En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Vendredi 9 janvier 2009
Dans cette série télévisée de 12 épisodes sur les débuts du christianisme, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur reprennent les recettes de leurs précédentes séries Corpus Christi (1997) et Les origines du Christianisme (2003) : des spécialistes de plusieurs pays, filmés en plan rapproché ou en gros plan sur un fond sombre, répondent à des questions que l'on n'entend pas. Leurs interventions sont découpées en tranches de longueur variable et présentées en une mosaïque dont la composition n'apparaît qu'à la fin de la série. L'austérité de la mise en scène, la notoriété de la plupart des intervenants et leurs divergences d'opinion, semblent garantir l'objectivité de la série, mais plusieurs indices montrent, dès le début, que la démarche est orientée.
Les curieux commentaires en voix-off
Le premier épisode, « La synagogue de Satan » traite de l'Apocalypse, l'ouvrage qui donne son titre à toute la série, mais après des interventions éclairantes sur le genre littéraire dont relève le livre et sur l'auteur, il apparaît que le but de cet épisode n'est pas de donner une idée de l'ensemble du livre mais de se concentrer sur un membre de phrase , « la synagogue de Satan », que l'on trouve en 2, 9 et 3, 9 puis de privilégier une des hypothèses, celle qui reconnaît dans cette « synagogue » la communauté paulinienne. La voix-off qui lit les textes de liaison conclut ensuite : « l'apocalypse, la fin du monde attendue par les chrétiens n'est pas arrivée », opérant ainsi une réduction en complète contradiction avec les propos que viennent de tenir les chercheurs.
Le deuxième épisode, très réussi, s'intéresse à l'incendie de Rome en 64, attribué par Néron aux chrétiens, et donne lieu à de passionnantes interventions. Le troisième, « le sang des martyrs », n'est pas de même niveau. Il traite du genre littéraire « Récits de martyre », qui exalte la souffrance. Ces récits sont qualifiés de littérature populaire et même de « pulp fiction » (P. Frederiksen) mais certains chercheurs font des rapprochements contestables : G. Stroumsa parle de « nostalgie du sacrifice humain » et M. Rizzi va jusqu'à comparer les martyrs chrétiens aux auteurs des attentats suicides. Les épisodes suivants sur l'apologétique chrétienne face au judaïsme, « Querelle d'héritage », et sur l'établissement d'un canon des Écritures, « La nouvelle alliance », sont très éclairants mais le fait que Justin qualifie les chrétiens de véritable Israël est interprété comme la volonté d'effacer les juifs de l'histoire, commentaire en voix-off. Ce qui est au mieux anachronique et plus certainement tendancieux.
Le sixième épisode, « La grande hérésie » traite de la gnose, un courant ésotérique que les chercheurs présentent comme débordant largement le christianisme mais que la voix-off, en contradiction avec ce qui vient d'être dit, réduit à une hérésie chrétienne pour annoncer ensuite qu'aux deuxième et troisième siècles « la liberté de penser est une menace » pour l'Église.
Le septième épisode, « Contre les chrétiens », s'attache à relater le contexte des persécutions des troisième et quatrième, siècles alors que, la situation de l'empire romain se dégradant, les empereurs durcissent les exigences de la religion romaine.
Les épisodes 8 et 9 abordent la conversion de Constantin au christianisme puis le concile de Nicée. Les positions des savants divergent sur la sincérité de la conversion de Constantin mais tous s'accordent sur le tournant qu'elle représente pour le statut du christianisme. Les divisions créées par l'arianisme et les courants religieux qui en découlent ont motivé la convocation du concile de Nicée par l'empereur, désireux de rétablir l'unité doctrinale. La complexité des débats est heureusement éclairée par l'intervention aussi claire que savante de D. Cerbelaud qui montre que les dernières amarres avec le judaïsme se rompent avec la reconnaissance de la préexistence du Christ, engendré et non pas créé. Curieusement à la fin de cet épisode la voix-off annonce que l'empereur prend le titre de pontifex maximus, titre qui, toujours selon la même voix, deviendra celui du pape. Or c'est tout le contraire, l'empereur Gratien renonce en 382 et au sacerdoce païen et à ce titre impérial porté par tous les empereurs depuis Auguste.
Le dixième épisode qui prend le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, « La cité de Dieu », traite des rapports de l'empire et du christianisme, qui devient véritablement religion officielle sous Théodose. Mais bien que les spécialistes, et notamment P. Maraval et P. Veyne, montrent comment Augustin tranche le lien entre le christianisme et l'état impérial, la cité de Dieu et la cité terrestre, la voix-off affirme qu'au cinquième siècle l'empire romain et l'Église se confondent puis reprend la conclusion du premier épisode : l'apocalypse, la fin du monde, n'est pas venue ; une nouvelle religion s'est imposée. Ce qui sert de transition avec les deux derniers épisodes car la célèbre phrase d'Alfred Loisy : « Jésus annonçait le Royaume et c'est l'Église qui est venue » déjà citée en tête du premier épisode, est reprise à la fin du onzième et est développée dans le douzième et dernier.
Le fil rouge
Les deux derniers épisodes quittent le terrain narratif et proprement historique pour aborder une réflexion d'ensemble. Curieusement le onzième est consacré à une question d'école : « L'an zéro du christianisme ». Chaque chercheur avance son hypothèse, plus ou moins intéressante, mais l'intervention de D. Marguerat se distingue par son choix théologique : le fait que des juifs et des non-juifs se retrouvent dans de mêmes communautés était inimaginable pour Israël avant la fin des temps. Il s'agit donc d'une véritable révolution théologique et c'est là qu'il faut voir l'avènement du christianisme plutôt que dans le passage à une religion officielle.
Le dernier épisode s'ouvre donc avec la phrase de Loisy et c'est alors qu'il apparaît que les auteurs l'ont prise comme fil rouge de la série et qu'ils l'interprètent dans un sens polémique, alors qu'Alfred Loisy s'est toujours situé d'une manière positive par rapport à l'Église. Leur but est de montrer que l'Église n'a rien en commun avec Jésus. Celui-ci annonçait la restauration du royaume d'Israël, c'est du moins ce qu'affirme cet épisode en laissant les derniers mots sur ce sujet aux chercheurs des universités israéliennes, et sur ce plan c'est un échec.
Quant à l'Église, jamais le mot n'est défini ou sérieusement étudié dans sa polysémie, alors pourtant que le livre de l'Apocalypse commence par les lettres aux sept églises, ce qui montre qu'il ne s'agit pas d'une entité immuable plus ou moins assimilable à l'Église catholique romaine des siècles derniers. Que les églises soient celles qui continuent à porter le message de Jésus n'est pas pris en compte et les interventions de D. Marguerat et E. Lupieri, qui ne voient pas l'Église comme un hôte indésirable mais comme une institution qui continue à attendre le Royaume et par qui le Royaume a commencé à se réaliser, ont bien peu de place.
Un dessein polémique
Après avoir dissocié Jésus et l'Église, les auteurs concluent la série par le rapport des chrétiens aux judaïsme qui est selon eux « le problème majeur du christianisme » (J. Prieur ), voire « l'ulcère du christianisme » (G. Mordillat) - propos tenus dans un débat télévisé avec J.-M. Salamito. Puis la voix-off affirme qu'un Jésus juif demeure inacceptable pour beaucoup de chrétiens.
On comprend alors mieux l'insistance sur « la synagogue de Satan », dès le premier épisode, et le rôle néfaste attribué à Paul, coupable d'ouvrir les communautés chrétiennes aux païens.
Ainsi se termine une série qui contient des passages très intéressants mais le dessin final de la mosaïque révèle en fait un dessein violemment polémique contre l'Église.
Pourquoi, cependant, ne pas faire de cette série d'émissions un usage positif, rappelant aux chrétiens -que l'Église ne peut se penser sans reconnaître dans le judaïsme un vis-à-vis,
-et qu'il leur est nécessaire de mieux connaître le développement institutionnel de l'Église ?