En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 14 décembre 2011
Raphael, 1483-1520, la sainte famille, 1507, Munich Pinacothèque
LES FAMILLES, SUITE SANS FIN (2)
6- Monique Baujart, “Les familles miroir de la société”, Documents épiscopat, n°5, 2011.
Monique Baujart est la directrice du Service National Famille et Société de la Conférence épiscopale de France et membre du Comité de pilotage des familles présidé par Jean-Charles Descubes archevêque de Rouen et président du Conseil Famille et Société. L’Auteur part de cette contradiction apparente entre la famille présentée dans les sondages comme la “clé du bonheur” et pour les jeunes vécue comme le “carrefour des fragilités”. Elle a travaillé à travers des auditions (citées) un blog, divers colloques et manifestations en province, un sondage exclusif publiée par le journal La Croix (28.09.11), le tout conclu par un colloque national : “ Familles et société : quels choix pour demain ? “ (1-2/10/11).
Monique Baujart souligne que les fragilités des familles reflètent les fragilités de la société. Elle dégage donc d’abord “une société individualiste éprise de liberté et d’égalité” (p.7). Le primat de l’individualiste est présenté comme une conquête positive mais qui remet en cause le bien commun et va donc être réducteur pour la famille jusqu’à être destructeur pour la cohésion sociale. Il ne va plus y avoir de hiérarchie et les rapports dans la famille deviennent plus horizontaux. L’égalité est une valeur nouvelle dans le droit de la famille : égalité des sexes dans l’autorité parentale, égalité des enfants qui ont tous les mêmes droits. Le droit de la famille assure moins la stabilité conjugale que l’apprentissage du respect de l’autre. Ce qui n’est pas négligeable car ce respect est fondé sur la dignité de la personne humaine. (p.9). Mais le respect reste en deçà de la fraternité. Il y a un déficit de fraternité au sens de responsabilité pour autrui. Les droits de l’enfant sont mieux respectés mais la survalorisation de l’enfant peut comporter la dérive du droit à l’enfant. Si le manque d’amour est toujours plébiscité, il se heurte au désir d’autonomie, très valorisé dans la société.
Le réaménagement des relations entre hommes et femmes est souligné ensuite. Il n’y a plus de rôle préétabli au moins dans les attentes nouvelles des jeunes couples et une demande de plus d’authenticité dans les relations de famille. Mais les violences demeurent dans tous les milieux, cause possible de divorce. Il y a aussi la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, spécialement difficile pour les femmes. Mais il serait vain de nier la maîtrise de la fécondité et son rôle dans l’équilibre familial car elle est passée dans les mœurs même si l’Eglise ne veut pas le reconnaitre (Encyclique Humanae vitae, 1968). Autre facteur bien mis en valeur, l’accélération du temps dans notre société. C’est le règne de l’éphémère et le temps familial peut ne pas paraître rentable alors qu’il pourrait être un “îlot de décélération”, avec la perception du temps, comme temps de Dieu. Mais il ne doit pas s’agir pour l’Eglise de se retrancher derrière la transcendance ou le doit naturel pour refuser un débat démocratique sur la famille aujourd’hui située entre le domaine public et le domaine privé.
“Forces et faiblesses de la famille”. C’est la nouvelle étape de l’analyse menée par Monique Baujard après celle des changements intervenus dans la société. Si les familles sont un miroir de la société, on va retrouver l’isolement des familles dans les relations sociales comme dans les relations intrafamiliales. Cela est particulièrement notable dans les familles pauvres sans modèle familial et culturel. Le sentiment de solitude et d’isolement est aussi accru pour les familles monoparentales qui ont besoin d’un solide maillage social du fait de l’absence des pères. Dans tous les cas la famille est une collection d’individus qui décident de leur trajectoire pour la durée qu’ils décident. Le mariage n’est plus l’entrée unique dans la vie de famille. Le PACS apparait comme une formule plus souple que le mariage dans la ligne d’une contractualisation de la vie familiale. L’enfant devient alors le projet personnel de l’adulte et le droit à l’enfant passe avant le droit de l’enfant. Il y aura aussi la possibilité de rivalité entre les conjoints et celle de séparation à l’âge de la retraite. Si la famille est uniquement destinée à favoriser l’épanouissement de chacun, il n’y a plus de logique familiale. La famille ne peut fonctionner à sens unique. Elle n’existe pas sans ses membres, ni malgré eux (p.17).
Les répercussions des trajectoires individualistes vont apparaître avec l’éducation des enfants. Diversité des modèles à la maison, à l’école, dans les médias. L’éducation est devenue horizontale et le critère est l’épanouissement de l’enfant sans éducation au respect de l’autre et sans construction du respect de soi. Enfin il ne faut pas oublier que la famille peut être aussi le lieu de tous les dangers pour un enfant ou un jeune : violences intrafamiliales, maltraitance des enfants et inceste. Cependant il ne faudrait pas que le tableau des familles évoquées laisse croire que tout va mal pour les familles aujourd’hui avec les richesses cachées de celles-ci. Il ne faut ni négliger, ni absolutiser les contextes, ni idéaliser l’universel. Un philosophe interrogé a parlé de la famille comme d’un “universel en contexte” (p.19). Dans la famille le lien conjugal, le lien parental, et le lien fraternel se croisent et participent à la construction de l’identité de chacun. “L’individu seul est triste, fragile et précaire”. Lien de solidarité, la famille peut-être “un lieu de réconfort et de résilience”. La famille peut apporter la stabilité dont chacun a besoin. Elle offre pour certains le seul lieu stable dans un monde instable.
Les attentes à l’égard de l’Eglise catholique. Selon les personnes interrogées par Monique Baujard les attentes peuvent être implicites ou directement exprimées. D’abord réaffirmer l’idéal évangélique : mariage d’amour, indivisible et vécu dans la fidélité. Mais il est demandé avec insistance à l’Eglise de poser un regard plus positif sur la vie : admettre que le mariage chrétien n’est pas seulement fait pour la réussite ; inventer une pastorale de la séparation ; célébrer de façon raisonnable des unions qui ne rentrent pas dans le cadre du sacrement du mariage. Le manque de relations est une des formes nouvelles de la pauvreté qui réclame la relation d’un accueil particulier. Il faudra faire suivre la préparation initiale des mariages par une formation après mariage, notamment par une liturgie accueillante.
Pour conclure, le document insiste sur la liberté et l’égalité gagnées aujourd’hui. Mais la fragilité des familles reflète la difficulté de la société à gérer cette liberté nouvellement acquise. Il s’agit d’abord d’un choix à soutenir par une politique familiale appropriée qui ne se contente pas d’intervenir en aval des échecs, mais qui réfléchit en amont aux conditions nécessaire à la stabilité conjugale.
Est-il besoin de souligner la grande qualité de cette contribution qui part de la réalité, en analyse les causes, sans rappeler aussitôt les consignes ecclésiales, les interdits et les dogmes. La méthode employée y est pour quelque chose : audition, blog, colloques en province et finalement à Paris les 1er et 2 octobre 2011.