En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 9 août 2010
POUR DES PARENTS « VOYAGISTES »
François DE SINGLY, « Comment aider l’enfant à devenir lui-même ? » A. COLIN, 2009.
Le slogan de Mai 68, « Il est interdit d’interdire » a-t-il gravement perturbé l’exercice de l’autorité éducative et amené à refuser toute obéissance ? Des parents se disent dépassés, « fatigués » face à des enfants, trop vite baptisés peut-être « enfants tyrans ». Par un retour de balancier qui pouvait être prévu le salut de l’éducation va être le rappel de l’autorité fondée sur une obéissance imposée. La page de Françoise DOLTO est-elle tournée ? (Lorsque l’enfant paraît, 1.2.3, Seuil, 1978-1979).
Aujourd’hui l’auteur à succès est le pédiatre Aldo NAOURI (Les pères et les mères, Odile JACOB, 2004 ; Eduquer ses enfants, l’urgence d’aujourd’hui, Odile JACOB, 2008). Ces formules sont radicales : « Un ordre est un ordre-Point… Un ordre n’a pas à être expliqué, il a à être exécuté ». L’audience d’Aldo NAOURI est le signe d’une nostalgie, d’une période où tout était plus simple. Les parents devaient imposer ce qu’ils estimaient bon pour leur enfant, sans donner d’explication. Dans une telle famille régnaient la paix intergénérationnelle et la vertu d’obéissance.
Les réactions sont aussi vives que la provocation. Pour Daniel MARCELLI, professeur de psychiatrie de l’adolescence à Poitiers, (Il est permis d’obéir, Albin Michel) ; Philippe MERIEUX, (Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui, Rue du Monde). La contestation la plus vive et la plus originale est celle du sociologue de la famille François DE SINGLY, Comment aider l’enfant à devenir lui-même ? Eléments de réponse, Armand COLIN, 2009. Comme il en a l’habitude, François DE SINGLY travaille sur des enquêtes-interviews et à partir d’images puisées dans la littérature enfantine ou contemporaine, le cinéma, la chanson et la mode vestimentaire.
L’originalité du sociologue est de proposer un nouveau métier pour les parents : voyagistes. Pour le « parent voyagiste » il s’agira d’abord de reconnaitre à l’enfant le droit à un voyage découverte (p. 33). C’est passer « du voyage-transmission au voyage-découverte ». Cela suppose une conception de l’individu qui s’exprime depuis Montaigne jusqu’à Françoise DOLTO : « Un enfant heureux, bien dans sa peau c’est celui qui a à se développer avec ses particularités qui seront respectées. » Plus précis, O. GALLARD ajoute que l’éducation change de registre passant d’un modèle de l’identification à un modèle de l’expérimentation. « La définition de soi se construit plus qu’elle est hérités. Elle se construit au gré d’un processus itératif fait d’essais et d’erreurs (Sociologie de la jeunesse, A.COLIN, 2009, p.160). Cela permettra à l’enfant d’apprécier ses goûts et découvrir à travers telle ou telle pratique ce qui correspond le mieux à sa nature. Il ne s’agit pas d’un laisser faire, ce qui serait le contraire d’une éducation favorisant la singularité. Ce qui est visé c’est d’accepter la liberté d’expression à l’intérieur d’un cadre, c'est-à-dire fixer à l’enfant un cadre tout en le laissant composer son programme. La revendication de l’autonomie n’est pas celle d’une totale libre expression. « Il y aura une négociation sur le cadre » (p. 86)
Le rôle de « parent voyagiste » ne se limite pas à celui d’accompagnateur de « voyage-découverte ». « Celui-ci doit fournir en plus des ressources » (p. 86).Il va falloir se mobiliser avec l’enfant pour sa « valeur sociale » qui fonde l’estime sociale (Alex HONNETH, La lutte pour la reconnaissance, Ed. du Cerf, 1992, 2000). Car il n’y a pas de transmission automatique, cela dépend du degré de mobilisation de la famille et de l’enfant concerné. Or le parent peut demander trop à l’enfant dans le domaine scolaire, restant tolérant pour le reste de son existence. Par ailleurs « l’homme d’hier » n’est pas la seule référence, le seul héritage. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » (René CHAR). Les jeunes n’effectuent pourtant pas leur « voyage-découverte » avec les seuls membres de leur génération. Ils sont aussi accompagnés par leurs parents si un certain partage existe. Comment inventer une culture commune ? « Les parents peuvent intervenir à condition qu’ils ne restent pas dans leur monde, qu’ils acceptent de partager le leur et qu’ils acceptent d’entrer dans une partie des territoires qui appartiennent à leur enfant ». p. 119)
Pour mener à bien son rôle de « parent voyagiste », il faut à celui-ci des qualités particulières. Il doit proposer des activités qui apprennent à l’enfant à se passer de lui. C’est ce que Marcel RUFO exprime bien dans un de ses livres récents sur l’adolescence « Détache-moi. Se séparer pour grandir » (Anne CARRIERE, 2005). Il souligne : « J’avais besoin de mes parents et besoin de m’éloigner d’eux ». Ni fusion, ni fission, l’enfant est à la fois dépendant et autonome. Il s’agit aussi d’insister sur les liens plus que sur les règles, en tenant compte des circonstances concrètes, ce qu’on peut appeler le « care » en morale comme en éducation (Carol GILLIGAN, « Une si grande différence », Flammarion, 1982). « La modestie sera une nouvelle qualité parentale qui sera située entre le commentaire envahissant et le risque d’indifférence »(p. 127). L’enfant demande à être reconnu, toilette d’une jeune fille, sport nouveau d’un garçon. Pour les parents « faire conversation » est recommandé afin de valider ou non le monde personnel de l’enfant. Mais la conversation de validation ne doit pas être validation de contrôle. Les parents doivent respecter l’enfant en tant que personne à part entière comme le demandait déjà Françoise DOLTO.
Que penser alors de la Convention Internationale relative aux Droit de l’enfant (1989). Pour Aldo NAOURI elle serait inutile, du moins en France où l’enfant serait bien traité (Eduquer ses enfants, Odile JACOB, 2008, p. 46). L’analyse des textes montre le contraire. Ainsi que la loi sur l’autorité parentale. « Dans cette loi est inscrite l’attention entre l’obéissance à une autorité extérieure et l’obéissance à une régulation décidée par soi et qui se nomme l’autonomie »(p. 139). Dans cette perspective le corps de l’enfant reste une propriété personnelle. L’Union Européenne tente d’imposer à ses membres l’interdiction des châtiments corporels. Ce sera le cas de la fessée. (J. DAMON, Les fessées, une sanction à sanctionner, Informations sociales n°127, 2005). Le « voyage de découverte » repose sur une relation de confiance. C’est ainsi que se crée une relation d’autonomie qui individualise et l’indépendance qui relie aux parents.
Pour conclure, « dans l’éducation-transmission le parent doit transmettre à l’enfant ses connaissances…dans l’éducation-découverte c’est à l’enfant lui-même de fixer sa feuille de route » (p. 145). On pourra dire que le parent partisan du « voyage découverte » est un « parent ignorant » (J. RARCIERE, Le maître ignorant, 10/18/2004). L’ignorance du pédagogue ne doit pas diminuer l’attention par désintérêt, elle doit au contraire la susciter. « Si les parents doivent assumer d’être ignorants, ce n’est pas par démission ou laisser faire mais pour être « voyagistes » et « accompagnateurs » (p. 150). « L’éducation découverte mène à ce qui compte le plus : le récit de voyage comme formation de soi » (p. 151).
Dans les remerciements à la fin du livre, François DE SINGLY, cite Janusz KOREZAK, Alexandre NEIL, Françoise DOLTO, ses étudiants de maîtrise et de doctorat et enfin ses propres enfants « Camille, Bertrand et Blandine qui savent quel voyagiste parental j’ai été pour eux ». Bienheureux enfants.
P.J.