En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

A propos de l’émission de Mordillat et Prieur, « L’origine du Christianisme » (2)

Publié le Mardi 25 mai 2004

Nous poursuivons le commentaire de l’émission.
Cette semaine est abordée la deuxième question autour des premières communautés chrétiennes et du rôle d Paul le dernier des apôtres :

La thèse assez clairement définie de Prieur et Mordillat consiste à dire que Paul, sous influence grecque, a « inventé » le christianisme. Thèse plus que contestable (ce que nous venons de dire du fondement de l’Eglise est un premier argument fort qui la détruit), qui demande que l’on regarde d’un peu près et de façon critique les débuts des communautés chrétiennes.

Nos sources sont toutes dans le Nouveau Testament ; autrement dit à peu près toutes nos connaissances sur Jésus et sur les premières communautés datent d’après Pâques et viennent de témoins de la Résurrection.

Or, le Nouveau Testament offre des récits divers et impossibles à concilier entre eux de la naissance des premières communautés. Les trois sources principales que nous pouvons interroger sont les récits d’apparition du Ressuscité dans les quatre évangiles, les récits de Luc dans les Actes des Apôtres et les lettres de Paul. Disons-le d’emblée, l’ensemble donne l’impression d’une effervescence incontrôlée, d’une nouvelle qui se répand dans toutes les directions, faisant naître un peu partout de toutes petites communautés souvent très vivantes.

1- Les récits d’apparition du Ressuscité : ils sont de saison et vous les relirez : Matthieu 28, Marc 16,1-8 (on voit clairement que la suite 9-16 est un ajout tiré encore d’une autre source), Luc 24 et Jean 20. Pour dire les choses de façon très simplifiée, il apparaît que chez Matthieu et Marc, les femmes au tombeau reçoivent une mission : « allez dire à ses disciples (et à Pierre, ajoute Marc) qu’il les précède en Galilée, là ils le verront ». Et c’est en Galilée, sur la montagne qu’il leur avait désignée, que Jésus envoie ses disciples en mission. Il y a donc eu très vite un départ d’au moins quelques uns de Jérusalem pour la Galilée et une mission itinérante. Au contraire chez Luc et Jean, Jésus ressuscité se montre à ses disciples à Jérusalem même, et chez Luc il leur demande de rester sur place en attendant la force venue d’en haut : « pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez d’en haut revêtus de puissance » (Luc 24,49). Ce qui permettra à Luc de renouer avec le récit dans les Actes des Apôtres (quitte à redoubler l’Ascencion) : c’est l’effusion de l’Esprit lors de la fête de Pentecôte qui fait sortir les disciples et les lance sur les routes de l’empire, selon le programme énoncé en Actes 1,8 : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre ».

2- Ceci me conduit aux Actes des Apôtres. Il n’est pas question d’envisager une lecture des Actes ; je note seulement deux ou trois points.
La perspective de Luc est une perspective d’historien qui, selon les méthodes de l’époque, veut comprendre où va l’histoire, et quel projet la conduit. Pour Luc, c’est clair, l’histoire est une histoire de salut, menée par l’Esprit-Saint qui conduit la mission (et donc la Parole) jusqu’aux extrémités du monde habité, en l’occurrence le centre de l’Empire Romain : Rome !
Pour Luc donc le mouvement d’ensemble est unifié : la mission chrétienne part de Jérusalem, s’étend en Judée et en Samarie, puis de proche en proche jusqu’à Rome. La ligne d’ensemble de son livre est tracée d’avance !
En même temps, et toujours selon les méthodes historiques préconisées en monde gréco-romain, Luc s’est adonné à une très sérieuse enquête ; et il sait à quels points les débuts des communautés chrétiennes ont été confus, multiples, conflictuels, avec des départs en mission un peu dans tous les sens... Et Luc ne le cachera pas : il tente simplement d’intégrer cette ébullition première à son projet central, en atténuant les conflits et les contradictions trop aiguës. Ainsi il ne cache pas que dès le début à Jérusalem se sont affrontés des judéo-chrétiens de langue araméenne et des judéo-chrétiens de langue grecque (les fameux « sept diacres », tous de noms grecs, dont un prosélyte, au chapitre 6). Il ne cache pas que ceux là seuls ont été d’abord persécutés, et qu’ils sont partis probablement dans le désordre et en cachette après la mort d’Etienne : « tous se dispersèrent dans les contrées de la Judée et de la Samarie (...), ceux qui s’étaient dispersés allèrent donc de lieu en lieu, annonçant la Bonne Nouvelle de la Parole » (Actes 8,1 et 4). Philippe part en Samarie ; après ses premières conversions, Pierre et Jean arrivent au grand galop de Jérusalem pour entériner l’affaire....

De même Luc fait de Paul un parfait mandataire des apôtres de Jérusalem, en transformant la vision de Damas en un chemin d’initiation chrétienne ; Barnabé prend Paul par la main, le présente aux apôtres, l’envoie à Tarse, puis le récupère pour travailler dans l’Eglise d’Antioche (fondée par des hellénistes) (ch.11). Mais au chapitre 13, ce sont les responsables de l’Eglise d’Antioche qui envoient Paul et Barnabé en mission, une mission dont Paul au bout de cinq lignes devient le chef de file !

Dès avant Paul donc, l’Eglise avait commencé par la diversité des petites communautés très vite saupoudrées un peu partout dans l’immense empire romain ; ainsi dès avant 49 il y avait une communauté chrétienne à Rome (que Paul n’avait pas fondée) !
Très progressivement au cours du deuxième siècles des regroupements plus importants se feront autour des grands centres urbains : Jérusalem, Antioche, Rome, Ephèse, Alexandrie...

3- Quant à Paul lui-même, il donne dans les Galates (ch.1 et 2) un récit passablement différent de sa vocation : « ce n’est pas par un homme ni de la part d’un homme, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père... » . Lisez le début des Galates : à entendre Paul, aucun homme ne l’a jamais pris par la main ! C’est Dieu et Dieu seul qui « a jugé bon de révéler son fils en moi » ! Et aussitôt Paul est parti sans prendre conseil de personne ; il note sur le ton de la provocation : «je ne suis pas monté à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, mais aussitôt je suis parti pour l’Arabie » (Galates 1,5) ! On n’en attendait pas moins de la mauvaise tête de Paul ! Il est certainement parti en franc tireur, fort de la mission divine, et de ce qu’il avait appris des formules de la foi chrétienne auprès des communautés qu’il persécutait. Car on s’aperçoit que Paul utilise très souvent des formulations de foi qu’il a reçues des communautés judéo-chrétiennes.

Mais l’essentiel est ailleurs, il est dans le fait que Paul au bout de trois ans finit par monter à Jérusalem, enquêter auprès de Pierre (et il y reste quinze jours, Ga 1,18), rencontrer aussi Jacques de Jérusalem, le frère du Seigneur ! Et surtout quatorze ans après, alors qu’il a fondé de multiples communautés en monde païen surtout grec, Paul, « à la suite d’une révélation », monte à nouveau à Jérusalem pour exposer « l’Evangile que je prêche parmi les païens » (2,2). Fort de la réussite de ses communautés chrétiennes issues du paganisme, Paul ne peut s’en tenir là ; quelles que soient les difficultés, les tensions avec les « faux-frères », ceux qui le calomnient et dénoncent son accueil des païens, Paul ne va pas « fonder » sa propre Eglise. A nouveau il monte à Jérusalem pour clarifier la situation, et passer avec « Jacques, Céphas et Jean une main de communion » : « reconnaissant la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, qui sont considérés comme des colonnes, nous ont donné la main, à Barnabas et à moi, en signe de communion » (Galates 2,11).
Et cela est central : Paul, quelle que soient les divergences de vue, ne peut continuer la mission qu’en lien avec les apôtres de Jérusalem, et dans la communion avec eux !

Cela me permet de répondre avec force à l’idée, déjà répandue par Martin Buber, et bien d’autres à sa suite, que Paul aurait fondé le christianisme. Pour qui lit Paul avec attention, c’est aberrant. D’abord Paul est un pharisien, juif modelé par la foi de ses Pères au Dieu unique : « circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreu, pour la Loi, Pharisien (Philippiens 3,5). Non seulement Paul ne fonde pas de nouvelle religion, mais il s’inscrit dans l’une des lignes du judaïsme, la ligne prophétique, avec des accents empruntés au mode de penser apocalyptique. Pour lui Jésus est le Messie, Seigneur, venu à la fin des temps, et il le dit avec force : « les derniers temps sont arrivés, un nouveau monde est déjà né ». L’illumination de Damas lui a fait voir dans le crucifié qu’il méprisait et exécrait, « le Seigneur de gloire », envoyé de Dieu pour être le premier né d’un monde nouveau, d’une multitude de frères, tous destinés à être conformés au Christ, tous prédestinés à partager la gloire de Dieu.

Paul aurait hurlé à l’idée qu’on puisse le considérer comme un « fondateur », ou comme un « fondement »... et il hurle ! Lorsque les Corinthiens se divisent en se choisissant des « maîtres à penser », des « leaders charismatiques « : «-Moi, j’appartiens à Paul. -Moi à Apollôs, -Moi à Céphas », Paul répond avec violence : « Et bien moi, j’appartiens au Christ ! le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?... (1 Cor 1,12-13). Paul ne veut rien connaître que « Jésus Christ, et Jésus-Christ crucifié « (1 Cor 2,2).

Roselyne Dupont-Roc

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