En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 24 août 2011
PHILOSOPHIE POUR TOUT AGE, TOUTE CULTURE
Des crèches publiques aux séminaires catholiques.
La Congrégation pour l’éducation catholique chargée notamment des séminaires et de l’enseignement catholique supérieure, vient de publier une réforme visant à renforcer tant sur le fond que sur la forme, les études de philosophie dans ces établissements. A Rome c’est l’aboutissement du constat dressé par Jean-Paul II dans l’encyclique Fides et ratio qui stigmatisait « une fragmentation du savoir qui entrave l’unité de l’homme contemporain, parce qu’elle entraine une approche parcellaire de la vérité et que, par conséquent elle en fragmente le sens ». Si la déficience de la culture philosophique est incontestable, spécialement chez les clercs qui deviendraient pasteurs et professeurs, il est clair que la réforme romaine souligne spécialement la place à donner dans les programmes à « la métaphysique et la logique », au détriment des sciences humaines, qui ne sont pas négligées par l’enseignement théologique aujourd’hui, et de la place retrouvée des approches philosophiques, toutes modalités confondues.
De son côté, la Journée mondiale de la philosophie de l’Unesco, le 18 novembre 2010, vient de prouver que la philosophie à la côte. Avec les « Cafés-philos » apparaissent aussi des consultations, des cabinets. Les médias diffusent ces approches de la philo, sous forme de débats, de forums de discussions. Raphaël Enthoven est le producteur à France Culture des « Nouveaux chemins de la connaissance ». Il réitère l’exploit à la télévision avec « Philosophie » (dimanche 13h30 sur Arte). Succès également en kiosque pour « Philosophie magazine », élu meilleur magazine de l’année 2010, avec plus de 600 000 lecteurs par an. Apparaissent ainsi de nouvelles vedettes, Luc Ferry professeur de philosophie et ex-ministre de l’Education Nationale, et le brûlot de Michel Orfray ralliant de nombreux disciples dans son Université populaire.
Il peut y avoir un certain écart entre « la demande philosophique » et le statut d’une philosophie qui « interpréterait des concepts » (Gilles Deleuze et Félix Guittari, Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991).
L’incontestable boom de la philosophie ne pourra trouver ses racines que dans l’enseignement renouvelé de la philosophie. « Il faut bien la reconnaitre, une masse assez importante d’élèves manifeste une indifférence totale et sans nuance à l’aspect libérateur de la philosophie et considère à tous égards qu’elle perd son temps » (Louis Poirier, inspecteur général de philosophie, L’état de l’enseignement de la philosophie en France, 2007-2008). Constat et critique de la situation de l’enseignement de la philosophie avaient été déjà celle de Jacques Derrida avec le GREPH (Groupe de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie). Pour le philosophe et son groupe de travail, la réforme Haby, projetant une refonte globale de l’enseignement secondaire, sans engagement nécessaire de la philosophie dans la seule classe où il était dispensé (La philosophie refoulée, Monde de l’éducation, mars 1975, repris dans Droit à la philosophie, Galilée, 1990) était sur ce point catastrophique.
Le sujet de l’enseignement de la philosophie reste un serpent de mer pour l’Education Nationale. A l’occasion de le Journée Mondiale de la Philosophie (18.11.10), l’actuel ministre de l’Education Nationale Luc Chatel a proposé différentes expérimentations d’introduction de la philosophie en classe de seconde et première à la rentrée 2011. En classe de seconde, il s’agirait de demander à des enseignants de philosophie-volontaires de profiter des heures d’enseignement civique et social (ECIS), une demi heure par semaine, ou encore d’accompagnement personnalisé, ou même d’enseignements facultatifs, dits « d’exploration » pour initier les adolescents au débat philosophique. En première littéraire, professeurs volontaires et élèves pourraient ajouter deux heures de philosophie à leur quatre heures de cours de lettres. Il pourrait être intéressant aussi de proposer des interventions de professeurs de philosophie dans le champ disciplinaire d’autres enseignants (bioéthique, sciences…). Pour la philosophie il ne s’agit pas seulement d’enseignement cependant mais «d’initiation ». Ce qui veut dire remonter en amont, pourquoi pas jusqu’à l’enfance? C’est-ce qui a été entrepris depuis dix ans avec différentes approches dans diverses publications.
Pomme d’Api est un magazine mensuel pour les 3-7 ans. Il fait une quasi unanimité pour ses qualités pédagogiques, ses rubriques, son ouverture. Initialement une double page catéchétique était insérée au centre du magazine, ce qui permettait de l’enlever dans les maternelles publiques. Elles sont maintenant une publication autonome, Pomme d’Api Soleil. Mais la double page intercalaire est devenue depuis dix ans une rubrique particulière : Les p’tits philosophes. Les philosophes Jean-Charles Perier et Michel Lacroix travaillent avec le Comité de rédaction où se sont succédés de remarquables « journalistes-parents-pédagogues » depuis Danielle Mongeron, aujourd’hui Anne-Claire Beurthey. « Le magazine est là pour éveiller toute la personne de l’enfant, répondre à ses besoins et la philosophie en fait partie. Souvent les parents sont déconcertés par les questions de leur enfant. Cette rubrique est une manière de les aider à créer un moment de partage ». Les P’tits philosophes mettent en scène Candide (poule) Sophie (lapine) Emile (chenille) Ulysse (chien) qui se posent des questions actualisées auxquelles ils répondent eux-mêmes, entre eux, sans référence doctorale officielle. Le cheminement des questionnements interactifs est la clé de cette initiation philosophique à partir d’interrogations réelles des enfants de 3 à 7 ans. Les petits personnages ont des prénoms comme ceux des lecteurs de Pomme d’Api mais sont de petits animaux drôles et très différents. Ce qui permet de s’identifier à eux sans être jugés personnellement. « Aujourd’hui Candide et Sophie se demandent : Qu’est-ce que cela veut dire être timide ? » - « Ulysse dit qu’Emile est trop petit pour apprendre ». Malgré un graphisme « fil de fer », (mais que les jeunes lecteurs apprécient), la pédagogie philosophique des P’tits philosophes et de Pomme d’Api est suggestive. Parfois deux images, comme autrefois dans le magazine, invitent à visualiser le propos. « Pourquoi parfois on n’aime pas faire des efforts ? » (un mouton monte un escalier en tirant la langue) et «Pourquoi parfois on aime faire des efforts? » (avec le même mouton hilare en toboggan), ou bien « L’amour c’est comme un gâteau, plus on est nombreux, moins il y en a » (avec un gâteau en forme de cœur partagé en deux pour deux enfants). Mais en face : « L’amour est comme une ronde, plus on est nombreux plus il grandit » (avec une corde à sauter en forme de cœur à l’intérieur de laquelle les deux enfants avec leur mère dansent et invitent à danser avec eux). Le visuel apporte de façon inattendue à l’initiative philosophique trop habituellement abstraite.
L’innovation de Pomme d’Api avec les P’tits philosophes a connu des prolongements avec des Ateliers philosophie. Ainsi va naitre le documentaire français de 1h 35 qui passe dans les grandes salles : « Ce n’est qu’un début » de Jean-Pierre Pozzi et Presse Barougier . Abderhamène, Louise, Shahina, ou Yanis ont entre 3 et 5 ans et sont élèves de l’école maternelle Jacques Prévert du Mée sur Seine (Val de Marne). Ces enfants bien sûr ne connaissent pas le mot philosophie mais ils en reconnaissent déjà le besoin : poser des questions, chercher des réponses et s’écouter pour avancer dans la compréhension de la vie. Les paroles échangées sont libres et inattendues, très personnelles : « Peut-on mourir les yeux ouverts ? » « Est-ce que cela rend heureux de faire des enfants ? » Il est souhaitable que l’analyse de la progression des enfants prolonge celle du film-documentaire, une recherche commencée avec Pascale Dogliéni, avec le philosophe Jean-Charles Pettier, formateur en IUFM, à partir des P’tits philosophes de Pomme d’Api.
Quand l’enfant philosophe va grandir il va pouvoir nourrir son appétit avec « Les goûters philo » proposés par les Editions Milan (300 rue Léon Joulin, 31101 Toulouse cedex 9). Ce sont de petits volumes d’une quarantaine de pages, format 12x18 en présentation brochée ou cartonnée, celle-ci livrée avec 9 pages supplémentaires pour réussir son propre « goûter-philo » entre camarades et copines. Il y a aussi une version audio : « La magie des mots et de la musique d’une voix, les Goûters philo audio ». Les goûters philo sont le résultats d’une triple collaboration. Brigitte Lablé, écrivaine, écrit et anime des séances avec des familles, des écoles, des bibliothèques et … des cafés - Michel Puech enseigne la philosophie à la Sorbonne. Jacques Azam est illustrateur spécialement pour la presse et l’édition Jeunesse. Le propos est clairement affiché dans le Catalogue : « quand on a faim d’idées » ; il va falloir stimuler l’intérêt. Ces petits livres sont conçus comme des « boîtes à outils » pour que l’on puisse trouver les exemples, les idées, les questions qui peuvent aider à progresser dans la réflexion sans réponse toute faite à l’avance. Les goûters philo sont écrits aussi pour que l’enfant puisse les utiliser en lecture autonome mais ils pourront alimenter des discussions en famille ou en classe. Les titres deviennent nombreux (45 au catalogue de 2006) et formulés de manière originale : « Ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas », ou inattendue : « la parole et le silence », « prendre son temps et perdre son temps », « pour de vrai et pour de faux », avec les incontournables « la vie et la mort », « le bien et le mal », « le bonheur et le malheur » (Editions Milan, 300 rue Jean Jaurès, 31001 TOULOUSE cedex 09).
Avec « PHILO Z enfants », le format grandit comme l’âge des enfants. Edition cartonnées, 8x23, pas de pagination mais onglets : Bonheur, Ambition, Malheur, Existence, Sens de la vie, Mort. Penser est un jeu d’enfant ! Le vocabulaire n’est plus celui des documents précédents. L’auteur, Oscar Brenifer, docteur en philosophie et a déjà publié chez Nathan, éditeur scolaire. L’illustrateur Jérôme Ruillier, crée des illustrations et des livres pour enfants. Les pages sont un peu tristes, présentées comme dans un dictionnaire. Il reste que la pédagogie est celle des questions. « Les enfants se posent des questions. Faut-il que les parents y répondent ? Il convient aussi d’apprendre à l’enfant à penser et juger par lui-même, à réfléchir pour pouvoir acquérir sa propre autonomie et devenir responsable. A chaque question s’offrent plusieurs réponses. Certaines seront sans réponses », selon la publication. Ces deux dernières remarques sont porteuses d’une véritable approche philosophique. Mais certains parcours sont discutables, notamment le chapitre de la mort : « Pourquoi meurt-on ? Parce qu’on finirait par s’ennuyer si la vie était éternelle - Parce que notre corps s’est fatigué au cours des années - Parce que c’est la mort qui décide - Parce qu’on n’a plus rien à apprendre - Pour aller au paradis - Parce que si tout le monde restaient en vie, il n’y aurait plus de place sur terre ». « Oui mais », est scandé après chaque proposition, essai de réponse plus que de débat (Philo Z enfants, Nathan, 2004)
Dernière publication au rayon de la philosophie à tout âge, cette fois pour ceux que François de Singly appelle les « adonaissants », dès 12 ans. Les « petits Platons » sont déjà une collection : Les Confessions de Saint Augustin, Le malin génie de Monsieur Descartes, La mort du divin Socrate, La folle journée du professeur Kart, Le fantôme de Karl Marx… et Le oui de Paul Ricœur. Ce dernier volume est dû à Olivier Abel professeur d’éthique à la Faculté de Théologie Protestante de Paris, disciple et ami de Paul Ricœur dont il a accompagné les dernières années de la vie. Il est le maitre d’œuvre du Fonds Ricœur qui regroupe la Bibliothèque de Paul Ricœur, ses manuscrits. (F.T.P. , Boulevard Arago, 75014 PARIS).
Le volume Le oui de Paul Ricœur veut présenter avec de très belles pages illustrées dues à Eunhwa Lee (qui est diplômée d’arts plastiques à Séoul) ce que furent les dernières années de Paul Ricœur au milieu de ses livres à Chatenay-Malabry où vécurent aussi Emmanuel Mounier et Henri-Irénée Marrou. Ce soir-là Paul Ricœur commence à s’endormir à sa table de travail, toute pleine de livres qui débordent jusqu’au sol. Et voici qu’une chouette vient se poser sur son épaule, Paul Ricœur a collectionné des chouettes rapportées du monde entier (très belle illustration p.12). Parmi les ombres passent les visages de son fils Olivier jeté hors de la vie, c’est le mystère de la mort, de Simone sa femme si dévouée, c’est la merveilleuse énigme de l’amour. « Si je disparais c’est bien que j’existe. La question n’est pas d’accepter de mourir mais d’accepter d’être né, de dire oui à soi-même »… Continuez vous-même à découvrir le philosophe et ses citations. Le livre d’Olivier est un chef-d’œuvre d’initiation philosophique et théologique à la fois. Comme s’il était écrit pour son tout jeune fils, Ulysse.
Le CETAD a préparé un Module Philosophique pour prolonger votre initiation.