En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 15 septembre 2008
L’ANNEE SAINT PAUL
Du 29 juin 2008 au 29 juin 2009, le pape a souhaité qu’une « année saint Paul » permette aux chrétiens de mieux connaître la figure et les lettres de « l’apôtre des païens » ! Un peu partout dans les diocèses et les paroisses, les communautés religieuses et les services de formation, la figure de Paul est mise à l’honneur, ses lettres sont proposées à l’étude et à la méditation, des sessions sont organisées !
Or, il n’est pas évident de réconcilier les chrétiens avec la figure de Paul, et il est plus difficile encore de les convaincre de plonger dans la lecture –parfois difficile- des lettres de l’apôtre. Les réticences sont fortes : Paul, souvent décrié et mal compris, n’est pas seulement la bête noire du judaïsme qui le considère comme un apostat et comme le fondateur d’une religion nouvelle ; en monde catholique, il passe pour l’inspirateur de la Réforme et d’une difficile théologie de la justification, puisque c’est à la lecture de la lettre aux Galates que Luther a découvert une compréhension nouvelle de sa foi. Paul reste la terreur des équipes liturgiques, il est détesté des femmes qui voient en lui un antiféministe odieux, il passe pour un moraliste triste et rigoureux, et ses développements obscurs et compliqués rebutent les lecteurs et les auditeurs…
Il est évident qu’il faut arracher Paul à ces clichés affligeants. L’année saint Paul est l’occasion rêvée. Car l’apôtre des païens est en réalité un personnage absolument fascinant, un fou du Christ, passionné de l’Evangile, mais aussi un penseur et un théologien d'une puissance exceptionnelle, un pasteur attentif et un écrivain génial…. Or, à la fin du 20ème siècle, plusieurs philosophes qui se disent athées se sont emparés de l’œuvre de saint Paul pour découvrir une véritable « connivence » entre saint Paul et notre époque. Il est temps que les chrétiens s’interrogent : quelle est l’actualité de saint Paul aujourd’hui ?
Nous connaissons essentiellement Paul par ses lettres, c'est-à-dire par ses relations tumultueuses et souvent conflictuelles avec les communautés qu'il a fondées. Car Paul est habité du souci constant et lancinant de ces petits groupes de chrétiens auxquels il a d’abord annoncé l’Evangile et qu’il ne cesse, comme il l’écrit aux Galates, « d’enfanter dans la douleur, jusqu’à ce que le Christ soit formé en eux » (Ga 4,20). Or, les lettres de Paul portent le nom des communautés auxquelles il s'adresse : Thessalonique, Corinthe, Philippes, la région de Galatie. Autant de villes grecques ou gréco-romaines ! C'est dire que Paul qui se nomme lui-même "l'apôtre des nations » c’est-à-dire des « païens » a fondé et accompagné la croissance de communautés largement issues du paganisme ; et que lui, le juif élevé dans la stricte tradition pharisienne, il a dû exprimer sa foi dans le Messie crucifié et ressuscité dans cette culture hellénistique extraordinairement différente ! Paul à ce titre est un modèle impressionnant de ce travail d’inculturation qui sera celui de toute la mission chrétienne à travers les siècles.
Paul s’est adressé à des païens ! De ce fait même, son activité missionnaire a favorisé les tensions et accentué la progressive déchirure qui finira par séparer définitivement juifs et chrétiens. Certes Paul est persuadé qu'il reste dans la droite ligne du judaïsme et du message des grands prophètes d’Israël ; d’ailleurs ce sont les événements de 70 qui ont précipité la séparation qui sera de fait sinon de droit à la fin du siècle. Mais Paul, en prolongeant l'universalisme potentiel du message de Jésus de Nazareth, est probablement l'un des premiers à avoir baptisé des païens sans exiger d'eux la circoncision ou les rites de séparation des tables. Il n'a pas voulu la déchirure, mais il a probablement donné un coup de ciseau déterminant.
En effet, l'expérience brûlante qu'il a eu du Seigneur, crucifié et ressuscité, expérience qui désormais l'accompagne, est incompatible avec une limitation ou une exclusion quelconque. Devant Dieu, nul ne peut se prévaloir d'un mérite quelconque, fût-ce celui de l'observation de la Loi. Sous la grâce, l'homme est sans qualité, et nul n'est supérieur aux autres. Ainsi ce que Paul a découvert en Jésus-Christ, c'est l'universalité d'un salut offert à tous et à chaque être humain, sans discrimination raciale, sociale ou religieuse, sans exigence de performance morale ou religieuse, un salut donné par pure grâce. L'affirmation de Paul en Galates 3,28 : « il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni masculin, ni féminin » qui résume l'Evangile de la grâce est certainement la première affirmation de l’égalité de tous les êtres humains gratuitement aimés de Dieu.
L’obsession de Paul, c’est que l’ Evangile de la grâce, qu’il a mission d'annoncer jusqu'aux extrémités de la terre soit reçu ; c'est-à-dire que cette Bonne Nouvelle doit prendre corps et visibilité dans des communautés qui deviendront à leur tour témoins et donc missionnaires. En effet pour Paul le signe vivant de l'Evangile est un signe ecclésial : la réalité des communautés où les chrétiens vivent le refus de toute exclusion, l’ouverture à tous et l'amour mutuel entre frères.
Mais, nous le savons trop, l'amour du frère est ce qu'il y a de plus difficile à vivre ! Et Paul n’a cesse de se trouver au cœur de crises qui ont secoué ses communautés, crises souvent vitales et décisives pour la jeune Eglise. La plupart de ses lettres répondrent à des questions précises que pose la vie des communautés et surtout leurs divisions internes.
Paul ouvre alors des voies surprenantes, suggestives pour sortir de l'impasse par le haut. Il ne donne pas de réponses définitives ; l’apôtre est étonnamment pragmatique, et il n’impose jamais une voie : il la suggère, donne son propre exemple et renvoie les chrétiens à leur liberté.
Paul ne donne pas surtout de réponses directement transposables ou applicables aujourd'hui, nos questions ne sont plus les mêmes, dans un environnement qui est radicalement transformé. Mais la « manière » de Paul reste pour nous un modèle au sens fort du terme, une incitation à chercher et à trouver un chemin vers la vérité. En effet Paul n’a pas donné d’exemple d’organisation d’une communauté, il ne fonde jamais d’institution ; il n’a pas de gestion exemplaire à nous proposer, mais, quelles que soient les situations et les difficultés, il revient toujours à l’essentiel, il invite sans relâche à un retour au centre : la contemplation de Jésus-Christ crucifié et ressuscité. A peine un problème énoncé, d’une façon ou d’une autre, Paul ramène toujours au centre de la foi. A partir de là, il laisse chaque groupe chrétien inventer ses façons de vivre et de témoigner, dans la certitude que c’est « à la liberté qu’ils ont été appelés » (Ga 5,13ss.).
Nous ne saurions trop insister pour que les chrétiens en groupes et en église embarquent en cette année saint Paul pour un voyage au cœur des lettres pauliniennes et découvrent les richesses et les joies d’une lecture inépuisable.