En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mardi 11 mai 2004
Il nous a paru intéressant de revenir sur trois grands thèmes évoqués au cours de l’émission télévisée sur « l’origine du christianisme ». Le point de vue qui sera émis reflète l’accord d’un bon nombre d’exégètes catholiques et d’exégètes protestants de l’ACFEB (Association chrétienne francophone pour l’Etudes de la Bible).
Les thèmes seront exposés en trois articles d’actualités sur le site du CETADNET :
1. la double question sur le fait de savoir si Jésus est le fondateur du christianisme, est-il le fondateur de l’Eglise ?
2. les premières communautés chrétiennes et le rôle d Paul le dernier des apôtres
3. est-on passé de façon continue du judaïsme au christianise ?
1. Jésus est-il le fondateur du christianisme ? Jésus est-il le fondateur de l’Eglise ?
(sachant qu’elle a donné lieu dans la première émission à un glissement assez inadmissible).
Trois questions à se poser avant de répondre :
qu’entendons-nous par « fondateur » ?
comment définissons-nous le christianisme ?
comment définissons-nous l’Eglise ?
1- Si l’on entend par « fondateur » celui qui organise et dirige une ONG, un nouveau parti politique, un club de foot, ou une société par actions, il est clair que Jésus n’a pas fondé le christianisme ! ni l’Eglise !
Par contre nous pouvons nous appuyer sur des images du Nouveau Testament pour dire que Jésus est non pas le fondateur mais le fondement sur lequel le christianisme est édifié. Saint Paul utilise dans 1 Corinthiens 3 l’image de l’édifice et du fondement : « selon la grâce de Dieu qui m’a été donnée, comme un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. De fondement en effet, nul ne peut poser d’autre que celui qui est déjà là, à savoir Jésus-Christ. ». Ses successeurs dans la lettre aux Ephésiens (2,20) utiliseront une autre image tirée du Psaume 118,22-23, et diront que Jésus est la pierre d’angle, le rocher sur lequel le bâtiment est adossé et qui lui permet de tenir : « car la construction que vous êtes a pour fondations les prophètes et les apôtres et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même » ; l’image a changé, car nous ne devons pas oublier que ce ne sont que des comparaisons, mais l’idée est la même : aucune communauté chrétienne ne peut tenir si elle n’est appuyée fermement sur le Christ.
2- Tentons une définition du christianisme : la foi de ceux qui croient, -c’est-à-dire adhèrent et font une confiance totale- à ce que Dieu a accompli en Jésus-Christ ; en lui, accomplissant les promesses faites au peuple d’Israël par les prophètes, Dieu a révélé toute la profondeur de son amour ; il a relevé d’entre le morts Celui que les hommes ont rejeté et crucifié, il a ouvert une brèche dans l’opacité du péché et de la mort, et a offert à tous les hommes un passage pour entrer dans une vie nouvelle et participer à sa propre vie.
A ce titre le Christ est le fils premier né d’une création nouvelle, le fils aîné d’une multitude de frères ; et c’est par la foi en lui que se rassemblent des « chrétiens » qui portent son nom, « christiens ». Je cite encore saint Paul dans la lettre aux Romains :
« Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, si ton coeur croit que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé » (Romains 10,9).
3- J’en viens alors à la seconde question que je reformule ainsi : Jésus-Christ est-il le fondement de l’Eglise ? La réponse alors est évidente : bien sûr que l’Eglise, communauté des communautés chrétiennes, communion de communions, ne peut avoir pour fondement que le Christ.
Evidemment la question doit être envisagée du point de vue historique :
Et à nouveau nous devons-nous demander : qu’entendons-nous par Eglise ? Ma réponse sera d’abord une petite étude étymologique :
Le mot « ekklèsia » vient d’un radical « klè » qui est celui de l’appel (kaleô, eklèthèn, appeler) ; au sens premier l’ekklèsia est la convocation, le rassemblement. Au premier siècle de notre ère le mot connaît deux types d’emplois bien définis : A Athènes, en monde grec, l’ekklèsia, c’est l’assemblée du peuple, dans le judaïsme après l’exil, l’ekklèsia, c’est le peuple que Dieu rassemble pour qu’il le serve et dise sa louange. C’est à partir de ces deux réalités, l’une grecque, l’autre juive, que les chrétiens se sont réunis en « ekklèsia » (Actes 11,26).
Jésus de Nazareth au cours de son ministère dans les villages de Galilée et sur les routes de Judée n’a pas fondé de communauté chrétienne organisée ! Mais il n’a cessé de rassemblé autour de lui un peuple plus ou moins misérable ; durant quelques années, trois ans au plus, il n’a cessé d’annoncer la bonne nouvelle du Royaume, en appelant à la conversion ; une bonne nouvelle qui se résume en ces mots : Dieu vient pour rassembler et sauver son peuple. Dans ses paroles et ses actions, Jésus a mis en acte, et inauguré cette réalité du Royaume : relever et mettre debout ceux qui étaient écrasés par la maladie physique ou mentale, par leur handicap, par leur situation sociale, tous ceux que la société juive centrée sur le Temple et sur des cercles successifs de pureté, excluait de fait. Jésus a été un rassembleur, il a sans cesse appelé, convoqué ces foules dont il a eu pitié « car elles étaient errantes comme des brebis sans berger » (Marc 6,46).
Jésus attendait et inaugurait la venue du Royaume, il a mis en acte le règne de Dieu au milieu de son peuple réconcilié, selon une attente et un scénario de type apocalyptique : Dieu vient pour détruire définitivement les puissances du mal et restaurer toutes choses dans un monde nouveau.
Jésus a-t-il organisé les foules ? Non ! dans le type de compréhension apocalyptique qu’il semble avoir partagé, le royaume de Dieu est une création nouvelle qui restaure les relations humaines dans la transparence et la paix ; Jésus n’a pas même organisé de petites communautés. Dans l’urgence de l’annonce, il rassemblait les foules, et des petits groupes de disciples et de femmes le suivaient ; il semble aussi que certaines femmes aidaient le petit groupe à vivre (Luc 8,2 : « Jeanne femme de Chouza l’intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres qui les assistaient de leurs biens »).
Pourtant Jésus a choisi parmi ceux qui le suivaient douze disciples (ceux que Luc appellera plus tard les « apôtres ») ; le chiffre est symbolique, il correspond de façon très claire aux douze tribus d’Israël ; une des figures de l’attente du Royaume dans le monde juif contemporain était la restauration du grand Israël avec les douze tribus d’Israël ; en effet le royaume s’était déchiré en 930, et en 721 le royaume du Nord (10 tribus) avaient disparu. Dans une perspective eschatologique, c’est-à-dire de fin des temps, Jésus envisage la restauration du peuple de Dieu réconcilié sous l’égide des douze disciples : « Lors du renouvellement de toutes choses, lorsque le Fils de l’Homme siègera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siègerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Mat 19,28 ; Luc 22,30).
Ceci dit, il faut être clair, à la mort de Jésus sur la croix, il n’y avait personne auprès de lui, tous les disciples s’étaient enfui, quelques femmes regardaient de loin, celles qui reviendront au tombeau pour des rites de deuil au lendemain du sabbat. Aucune communauté constituée ne lui survivait.
L’Eglise, le rassemblement de ceux qui croient que Jésus est ressuscité et vivant auprès de ses disciples rassemblés, est née de la Croix et de la Résurrection inséparablement liées. Au matin de Pâques la rencontre avec le Ressuscité suscite aussitôt chez ceux qui en sont les témoins un départ et un mouvement d’annonce. C’est l’ordre de l’ange aux femmes : « allez dire à ses disciples » chez Matthieu, Luc et Marc, « va trouver mes frères et dis-leur » chez Jean. La scène bien connue des disciples d’Emmaüs en Luc 24 est significative : à peine Jésus reconnu et disparu, ils partent sur l’heure pour retrouver les onze réunis à Jérusalem ! L’annonce rassemble un peu partout des petits groupes de croyants.
Chez Matthieu l’ordre de mission est donné par le Ressuscité sur montagne : « allez de toutes les nations faites des disciples » (Mat 28,19). Chez Luc, qui aime étaler les choses dans le temps, c’est la venue de l’Esprit-Saint promis par Jésus qui, lors de la Pentecôte, envoie en mission les disciples d’ailleurs rassemblés. Jean résume cette réalité dans la scène au pied de la croix où Jésus confie le disciple bien-aimé à sa mère, et sa mère au disciple bien-aimé : la mère de Jésus dans cette scène est la figure de l’Eglise. Jean affirme ainsi avec force que l’Eglise est née de la croix dans la force de l’Esprit de la résurrection (Jean 19,25-27) : Jésus, en sa croix et sa résurrection est bien source et fondement de l’Eglise.
4- On peut alors se poser une question, qui nous conduira à notre deuxième point : Jésus envisageait-il de rassembler plus largement que le peuple d’Israël ?
Première remarque : c’est une question difficile dont la réponse n’est pas évidente du tout. Bien sûr nous avons tous en tête l’épisode de cette femme Cananéenne (ce qui signifie phénicienne) alors que Jésus s’est retiré dans la région de Tyr et Sidon, autrement dit en territoire non-juif (Tyr et Sidon sont chez les prophètes les prototypes des nations païennes) au chapitre 15 de l’évangile de Matthieu ; vous savez aussi que chez Matthieu et Marc, la scène du partage des pains à la foule est rééditée une deuxième fois en région païenne ! Il n’empêche que ces épisodes restent marginaux, sujets à contestation ; ils sont totalement absents des évangiles de Luc et de Jean.
En fait chez Matthieu, une tension très forte s’établit. Nous avons d’un côté deux paroles successives de Jésus au milieu de l’évangile par lesquelles Jésus refuse toute mission aux païens :
- en 10,5 Jésus envoie les douze en mission et leur dit : « Ne prenez pas le chemin des païens, et n’entrez pas dans une ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël ».
- en 15,24, à propos justement de la Cananéenne, Jésus répond à ses disciples : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ».
D’un autre côté, au début de l’évangile, l’épisode des mages témoigne de la lumière qui s’est levée pour les nations lointaines et païennes ; et à la fin les derniers mots du Ressuscité ouvre la mission sur les nations : « allez de tous les peuples faites des disciples, baptisez-les leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mat 28,19-20).
Il semble bien que Matthieu tout en respectant les chrétiens venus du judaïsme qui s’en tenait aux strictes paroles de Jésus a voulu les ouvrir à l’universalité de la mission.
Si Jésus avait été clair sur la question, tout le débat qui constitue le coeur des Actes des Apôtres n’aurait aucun sens. A la fin du siècle, Luc en écrivant les Actes montre bien que le débat a été rude : il n’était pas du tout évident pour les disciples d’offrir la foi en Christ aux païens. Luc nous le montre dans une spectaculaire mise en scène au chapitre 10. Pierre le premier des apôtres est envoyé par l’Esprit-Saint baptiser le centurion païen Corneille. L’Esprit-Saint intervient au moins quatre fois dans des visions à Pierre et à Corneille pour contraindre Pierre à faire ce qui lui paraissait odieux : manger des viandes impures, autrement dit accueillir des païens ! Cette insistance sur le fait que tout dans le chapitre 10 est l’oeuvre de l’Esprit montre quelle autorité il fallait invoquer pour faire le geste de baptiser un païen. Et Pierre doit s’en expliquer longuement devant ses pairs : « Quelqu’un pourrait il empêcher de baptiser par l’eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit-Saint ? » (Actes 11,47).
Et c’est seulement lorsque Pierre aura franchi le pas que Paul, d’après les Actes, partira en mission et commencera à accueillir des païens.
Il faudra d’ailleurs pour que la pratique de Paul soit admise une grande réunion à Jérusalem, où Paul et Barnabé viennent défendre leur position devant Jacques de Jérusalem et Pierre, Alors seulement il sera officiellement admis que des païens puissent devenir chrétiens sans être circoncis. La décision de l’assemblée de Jérusalem est extrêmement solennelle : « L’Esprit-Saint et nous-mêmes avons décidé de ne vous imposer aucune charge que ces exigences inévitables.... » (Actes 15,28).
Qu’est-ce que cela signifie ? Que Jésus d’abord n’avait pas laissé de consignes claires ; ensuite que les apôtres en se posant la question se sont tournés vers lui, vers la présence de son Esprit dans la communauté et se sont mis à l’écoute de l’Esprit de Jésus pour se décider.
Or, dans la logique de l’action de Jésus, ce sont toujours les plus méprisés, les plus marginaux, les plus exclus, ceux qui sont loin du centre religieux, que Dieu appelle par priorité : il rassemble, réintègre, restaure ! Les païens n’étaient-ils pas les plus exclus, les plus marginaux par rapport à l’espérance et au culte d’Israël (le parvis des païens est le cercle le plus extérieur du Temple) ? A ce titre, l’idée s’est imposée que Jésus était venu pour ceux-là qui étaient « les plus lointains » !
Roselyne Dupont-Roc