En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Vendredi 3 avril 2009
Relire saint Paul
Réjouissons-nous : l’année œcuménique saint Paul a provoqué toutes une série d’initiatives pour lire et relire les lettres de l’Apôtre. Les éditeurs ne sont pas en reste qui ont alimenté à profusion les tables et rayons historiques et religieux des libraires. En fait, il y a peu de véritables nouveautés, mais beaucoup de rééditions. Le Cahier Évangile 124 avait arrêté au début 2003 une liste de 120 titres. Certains sont épuisés. Le catalogue d’une grande librairie parisienne a aligné, début septembre, 115 titres. Quelques ouvrages sont parus depuis lors.
La plupart des gens possèdent chez eux une Bible. Aussi est-il surprenant de voir paraître une édition particulière des épîtres (1). A priori non destinée aux étudiants (introductions minimales, aucune note), cette édition sera utile pour la méditation mais aussi pour lire d’un bout à l’autre des lettres que la liturgie n’offre que par morceaux choisis. Sans doute n’a-t-il pas été possible aux éditeurs d’offrir la primeur de la nouvelle TLB (traduction liturgique de la Bible, achevée mais dont la parution tarde) ; c’est dommage, car elle a révisé sur de nombreux points l’actuelle version en usage dans les paroisses. Quoiqu’il en soit, gageons que certains s’en serviront pour accompagner une découverte à laquelle les invitent les guides suivants.
1. Épîtres de saint Paul, traduction officielle de la liturgie, avant-propos du Cardinal Philippe Barbarin, DDB/Lethielleux, Paris, 2008, 246 p., 8 €
2. « Paul de Tarse, le voyageur du christianisme », Le Monde de la Bible hors-série, printemps 2008, 74 p., 10 €
3. Marie-Françoise Baslez, Saint Paul, artisan d’un monde chrétien, Fayard, Paris, 2008, 479 p., 25 €
4. Paul Bony, Saint Paul…, « Tout simplement », Éd. de l’Atelier/Chemins de Dialogue, Ivry-sur-Seine/Marseille, 2008, 222 p., 19,90 €
5. Jean-Louis Boube du Hertuit, Saint Paul dans la peinture. Lecture symbolique de quatorze œuvres majeures, Médiaspaul, Paris, 2008, 32 p., 12 €
6. Régis Burnet, L’Évangile de saint Paul. Guide de lecture des épîtres de saint Paul, Éd. du Cerf, Paris, 2008, 176 p., 13 €
7. Régis Burnet, Saint Paul. Des textes qui ont fait le christianisme, « Albums de Fêtes & Saisons », Éd. du Cerf, Paris, 2008, 50 p., 6 €
8. Pierre Debergé, Saint Paul, l’Évangile de la liberté, Parole et Silence/Lethielleux, Paris, 170 p., 17€
9. Jean Émériau, Guide des voyages de saint Paul, DDB, Paris, 2008, 296 p., 24 €
10. Odile Flichy, Luc, Paul et les Actes des Apôtres. L’histoire d’un héritage, « Connaître la Bible » 49, Lumen Vitae, Bruxelles, 2007, 80 p., 10 €
11. Daniel Marguerat, L’aube du christianisme, « Le monde de la Bible », Labor et Fides / Éd. Bayard, Genève / Paris, 2008, 534 p., 27,50 €
12. Michel Quesnel, Paul et les commencements du christianisme, DDB, Paris, 2008, 161 p., 17 €
13. Michel Quesnel, Prier 15 jours avec saint Paul, Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel, 2008, 128 p., 12,50 €
14. Chantal Reynier, Pour lire saint Paul, Éd. du Cerf/Médiaspaul, Paris/Montréal, 2008, 175 p., 15 €
15. Roselyne Dupont-Roc, Saint Paul : une théologie de l’Eglise ? cahiers Evangile n° 147, Cerf, Paris
Les meilleurs ouvrages d’introduction sont ceux qui renvoient aux textes dont ils parlent. C’est le cas de celui de Chantal Reynier (14), une des rares nouveautés (voir C.E. n°145, p. 69). Soulignons encore une fois la qualité de la mise en page et le souci pédagogique qui est le sien. Le lecteur solitaire ou l’animateur de groupe peut choisir deux itinéraires principaux, celui des lettres (partie III : « L’œuvre épistolaire ») ou celui des thèmes théologiques (partie IV : « Lignes directrices du message paulinien »), avec, à chaque fois, des pistes de travail en fin de chapitre pour vérifier « sur pièce » les propos avancés. Le glossaire fera le bonheur des étudiants et des animateurs de groupes bibliques.
Chez le même éditeur mais ne bénéficiant pas, hélas, de la même maquette élégante, celui de Régis Burnet s’est inspiré d’un ancien ouvrage du défunt Augustin George (6). Après une présentation biographique qui, par commodité, suit le livre des Actes des Apôtres, il se concentre sur les lettres qu’il présente de façon systématique : date, thème principal, plan, tout cela très brièvement, avant de prendre le lecteur par la main pour un commentaire succinct, partie par partie, assorti de nombreuses questions. Celles-ci rendront grand service aux animateurs bibliques car elles permettent de relire attentivement le passage mais aussi d’en mesurer l’actualité. Certains contesteront la pertinence de certaines des questions « actualisantes » (faut-il vraiment relier le « communautarisme » contemporain aux tensions évoquées en Ac 15 ou Ga 2 ?), mais on peut toujours en élaborer d’autres. À noter de très nombreux encadrés sur le vocabulaire de Paul (un index aurait été bienvenu) et, en annexe, trois clefs théologiques pour un parcours transversal des lettres : le Règne de Dieu, la place des femmes et la mystique.
C’est à R. Burnet que l’on doit également une proposition de lecture de 15 textes choisis (7). Fort bien présenté et illustré, cet album a, à notre avis, une fonction « apéritive », préparant sans s’y substituer la lecture suivie d’une lettre grâce à l’ouvrage précédent.
Lire les lettres de Paul ne doit pas dispenser de relire les Actes des Apôtres, un peu oublié sur les tables des libraires. Le cahier rédigé par Odile Flichy vient donc à point nommé (10). O. Flichy se tient rigoureusement au récit de Luc dont elle montre toute la subtilité dans la présentation du personnage Paul. Le chap. 1 s’attarde sur la fonction « programmatique » de l’événement de Damas (Ac 9) et justifie le rapprochement des figures de Saül et d’Étienne. Le chap. 2 relit (et relie) les prédications à Antioche de Pisidie (Ac 13) et à Athènes (Ac 17), considérées comme des pendants. Le chap. 3 montre comment, dans les procès où il fait office d’accusé (Ac 22–26), Paul témoigne du Ressuscité. La lecture de cet petit ouvrage demande certes un peu d’attention mais permet, au final, une redécouverte d’un récit, celui des Actes, que l’on croyait connaître.
Dans la même ligne, de manière plus globale, Daniel Marguerat a des formules heureuses dans sa contribution « L’image de Paul dans les Actes des Apôtres », parue en 2005 dans ACFEB, les Actes des Apôtres. Histoire, récit, théologie (Éd. du Cerf 2005) et reprise dans un volume qui rassemble divers articles (11), ici chap. 18.
En 2001, Michel Quesnel avait mis en forme six conférences (voir C.E. n°119, p. 66). L’ouvrage vient de ressortir dans un format un peu plus maniable (12). Le texte est quasiment inchangé, seules les notes ont été mises à jour. Avec précision et dans un style limpide, M. Quesnel rend accessible à tous le meilleur des recherches actuelles, par exemple sur la biographie de Paul ou son rapport à la Loi. Un chapitre résume fort utilement la « trajectoire » de la pensée paulinienne, depuis les épîtres dites « authentiques » (i.e. dictées ou écrites par Paul lui-même) jusqu’à celles attribuées à des disciples. En 160 pages, tout n’est pas dit, mais, le livre refermé, nous avons de bonnes bases historiques, littéraires et théologiques pour aborder des ouvrages plus fournis.
Le Saint Paul de Paul Bony, rédigé en 1997, fait partie de ceux-là (voir C.E. n°101, p. 63). Il vient d’être réédité dans une meilleure typographie, avec un texte revu et augmenté (4). L’inédit, intitulé « Paul après Paul », introduit aux lettres aux Colossiens et aux Éphésiens ; si celles-ci ne passent pas pour « authentiques », elles se situent clairement dans le sillage de Paul. L’ajout est précieux et permet de belles pages sur le « mystère » (le mot est expliqué) du Christ et de l’Église. D’une certaine manière, P. Bony déploie ce que M. Quesnel n’a voulu qu’esquisser et rejoint ainsi la partie IV du livre de Ch. Reynier. Comme celle-ci, l’auteur sait user de citations consistantes, permettant à son lecteur de relire le texte commenté avant de se reporter à sa Bible. Sur le fond, il est peut-être plus complet, par exemple sur la justification par la foi (chap. 9) ou le salut d’Israël (chap. 13), champs de recherche si importants pour le dialogue œcuménique et interreligieux. On regrette d’autant plus l’absence d’un glossaire, tant sont nombreuses les informations disséminées au long des quatorze chapitres sur la croix, le corps, l’Église, l’Esprit ou l’Évangile…
Pierre Debergé a-t-il repris le sous-titre de son essai au chap. 10 de P. Bony : « l’Évangile de la liberté » (8) ? Sans doute pas mais la coïncidence pointe vers l’une des convictions fortes de l’Apôtre. P. Debergé a repris et développé un texte de 1995 qui avait déjà servi en partie à réaliser le C.E. n°126 « Paul, le pasteur » (2003). C’est plus qu’une mise à jour, car il intègre des aspects qu’il a tirés de ses récentes lectures (voir les encadrés et les notes). Comme Ch. Reynier (chap. 3 : « l’héritage pharisien renversé »), il est conscient que l’événement de Damas est à l’origine de tout. Dans un style alerte, il nous partage alors la vie missionnaire de l’Apôtre – plus d’ailleurs la multiplicité de ses tâches et des conflits traversés que son itinéraire intérieur. Avant l’exposé de sujets controversés (Paul et la Loi, Paul et les femmes etc.), il regroupe dans une partie centrale, « Vivre en chrétiens », de belles pages sur le baptême, l’Église, l’Esprit, la justification par la foi, mais aussi – plus original – l’art du discernement. Comme Ch. Reynier encore, il invite donc à voir en Paul un maître de vie spirituelle. L’ouvrage se lit facilement et, mine de rien, ouvre à l’actualité de la pensée paulinienne.
Ch. Reynier, M. Quesnel, P. Bony, P. Debergé se recoupent sur bien des points, mais ils ne se répètent pas. Sur des questions aussi importantes que l’Église-corps, la parole de la croix, le baptême, le ministère apostolique ou la Loi, on gagne à confronter leurs points de vue. Tout juste aurait-on souhaité que l’un ou l’autre s’attarde sur Paul lecteur des Écritures ; ou encore définisse de manière plus nette comment l’événement de Damas signe l’échec d’une religion de la performance pour ouvrir à la grâce absolue.
Cette dernière remarque vient de la lecture de l’article consacré par D. Marguerat à la conversion de Paul dans un hors-série du Monde de la Bible (2). Ce hors-série rassemble des articles parus dans plusieurs numéros de la revue. Il conjugue, comme il se doit, diverses approches, et cela de manière assez originale. Ainsi M. Quesnel reprend-il sa conclusion sur Paul fondateur du christianisme dans « Paul et Jésus : une même religion ? » et Maurice Morillon s’attache-t-il à « Paul le mystique ».
Ce trait de personnalité, déjà relevé par R. Burnet (6), est ailleurs l’objet de pages lumineuses de P. Bony (4), chap. 11, ainsi que de deux contributions de D. Marguerat (11) : chap. 5, « la mystique de l’apôtre Paul » et chap. 6, « Paul et l’expérience de Dieu (2 Corinthiens 10–13) ». M. Quesnel, de son côté, délaissant provisoirement l’exégèse, propose de suivre l’Apôtre dans son intimité mystique avec le Christ et de prier avec des extraits de ses lettres (13).
Dans le hors-série (2), Maurice Sartre répond à la question : « Dans quel monde Paul a-t-il voyagé ? ». Il est tentant de retrouver les traces de ce monde. Ce que font, de manière très différente bien sûr, voyagistes et… historiens.
Jean Émériau a sillonné la Méditerranée, parcouru de nombreuses fois la Grèce et la Turquie. Il nous offre une somme (9). La première moitié de son guide est consacrée aux informations de base sur le monde gréco-romain et sur Paul. La deuxième moitié passe en revue tous les sites visités ou nommés par Paul. Non seulement il y a des notices, des cartes et des tableaux, mais nombre de citations judicieuses des Actes des Apôtres, des lettres de Paul, d’auteurs antiques et même de voyageurs du XIXe s. Nuancé, bourré d’informations, ne prenant partie qu’avec prudence dans les débats en cours, voilà un ouvrage de haute tenue qui pourrait voler la vedette à bien des guides locaux !
Le hors-série (2) propose un article de Jorge Sanchez Bosch sur Éphèse, un de Marie-Françoise Baslez sur Malte et un autre de François Brossier sur Rome. Il en aurait fallu au d’autre sur Antioche de Séleucie ou sur Corinthe ! Un deuxième article de M.-F. Baslez fait de Paul « Un ‘nouveau Socrate’ dans la tradition chrétienne », intellectuel incompris et persécuté. Malgré la qualité de l’argumentation, on pourrait lui objecter que la prédication à l’Aréopage, selon Luc, n’est pas un échec (voir Flichy, 10).
En 1991, M.-F. Baslez avait fait paraître une biographie remarquée de Paul dans la célèbre collection historique chez Fayard. En reprenant l’ouvrage dix-sept ans après (3), elle lui a ajouté, résumé par le sous-titre, un chapitre sur Paul bâtisseur d’une société chrétienne. Sa grande connaissance du monde antique, juif, hellénistique, latin, lui permet en effet de souligner le caractère novateur de la pensée de Paul dans l’empire romain, une pensée ouverte à l’universalisme. Selon elle, Paul a immergé le christianisme dans la cité en prenant appui sur certains réseaux de formation dans la société civile et religieuse.
Au passage, relevons, sur un petit exemple, les logiques différentes des approches historiennes et littéraires. M.-F. Baslez (3, chap. VI), se fondant sur des études archéologiques, explique le voyage de Barnabé et Paul de Chypre à Antioche de Pisidie (Ac 13–14) par la présence à Antioche de gens liés à la famille du proconsul Sergius Paulus – ce que Luc passe sous silence. De son côté, O. Flichy (10, chap. 2), attentive à la stratégie narrative de Luc, remarque que la prédication de Paul et Barnabé trouve dans le monde gréco-romain – celui du proconsul de Chypre comme celui du petit peuple de Lystre – un écho qu’il n’a ni chez le mage juif Bar-Jésus, ni chez les Juifs pure souche d’Antioche. L’origine géographique mobilise M.-F. Baslez, l’opposition symbolique Juifs/païens retient O. Flichy.
Autres voyages, ceux que proposent les artistes. Jean-Louis Boube du Hertuit a rassemblé quatorze peintures (5). À côté d’œuvres célèbres de Caravage ou de Poussin, on en découvre de moins connues, y compris de Raphaël (La prédication à Athènes). Le commentaire de chaque œuvre est une petite exégèse, sensible à la profondeur qui se devine sous la surface. On est d’autant plus surpris de l’incongruité de la citation de 1 Co 15,49 sur Le ravissement de saint Paul, alors que 2 Co 12,2 ou 3 s’imposait. On trouvera d’autres belles reproductions, certaines en pleine page, dans l’album saint Paul (7).
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Malgré l’intérêt des ouvrages présentés ci-dessus, il ne faut pas oublier quelques classiques, à commencer par le maître-livre de Jürgen Becker, Paul, l’apôtre des nations, (« Théologies bibliques », Éd. du Cerf/Médiaspaul, 1995). On se réjouit de la réédition du récit alerte de François Vouga, Moi, Paul ! (Labor et fides/ Éd. Bayard, 2005) ; par le biais de la fiction (au moment de partir de Corinthe pour Jérusalem, vers 57, Paul fait le bilan de sa vie), l’auteur réussit, non sans humour, à faire exprimer simplement à l’Apôtre les grands axes de sa théologie. De plus il est heureux que soit toujours disponible le petit ouvrage de Daniel Marguerat, Paul de Tarse. Un homme aux prises avec Dieu (Éd. du Moulin, 3e édition 2008).
Enfin, en ces temps voués à l’informatique, rappelons l’existence de deux sites remarquables : 1) www.anneesaintpaul.fr/ Site réalisé par le diocèse de Versailles (biographie de Paul, des cartes, lexique du vocabulaire paulinien, bibliographie). On y trouve une fiche de lecture pour chaque texte paulinien de la liturgie dominicale. 2) http://paulissimo.dominicains.com/ Hervé Ponsot, directeur de l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, y met en ligne ses cours, conférences, recherches, etc. Une mine !
Gérard Billon, directeur des Cahiers Évangile.