humanae Vitae (Y.Congar, « Le magistère et les docteurs », Revue des Sciences philosophiques et théologiques, janvier 1976). On peut alors parler du magistère des fidèles (Concilium 1985).

Comment ne pas donner la parole pour conclure au Père G.Martelet qui joua un rôle important dans la préparation d’Humanae Vitae, puis dans la présentation de l’encyclique à la France : « A l’époque, moi-même, je n’ai pas vu qu’ici le Magistère n’était pas seul en cause. Les couples, leur expérience et leurs lumières, font partie intégrale de la réflexion chrétienne et de sa vérité. On ne peut, par voie simplement déductive, leur imposer ce qu’il faut faire. Bien sûr, ils n’ont pas seuls raison. Mais le Magistère ne peut pas sous estimer leur point de vue. Leur résistance fait alors partie de la foi et ouvre un débat légitime » (La Croix 27/07/93)

PJ / CETAD 2008-07-24


Bibliographie:

Martine Sévegrand, Les enfants du bon Dieu, Les catholiques français et la procréation, Albin Michel, 1995.
L’affaire Humanae Vitae. L’Eglise catholique et la contraception, Karthala, 2008.
Catherine Grémion, Hubert Touzard, L’Eglise et la contraception. L’urgence d’un changement, Bayard, 2006.
Dossier Témoignage Chrétien n°3308, 10/07/08, « La pilule n’est pas passée, 40 ans après ».

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