En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Vendredi 9 décembre 2011
Raphael, 1483-1520, la sainte famille, 1507, Munich Pinacothèque
LES FAMILLES, SUITE SANS FIN (1)
Le conseil « Famille et société » de la Conférence des évêques de France (CEF) a lancé en novembre 2010 une réflexion intitulée « Familles 2011 ». Avant même de présenter le bilan et les ouvertures de cette réflexion officielle il est utile de tirer profit des publications qui ont voulu surfer sur la vague familiales surtout lorsqu’elles permettent de rejoindre un public hors frontières ecclésiales, ou minoritaire dans l’Eglise.
1- “Les nouvelles familles, entretien René Frydman et Christine Boutin”, mené par Guillemette de la Borie, Editions Autrement - La Croix -13€.
L’originalité de cette publication est de montrer qu’un débat est toujours possible avec des partenaires aux visées les plus opposées. Christine Boutin se présente comme « femme politique catholique », présidente du Parti Chrétien Démocrate. Elle a bataillé contre le PACS à l’Assemblée Nationale. René Frydman est un médecin gynécologue, spécialiste de la stérilité et de la procréation médicalement assistée. Il a mis au monde Amandine le premier bébé-éprouvette français en 1982, en 2011 Umut-Talha, « bébé médicament » qui devrait être appelé « enfant du double espoir ». La présentation de l’entretien intercale sur plusieurs pages le texte le plus marquant de chaque protagoniste. Les positions opposées sont écoutées de part et d’autre. Un amendement Boutin-Frydman est même proposé, « une mesure fiscale encourageant les femmes à avoir des enfants jeunes, avec une allocation dégressive en fonction de l’âge pour le premier enfant » p.43. René Frydman conclut de manière pratique le débat : « Je préfère des accords minimaux, donc partiels, quitte à poursuivre les discussions sur un autre plan. Parce que si on reste figé sur une position maximaliste en attendant que tout le monde soit d’accord, on laisse la place aux extrémistes » p.22.
2- Jean-Marie Donegani, “Qu’est-ce, une famille?” Aujourd’hui des chrétiens, n°180, mai-juin 1999. Demain la famille, 76 rue de la Verrerie 75004 Paris.
N’hésitons pas à revenir à la base et la réflexion qui s’y mène. Le Centre Pastoral Halles Beaubourg propose régulièrement des expositions dans l’Eglise Saint Merri pour faire réagir les chrétiens du dimanche matin et tous ceux qui peuvent venir dans cette église très passante ouverte sur la rue Saint Denis. Ce peut être la source de numéros de la revue Aujourd’hui des chrétiens animée par Xavier de Chalendar et des laïcs très actifs. Ainsi le numéro Demain la famille propose une très remarquable réflexion d’un habitué du CPHB, Jean Marie Donegani, “Qu’est-ce, une famille ?”. L’auteur est sociologue et théologien. « La seule constance, c’est qu’il n’y a aucune société dépourvue d’institution familiale. C’est bien une institution parce qu’elle est déterminée par la culture, c’est une forme arbitraire qui n’est jamais dictée par la biologie » p.18. Cela va expliquer la possibilité de mutations transfamiliales : familles monoparentales, familles recomposées, indissolubilité du mariage transférée à la filiation et « solidarité » familiale. Une lecture fondamentale et facile d’accès.
3- “La famille est-elle insupportable ?” Philosophie magazine, n°45, dec-janvier 2011.
Philosophie magazine se pose sur un créneau particulier et avec une réussite inattendue. Ce mensuel a été lancé en 2006 pour vulgariser la philosophie dans le contexte d’une place renouvelée donnée à la philosophie. (cf Actualités CETAD)
Travail de diffusion du savoir et regard philosophique sur l’actualité. Le mensuel a reçu en 2010 le prix du meilleur magazine de l’année. Il s’adresse à un public jeune : un quart de ses lecteurs a moins de 25 ans. Des professeurs de philosophie sont souvent prescripteurs auprès des élèves qui restent parfois abonnés après le bac. C’est ce public jeune qui est intéressant au-delà des titres provocateurs comme celui du numéro sur la famille : « La famille est-elle insupportable? » Un premier constat : les sages-philosophes sont majoritairement orphelins et célibataires de Platon et Aristote à Nietzche et Sartre. La famille longtemps considérée comme une institution respectable apparait après Freud comme un foyer d’infections, berceau de névroses. La famille n’est pas naturelle. C’est une institution artificielle, un fait de culture. L’invention est donc possible. Pour Jacques Derrida : « Avec un homme et une femme, on peut faire tellement de choses. Avec de la différence sexuelle (et l’homosexualité ce n’est pas de l’indifférence sexuelle) on peut imaginer tant de configurations dites familiales ». (cité par Cédric Enjalbert, p.48). Que devient alors l’institution familiale qui reste souhaitée dans tous les sondages? Pour la philosophe et anthropologue Irène Théry (Le démariage, Odile Jacob, 1993) cette vision est complètement naïve. « L’institution familiale ne disparaît pas elle se recompose… Avant c’est le mariage qui faisait la famille, Aujourd’hui c’est la filiation qui fait l’axe de la famille ». Il s’agit donc d’apprendre à dissocier famille et couple. Il serait vain de refuser cette approche au nom d’une exaltation de la famille trop uniquement défendue par des politologues, des théologiens de Jean Jacques Rousseau à Jean-Paul II.
4- “En famille, ensemble, c’est tout”, Les Cahiers CROIRE, mai - juin 2011, Bayard.
Le débat philosophique et contemporain est d’autant plus important qu’il va retentir en théologie. D’où l’intérêt de ce numéro de vulgarisation théologique de qualité qui prolonge les « Cahiers pour croire aujourd’hui » relancés par Luc Pareydt, puis devenus magazine, Croire aujourd’hui, avec des rédacteurs successifs dont François Le Boedic. Outre les articles bibliques d’Antoine Nouis (Les familles bibliques nous ressemblent) et de Marcel Domergue (Jésus, Marie, Joseph : drôle de famille !) c’est la mise au point de Maurice Vidal qui est essentielle. Il va insister plus que sur la famille, sur la fraternité et l’amitié. « Voici ta mère, voici ton fils », souligne Jean au pied de la croix. « Paradoxe d’une fraternité appelée à avoir le caractère durable d’une fraternité de sang alors qu’elle bénéficie de la liberté d’une fraternité amicale. Il faut associer l’imaginaire des relations familiales et amicales. Moïse parle à Dieu « comme un ami parle à un ami ». Jésus appelle ses apôtres, « mes amis ». Il faut donc remettre en question l’image : « L’Eglise miroir de la famille ? » La famille n’est pas une petite église « ecclesiola », modèle d’une cellule hiérarchique et infantile. L’Eglise n’est pas une famille mais une fraternité. Il est discutable de parler de la famille comme cellule ecclésiale domestique.
5- “Familles en mutation : enjeux œcuméniques”. Colloque du Theologicum, de l’Institut protestant de Théologie, de l’Institut de Théologie orthodoxe Saint Serge, mars 2011 (à paraitre).
Ce colloque œcuménique dont les Actes vont paraître, apporte beaucoup au débat théologique sur le mariage et la famille. Un panorama des églises chrétiennes permet d’heureuses précisions. Pour les églises orthodoxes (Jean Gueit, protopresbyte de Saint Hermogène à Marseille), le divorce est pardonné. Ce qui est important c’est le salut de la personne. Il y a donc possibilité d’un autre mariage, sacramentel mais « pénitentiel ». Mais ce qui est pardonnable peut ne pas être légitimable. Dans l’église anglicane (Elaine Labouriel) il n’y a pas de remariage, mais bénédiction. Cependant pour le divorce, le bonheur est un droit. Il y aura lieu d’accompagner les divorcés non seulement à l’occasion du divorce mais après. Pour les églises protestantes les théologies différent. Selon Louis Pernot pasteur de l’Eglise réformée de France, le mariage, qui n’est pas un sacrement, est une bénédiction et il est donc possible de se remarier après le divorce. On peut-être contre le divorce et pour le remariage car il faut croire dans la famille. Mais pour Louis Schweitzer, de la faculté théologique de Vaux-sur-Seine, la vision chrétienne de la famille demande un couple engagé dans la durée. C’est la relation avec le Christ qui fonde la famille. Pas de famille chrétienne sans chrétiens. La vision catholique revenait à Yves-Marie Blanchard, curé dans le diocèse de Poitiers et professeur au Théologicum de Paris. Ecoute et accompagnement sont nécessaires en cas de rupture de couple. L’instance de la conscience (éclairée) est centrale. Mais il faut tenir compte de la communauté paroissiale et diocésaine. Le discernement de l’évêque que fut Armand Le Bourgeois a été décisif à Autun et au-delà. Pour les exposés plus théoriques on retiendra une fois encore celui de Françoise Dekeuwer-Défossez, de la Faculté libre de Droit de Lille : « Mutations de la famille, mutations du droit de la famille ». Il faut insister sur le fait qu’il n’y a pas de droit de la famille. Mais insistance sur les filiations devenues égales depuis 1972. La théologie de la famille en tient-elle compte ? Pour Antoine Nouwavi du diocèse de Lokossa (Bénin) « La famille africaine donne à penser à la théologie : enjeux et limites ». Le Synode pour l’Afrique de 1994 majore la famille comme figure de l’Eglise, qui devient avec Benoit XVI la « grande famille » avec cependant selon le théologien béninois et le deuxième Synode pour l’Afrique de nécessaires réserves sur l’emploi du mot famille.
Il faudra attendre la parution des Actes de « Familles en mutation » pour découvrir l’ensemble des contributions. Concluons cependant avec les paradoxes d’Olivier Abel, moraliste disciple de Calvin : « On ne peut pas faire un couple sans possibilité de divorce ».