En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Jeudi 10 juin 2004
Nous poursuivons le commentaire de l’émission. Un dernier point reste à aborder, plus difficile, car le débat reste encore largement ouvert : Est-on passé de façon continue du judaïsme au christianisme ? Ou y a-t-il eu rupture ? Et quand a eu lieu la rupture ?
Prenons d’abord les choses par la fin : au milieu du deuxième siècle, Justin dans le dialogue avec Tryphon, un dialogue où il défend le christianisme contre un interlocuteur juif fictif, affirme pour la première fois que l’Eglise est le « véritable Israël » (cf. §135).
Théologie de la substitution, qui prendra une place énorme chez les Pères de l’Eglise, considérant qu’Israël ne s’étant pas converti, n’ayant pas reconnu le Messie, son rôle est terminé, les chrétiens le remplacent. Il faudra plus de 19 siècles aux chrétiens pour sortir de cette impasse : vision erronée qui a engendré une histoire tragique, dont le traumatisme pèse aujourd’hui encore lourdement sur le peuple juif et empoisonne les efforts de dialogue judéo-chrétiens. Soyons clairs : nous en sommes sortis ! L’Eglise sait aujourd’hui que non seulement elle n’a pas remplacé a Israël, mais qu’elle a besoin d’Israël, car elle a été invité à prendre part à la promesse faite à Israël... Elle a été greffée sur le tronc d’Israël, elle lui doit sa foi au Dieu unique, la promesse, l’alliance et l’Ancien Testament, elle lui doit Jésus sa pierre d’angle, ses premiers témoins, les apôtres et Paul...Elle lui doit le Notre Père, et ses rites liturgiques centraux (baptême et eucharistie)....
Revenons en arrière : lorsque Justin écrit cela, d’une part les chrétiens sont devenus en majorité des pagano-chrétiens, d’autres part des groupes judéo-chrétiens continuent et continueront jusqu’au 4ème siècle au moins à vivre en Syrie, les Ebionites, les Nazôréens et d’autres, fidèles à la Loi de Moïse, et croyant en Jésus Christ, Fils de Dieu.
Au premier siècle les choses sont complexes ; et il faut distinguer à mon avis, la période avant 70 (la chute de Jérusalem) et la période après 70.
1- Avant 70, c’est-à-dire du temps du vivant de Jésus, mort vers 30, et de Paul, mort vers 67 à Rome, le monde juif est extrêmement divers. On peut parler de l’identité juive comme le sentiment d’appartenir à un peuple, à une tradition historique et croyante, avec la foi au Dieu unique et une très relative identité de pratique. Pour le reste le judaïsme est multiforme, c’est une mosaïque de groupes très différents.
Il faut d’abord penser que s’il y a environ un million de juif en Palestine, il y en a six ou sept millions répandus dans la diaspora. Eloignés du Temple, ceux-ci commencent à se réunir dans les synagogues, leur foi est centrée sur la pratique quotidienne et l’observance de la Loi et ils critiquent souvent les sacrifices sanglants de Jérusalem.
En Palestine coexistent des tendances très diverses, et d’abord les trois « écoles » que l’historien juif Flavius Josèphe décrit :
- les sadducéens : ce sont des familles aisées parmi lesquelles sont choisis les grands-prêtres ; puisque désormais l’occupant romain installe et désinstalle les grands-prêtres selon son intérêt, les sadducéens se montrent très complaisants envers lui, pour ne pas dire qu’ils collaborent franchement. Responsables et bénéficiaires de l’organisation du culte Temple, ils en retirent des bénéfices énormes (le Temple occupait 15 ou 20 000 personnes). Ils ne lisent que la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, et ne croient pas à la résurrection des morts. C’est eux qui considèreront Jésus comme un danger pour leur pouvoir religieux, et le livreront aux Romains.
- les esséniens : groupe sectaire, considérant que le sacerdoce sadducéen est illégitime, que le culte est impur et que le Temple est souillé, ils se sont retirés au désert depuis près de deux siècles, et se considèrent comme le Reste d’Israël. Ils vivent dans des rites de pureté extrême, lisent la Loi et les prophètes, et attendent la venue d’un Messie royal jetant les Romains dehors, puis d’un Messie sacerdotal purifiant le Temple...
- les pharisiens : eux aussi sont des « hassidim », des pieux, qui ont refusé la compromission avec le pouvoir grec puis le pouvoir romain. C’est un vaste mouvement réformateur, très hostile aux Romains et à la dynastie hérodienne, qui veut conduire le peuple à la conversion, en observant scrupuleusement la Loi, notamment les lois de pureté. L’idée pharisienne est belle, et Jésus la rencontrera : par l’observation minutieuse de la Loi, il s’agit de sanctifier tous les moments de l’existence. Les pharisiens lisent la Torah et les prophètes et croient à la résurrection des morts. Jésus en fait est assez proche d’eux : il souhaite le même renouveau spirituel ; par rapport à la Loi, sa critique rencontre bien des débats pharisiens, car plusieurs d’entre eux avaient soumis le sabbat à l’homme, considérant qu’en cas de danger de mort, le sabbat devait être transgressé ! Jésus parfois radicalise même la loi de Moïse ; certains pharisiens le suivront : Joseph d’Arimathie, Nicodème...
Au fond ce qui va distinguer Jésus des pharisiens et l’opposer à eux, c’est son extraordinaire autorité vis-à-vis de la Loi (« on vous a dit... et moi je vous dis), et plus encore le caractère inouï de sa relation à Dieu qu’il appelle Abba, Père....
A ces groupes, on peut encore ajouter :
- les zélotes sont des révolutionnaires qui veulent chasser les romains et rétablir un pouvoir royal juif ; ils recrutent parmi les prêtres pauvres de la campagne.
- les baptistes : ce sont des prophètes comme Jean, ou comme Jésus lui-même qui sont hostiles aux sacrifices du Temple et prêchent un baptême de repentir : conversion du coeur et plongée dans l’eau du Jourdain. Jésus a commencé comme disciple de Jean-Baptiste, puis a cessé de baptiser et s’est séparé de lui (lisez les trois premiers chapitres de l’évangile de Jean, et notamment Jean 1,19-51 et 3,22-25).
Dans un paysage aussi diversifié, on comprend que les disciples de Jésus ait pu apparaître comme un groupe de baptistes, partisans d’un prophète nazaréen qui était proche des pharisiens. C’est à Jérusalem que Jésus inquiète. A-t-il été déclaré Messie ? Ce n’est pas sûr, mais les sadducéens ont vu le danger, après le geste violent de Jésus pour arrêter le fonctionnement du Temple. Cependant après la mort de Jésus, pour le monde juif la cause est entendue : la croix signe l’échec de toutes les prétentions messianiques. Tous les espoirs semblent morts ! Et si de petits groupes d’illuminés le considèrent comme ressuscité, au fond cela ne présente pas beaucoup de dangers (sauf peut-être pour les autorités du Temple).
Dans les Actes des Apôtres, on voit le groupe des douze à Jérusalem continuer à vivre à la juive, en respectant les heures de la prière au Temple, en observant les rites de pureté et notamment la séparation de la table. Au fond les chrétiens sont un groupe juif parmi d’autres..., en proie à la jalousie des sadducéens. Flavius Josèphe raconte que Jacques le frère du Seigneur, responsable après Pierre de la communauté de Jérusalem, a été lapidé en 62 à l’instigation des grands-prêtres qui avaient excité la foule, alors que les pharisiens le défendaient...
Pourtant quelque chose de différent était né : L’affirmation de la Seigneurie du crucifié ne pouvait que scandaliser les autres groupes juifs. Mais, paradoxalement, la première difficulté ne se situait pas là, elle venait des libertés prises avec la pratique de la Loi. Très tôt Pierre avait baptisé un païen, Paul dans le monde grec formait des communautés d’origine païenne, l’un et l’autre acceptaient de ne pas imposer aux païens les rites juifs de pureté de la table. Cette ouverture aux païens sans exiger l’observance de la Loi posait de graves problèmes. Le judaïsme connaissait par les prophètes d’extraordinaires ouvertures universalistes, mais l’abandon des observances de la Loi n’avait jamais été envisagée.
Paul pour sa part s’est toujours considéré comme juif ; pour lui le judaïsme est l’olivier franc, le bel arbre choisi et aimé par Dieu : « eux qui sont les Israélites, à qui appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses et les père, eux enfin de qui, selon la chair est issu le Christ » (Romains 9,4). Selon la parabole qu’il développe en Romain 11, les chrétiens sont la branche sauvage greffée contre nature sur l’olivier, ils n’ont part que de façon secondaire à la sève de l’arbre juif ; nous avons été invités à prendre part à l’héritage d’Israël, et nous devons nous en souvenir : « ne fais pas le fier, ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte » (11,18). Et Dieu jamais n’abandonnera son peuple, car « ses dons et son appel sont irrévocables » (11,29).
Aussi Paul ne comprend pas ! il ne comprend pas le refus d’Israël ! et il y a quelque chose de pathétique dans sa souffrance : « j’ai au coeur une grande tristesse et une douleur incessante. Oui je souhaiterais être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair, eux qui sont les Israélites » (9,3). Au terme de trois chapitres tourmentés, Paul ne parvenant pas à comprendre continuera à affirmer qu’au terme « tout Israël sera sauvé », et s’en remet au dessein inscrutable et incompréhensible de la grâce divine, qui s’est servie du refus d’Israël pour appeler les païens mais qui saura aussi trouver la voie du salut du peuple aimé de Dieu.
2 - L’an 70, c’est, après quatre ans de guerre civile et de guerre contre les Romains, la prise de Jérusalem par Titus, la destruction du Temple et du culte, la disparition des grands-prêtres Sadducéens, des Esséniens, et des zélotes. Les juifs n’ont plus de Temple, plus de culte, plus de prêtres, plus de terre. Ils vont alors se regrouper autour de quelques rabbis pharisiens, notamment Rabbi Ben Zakkaï, et redéfinir l’identité juive centrée sur la Loi et les prophètes, et sur les traditions palestiniennes de lecture et d’interprétation. Tous les écrits en grec sont rejetés, et notamment la Septante, traduction grecque de l’Ancien Testament, lue dans la diaspora depuis près de trois siècles ! Mais la Septante était devenue la Bible des chrétiens, car les auteurs chrétiens de langue grecque, Matthieu, Paul, Jean s’y réfèrent constamment.
Y a-t-il eu une expulsion des synagogues ? Nous n’en avons pas de trace dans la HaLaKah (tradition de la loi orale) juive. Mais deux faits manifestent la tension très forte :
-L’introduction ( ?) dans la prière juive des dix-huit bénédictions, le Shemonè Esrè, de la douzième, la Birkat haMinim qui devient une malédiction contre les Nazôraim et les Minim.... Or, les Nazôraim sont connus comme groupes judéo-chrétiens stables jusqu’au 4ème siècle.
- l’expression qui apparaît trois fois chez Jean : « exclu de la synagogue », et notamment dans le récit de la guérison de l’aveugle né (Jn 9,22 : « ses parents parlèrent ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs ; ceux-ci étaient déjà convenus d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ » ; 12,42 ; 16,2).
Ce qui est certain c’est qu’une tension croissante s’est dessiné entre les communautés à la fin du siècle. Elle explique la dureté de Jean envers ceux qu’il appelle en bloc « les juifs » ; elle explique aussi la dureté de Matthieu au chapitre 23 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens... », et le durcissement de la figure des pharisiens dans les Evangiles, alors qu’aucun pharisien n’est présent dans les récits plus anciens de la passion !
En fait on assiste alors à un conflit « de famille ». Chacun des deux groupes, pharisiens et chrétiens, prétend conserver le véritable héritage d’Israël. Car Matthieu, tout comme Paul, se définirait encore comme juif, et Jésus reste pour lui le Messie d’Israël, un Messie qu’Israël n’a pas reçu et ne peut plus recevoir.
Au deuxième siècle, les choses se durciront encore, avec la dernière révolte juive, révolte de Bar Kokhba, matée sous Hadrien en 135 : Jérusalem est rasée, les juifs y sont interdits de séjour. Cependant que les chrétiens s’ouvrent massivement au monde païen et à la philosophie grecque...
Progressivement alors c’est la question de l’identité de Jésus et la reconnaissance de sa divinité qui creusera le fossé pour des siècles. Un fossé qui peut-être se dessinait déjà dans la souveraine liberté du Nazaréen vis-à-vis de la Loi, et dans le lien d’intimité sans précédent qu’il entretenait avec Dieu son Père...
Roselyne Dupont-Roc