En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

DISPUTATIO AVEC DARWIN

Publié le Lundi 27 avril 2009

DISPUTATIO AVEC DARWIN

 La disputatio est un mode de débat public en faveur dans la vie ecclésiale au cœur du Moyen-Age et par la suite. Un des exemples les plus célèbres est celui de la disputatio de Valladolid qui opposa le légat du Pape Sepulveda et le dominicain Bartholomé Las Casas, précurseur des droits de l’homme. L’enjeu était de taille. Les indiens exploités par les colons espagnols du Nouveau Monde avaient-ils une âme, étaient-ils des hommes ? La preuve en fut donné par leur éclat de rire quand le prélat arbitre de la disputatio trébucha en descendant de son estrade. La disputatio permet de développer un argumentaire précis pour chacune des positions tenues par les opposants.

Ce fut une disputatio de ce type qui se tint à Oxford le 30 juin 1860. Charles Darwin avait publié en 1859, «  De l’origine des  espèces au moyen de la sélection naturelle » où il exprimait sa théorie de l’évolution des espèces. Il ne vint pas à la disputatio mais sa thèse fut soutenue par Thomas Huxley, le « bulldog de Darwin ». En face de lui Samuel Wilberforce, évêque d’Oxford pour qui nul ne devait toucher au dogme de la création. La disputatio ne fut pas sereine. Le talent de Thomas Huxley permit d’obtenir que le président de séance autorise l’évocation de la parenté entre l’homme et le singe, mais tout se termina par un véritable combat de chiffonniers, un évêque et un académicien s’insultant au sujet de leurs ancêtres gorilles. L’enjeu de la disputatio demeure.

 

DARWIN ET LE DARWINISME

Avant d’étudier le darwinisme, c’est de Darwin qu’il faut parler car sa figure humanise un débat trop vite devenu simiesque. Charles Darwin, né le 12 février 1809, est un médiocre collégien, un prêtre étudiant universitaire en médecine à Cambridge, en théologie à Oxford. L’aventure de sa vie commence avec son embarquement comme naturaliste sur le « Beagle » commandé par un jeune et ambitieux capitaine Fritz Roy (1805-1865). Objectif de la mission : relevé hydrographique des côtes de Patagonie, de la Terre de Feu, du Chili, du Pérou et de plusieurs îles du Pacifique. Charles Darwin a emporté tout un matériel d’observation, une bibliothèque avec les Principes de géologie de Charles Teyal (1830) qui défendait les transformations physiques du globe et l’action lente des causes naturelles. C’est déjà la mise en question du dogme de la Création. Il va y avoir surtout pour Charles Darwin cinq années d’observation de terrain qui lui fourniront la matière à d’autres remises en cause. Parmi ces observations devenues célèbres, celle des pinsons du Galápagos qui apportait les preuves naturalistes de la non-fixité de l’espèce. Il y aura aussi les lézards, puis les Autruches d’Argentine dont il découvre deux nouvelles espèces. Charles Darwin observe aussi les fleurs et il se passionnera pour les orchidées : « Des différentes formes de fleurs dans les plantes de même espèce. »(Paris 1878)

            De retour en Angleterre, Darwin va se marier puis s’installer à la campagne à Down House jusqu’à sa mort (19 avril 1882). Il aura dix enfants et fut très affecté de la perte d’Annie à dix ans (1851). Après cet évènement et les distances prises avec le dogme, il deviendra « agnostique » (mot inventé par son disciple Thomax Huxley) sans être jamais athée par  respect de sa femme très pieuse. C’est une lettre qu’il reçoit d’un jeune scientifique, André Wallace, en 1858 qui va précipiter la publication d’un manuscrit préparé depuis vingt ans, le 24 novembre 1859 : Des origines des espèces au moyen de la sélection naturelle. C’est la déclaration officielle de la théorie de l’évolution des espèces. Viendra ensuite l’application à l’homme (« La filiation et la descendance de l’homme » 1871).

            On a pu dire (Ernst Mayz, 1904-2005, le grand biologiste, un des concepteurs de ce qu’on appelle la théorie synthétique de l’évolution), qu’il existe cinq piliers de la pensée de Darwin dont quatre forment encore la biologie moderne : le transformisme, la sélection naturelle, la sélection naturelle étendue à tous les niveaux, « l’ascendance » (plutôt que descendance) avec modification. Mais pour Darwin, l’évolution devait évoluer de façon continue, progressive (la contrainte gradualiste). Or, aujourd’hui la génétique (Mendel est un contemporain mais n’a pas encore publié) a montré la possibilité de brusques sauts évolutifs.

LE CREATIONNISME CONTRE DARWIN

            Jusqu’au XIXème siècle, la pensée dominante était le fixisme. Ainsi Cuvier (1769-1832) dont le principal ouvrage « Le règne animal distribué selon son organisation »(1817) adopte un système de classification qui domine l’histoire naturelle. Les espèces sont fixes et immuables, telles que le Créateur les aurait définies. Il se heurte à Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), biologiste français, défenseur des « transformistes » (le mot « évolutionniste » ne devait être utilisé qu’à la fin du XIXe). L’illustration la plus courante est celle de la girafe qui allonge son cou pour pouvoir manger des feuilles plus hautes dans un arbre. Darwin théorise l’idée selon laquelle les espèces animales et végétales sont le produit d’un long processus évolutif. De cette théorie résulte l’abandon de toute considération finaliste, avec une évolution des espèces se faisant par hasard. Cette explication scientifique du monde met à mal le mythe de la création selon la Bible : des espèces crées par un être divin telles qu’elles nous apparaissent aujourd’hui. Les mouvements qu’on appelle « créationnistes » vont réagir à cette explication de l’origine de la vie, de l’homme. Le créationnisme est une croisade qui va se développer d’abord aux Etats-Unis et toujours avec visée d’influencer l’enseignement.

1-     Les étapes du développement créationniste sont significatives. Ainsi vers 1920 dans l’état du Tennessee, une vaste mobilisation antiévolutionniste est engagée par les églises évangéliques dont la lecture de la Bible est fondamentaliste (littérale). La loi Buth interdit d’enseigner une théorie qui nie l’histoire de la création de l’homme telle qu’elle est présentée dans la Bible. Procès d’un enseignant qui enfreint la loi. Scapes est condamné (« procès du singe »). Ce n’est qu’en 1908 que la loi sera jugée anticonstitutionnelle (séparation de l’Eglise et de l’Etat). Vient ensuite vers 1980 une deuxième croisade créationniste avec la « science de la création » (creationist science) qui doit être enseignée comme alternative à la théorie darwinienne de l’évolution « balance treatment ». Procès médiatisé de Little Rock (1981) jusqu’à ce que la cour suprême juge illégal l’enseignement de la « science de la création » (1987). Le créationnisme va se renouveler avec une nouvelle approche du débat sur les origines : le « dessein intelligent » (intelligent desing ). Ce dessein intelligent affirme que certaines caractéristiques de la nature sont mieux expliquées par une « cause intelligente », plutôt que par un processus non dirigé tel que la sélection naturelle. La Bible, la Création ou Dieu ne sont jamais explicitement nommés et le processus d’évolution est accepté. Mais avec le refus de la sélection naturelle du matérialisme et du hasard. L’objectif du créationnisme alors n’est pas tant scientifique que politique. Le « dessein intelligent » promet de « renverser l’étouffante domination de la vision matérialiste du monde et de la remplacer par une science conforme aux convictions chrétiennes et déistes» (Wedge document, 1999).

 

2-     Le créationnisme est devenu actif en Europe au point de provoquer débat au Conseil de l’Europe à partir d’un rapport intitulé « Les dangers du créationnisme dans l’éducation ». « Nous sommes en présence d’une montée en puissance de modes de pensées qui pour imposer certains dogmes religieux, s’attaquent au cœur même des connaissances que nous avons patiemment accumulées sur la nature, l’évolution, nos origines, notre place dans l’univers ». Les réalisations du créationnisme se veulent pédagogiques, avec des projets très ambitieux. Par exemple le parc suisse « Génésis Land » avec la reconstitution « grandeur nature de l’Arche de Noé », avec salle de conférence, cinéma, musée, présentant la version biblique de la création du monde. Il y a eu aussi une offensive du créationnisme venant de l’Islam. En janvier 2007 des centaines de proviseurs, bibliothécaires, universitaires ont recu « L’atlas de la création » ouvrage de 800 pages, illustré. Empreintes de fossiles et photos d’espèces actuelles ressemblants permettent à l’auteur d’affirmer qu’il n’y a pas eu d’évolution et que « tout ce qui existe sur terre est l’œuvre de Dieu ». L’auteur de l’ouvrage, Harum Yaha est turc et possède un réseau très développé de publication et diffusion : Harum Yaha International. Tous moyens mis en œuvre pour dénoncer le darwinisme et promouvoir le Coran et l’Islam.

 

LES EGLISES ET DARWIN

            Lors de la disputatio d’Oxford, même si Darwin n’y a pas participé, c’est l’anglicanisme qui s’oppose et sa théorie de l’évolution avec l’évêque d’Oxford, Samuel Wilberforce. Mais c’est aux Etats-Unis que va se développer un mouvement plus radicalement opposé au darwinisme. L’Amérique a été fondée par des calvinistes puritains fuyant une Angleterre anglicane qu’ils jugeaient décandente, mécréante. La réflexion catholique est marquée par Pierre Teilhard de Chardin ( 1881-1955). Ce jésuite paléontologue voyait dans la cohérence du processus évolutif l'indice d'une montée universelle vers le « point Oméga » identifié au Dieu de la révélation chrétienne. Du côté des instances de l’Eglise romaine, les prises de position sont restées très modérées. En 1950, Pie XII se prononce sur la question de l’évolution y reconnaissant une hypothèse valable (Encyclique Humani Generis). Cinquante ans après, Jean-Paul II fait un pas de plus. En 1996, devant l’Académie pontificale des sciences, il reconnait dans l’idée d’évolution « plus qu’une hypothèse » sans prendre de position sur les diverses théories. Les théologiens sont allés plus loin : le jésuite François Euvé (Science, foi, sagesse… Faut-il parler de convergence ? Edition de l’Atelier, 2004) ; le dominicain Jean-Michel Maldamé (Création et providence. Bible, science et philosophie, Cerf 2006) ; le dominicain Jacques Arnould, (Dieu versus Darwin. Les créationnistes vont-ils triompher de la science ? Albin Michel, 2007). C’est dans une perspective théologique qu’il faut se situer (J. Arnould, La théologie après Darwin. Eléments pour une théologie de la création dans la perspective évolutionniste, Cerf, 1998). Théories scientifiques d’un part et théologies de la création tiennent deux discours différents. « La théorie de l’évolution n’est pas un récit, c’est le cœur de la biologie contemporaine qui produit tous les jours des connaissances et des applications nouvelles. La  Genèse est un « récit » destiné à répondre aux interrogations de chacun sur son identité et son destin» (« Science de l’univers et théologie de la création» ).

P.J. 12.09.09

 

BIBLIOGRAPHIE PRATIQUE

150 ans après, Charles Darwin dérange encore, Télérama Hors-série, 2008

Pascal Tort,               Darwin et la science de l’évolution, Découvertes 397, Gallimard, 2000 et 2008

Pascal Picq,              Darwin et l’évolution expliqués à nos petits enfants, Seuil,  2009

Jacques Arnould, Dieu versus Darwin, Les créationnistes vont-ils triompher de la science ?, Albin Michel, 2007

                                    Requiem pour Darwin, Salvator , 2009

François Euvé,              Darwin et le darwinisme. Vrai et faux débats, Buchet Chastel, 2009

Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, Les créationnistes, une menace pour la société française ?, Syllepse, 2008

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