En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Jeudi 2 février 2012
JOUER - JEU et JEUX - JOUETS
Depuis septembre 2011 et jusqu’en janvier 2012 les Galeries Nationales du Grand Palais présentent une étonnante exposition « Des jouets et des hommes ». Sans doute des catalogues nous précisent que les expositions concernant les jouets ont été nombreuses durant le XXème siècle, mais le plus souvent sur des aspects différents du jouet, bien particularisés, selon les époques, les milieux, les époques et les matériaux (du bois au plastique). L’exposition du Grand Palais à Paris, qui sera ensuite accueillie à Helsinki et sans doute ailleurs, a l’ambition de couvrir l’ensemble du monde des jouets et de réfléchir à leur place dans l’histoire des hommes et des femmes. Cette diversité peut nous inviter à découvrir les significations différentes des jouets et des jeux, leur place culturelle, mais aussi jusque dans leur dimension philosophique et même théologique. Le splendide catalogue du Grand Palais le tente lui-même au-delà des présentations très complètes et des illustrations soignées s’y risque déjà : « Le jouet, c’est d’abord le plaisir », « Dis-moi qui tu es, je te dirai à quoi tu joues ».
JOUER en deçà du jouet.
Pour toute approche anthropologique, il est toujours indispensable de remonter à ce qui exprime le fondement de la réalité qui est envisagée. « Prier », avant « prière »,… Dans le sujet qui nous occupe, « jouer » avant de parler du « jouet ». Qu’est-ce que jouer ? Qui joue ? Car il n’existe pas de mot grec ou latin pour désigner le mot « jouet ». Le jouet va désigner vers 1250 l’objet avec lequel un enfant joue, même si le jouet est né sans doute avec l’homme. Mais le jeu et le jouet concernent d’abord les adultes qui jouent. Ainsi, ce qui est peut-être l’un des jeux les plus anciens, le jeu de la “main chaude” : deux personnes se placent en face l’un de l’autre, la première tenant sa main derrière le dos, doigts dressés ; au partenaire de deviner le nombre de doigts présentés. Les grecs attribuent l’invention de tous les jeux aux guerriers désœuvrés devant les murs de Troie comme l’évoque Homère dans l’Iliade. Le jeu de la “marelle” qui revient aujourd’hui aux jeux des petites filles dans une cour de récréation est un jeu d’adultes qui combine hasard et calcul, en faisant progresser des pions sur un diagramme dont la forme et la taille peuvent varier. Aujourd’hui la marelle est un jeu de petites filles.
* L’exemple de la “marelle” reprise aux adultes par les enfants, dévoile une autre dimension du jeu à jouer. Il semble certain que les marelles aient appartenu au domaine religieux et que les initiés y jouent leur destin. Aujourd’hui la marelle nous conduit de la terre au ciel, à cloche-pied, comme s’il était impossible d’atteindre le but visé sans handicap ou blessure. Le jeu d’initiation est en Egypte ancienne le jeu de “senet” réservé aux morts pour permettre au défunt de jouer son sort dans l’au-delà. Les Dieux aimeraient-ils le jeu ? « La métaphore vagabonde du jeu replonge tout le terrestre dans le mystère » (Hugo Rahnier). Le jeu conduit à la mystique de Platon aux Pères de l’Eglise. Mais pour que l’homme et la femme puissent jouer avec Dieu, il faut que Dieu lui-même aime jouer comme le livre des Proverbes dans le Premier Testament, ose le dire (Pr 8, 27 -31) :
“Quand il affermit les cieux, j’étais là,
Quand il assigna un terme à la mer,
Quand il affermit le fondement de la terre,
J’étais à ses côtés, comme un enfant chéri
Faisant ses délices et jouant en sa présence,
Trouvant mes délices à fréquenter l’humanité”.
Au commencement était la parole et la parole était le jeu. On comprend alors le rapport réciproque entre le jeu de Dieu et les jeux des hommes. Les premiers jeux théâtraux se sont donnés sur le parvis des cathédrales. Quand la bible parle de jeu (et non pas du jouet) elle le fera en termes de musique et de chant, de trompettes, tambourins et cithare. « Je veux chanter, je veux jouer pour Dieu (Ps. 27, 6) ». La sagesse en écho jouera avec les étoiles quand Dieu crée le firmament, elle accroche avec lui les étoiles dans le ciel, pose la guirlande de la voie lactée. Comme elle jouera sur la plage reconstruisant sans cesse le château de sable que la marée va détruire. Le jeu de la création est permanent.
* C’est un autre aspect du lien entre jeux et dieux qui se manifeste avec les fêtes qui ressemblent le peuple grec spécialement, les « Jeux Olympiques ». Les premiers jeux ont dû avoir lieu vers les années 776 avant notre ère et se sont interrompus autour de 394 de notre ère, jusqu’à la rénovation de Pierre de Coubertin, Paris, 1863, sous la bannière du Père Didon, dominicain, « Altius, citius, fortius », (plus haut, plus vite, plus fort). Les jeux olympiques, au cours d’une trêve respectée par toutes les cités, accueillent à Olympie des sportifs de tous horizons, s’ils ne sont pas barbares (étrangers). Les épreuves (course, disque, javelot, lutte) se déroulent au stade proche du sanctuaire et dont les talus aménagés peuvent recevoir jusqu’à 40 000 spectateurs. Les jeux ont dégénéré avec la décadence des cités grecques, c’est au nom du christianisme que l’empereur romain Théodore, les interdit, au nom du christianisme vainqueur du paganisme. Mais déjà Caton l’ancien les avait condamnés au nom de la morale en même temps que les jeux d’argent. Il fallait que les empereurs et les mécènes fassent preuve de munificence, « Panem et circences », “du pain et des jeux”, pour éviter que la foule ne pense à des jeux plus dangereux, ceux de la révolution ! Les jeux multiples selon un calendrier précis des fêtes (22 jours fériés !) se sont aidés de toute sorte de signification religieuse, celle d’un sacrifice de substitution à la place de victimes humaines autrefois offertes au dieu Volcanus. Ce fut alors le développement du cirque qui prit la place essentielle : les jeux des gladiateurs avec même une femme gladiateur selon Pétrone (Satiricon). Cette histoire des « jeux » devrait nous inviter à une réflexion éthique sur les sports aujourd’hui même. Spectacle de distraction, de vrais enjeux politiques et sociaux, exaltation du combat et culte de la couronne des vainqueurs. Avec une répercussion sur le développement des jeux et jouets de l’enfance et de leur signification.
Le jouet de l’enfant enfin
Le vocabulaire du jouet de l’enfant est tardif nous l’avons dit, mais les reproductions de l’exposition « Des jouets et des hommes » du Grand Palais nous présentent une collection de jouets d’enfants : poupées grecques, gallo-romaines, petits chariots à trainer et chevaux à roulette… Pour l’ancienne France le poème « Le dit d’un mercier » (XIVème siècle) atteste la vente de jouet à la foire du Lendit : “Sabots (cabotez), toupies (tournez), balles (pelotez) voisinant avec des chapelets (pater noster)”. Mais à Rome par exemple et sans doute depuis des temps immémoriaux, les jeux et jouets d’enfant sont des « mimes » des activités adultes. L’exemple du hochet qui existe depuis l’antiquité est conçu dans le but de stimuler les sens du bébé à la fois par la forme et les sons qu’il peut produire. « Le hochet permet au bébé de grandir en passant lentement de l’état de bien-être au monde des vivants », disait déjà Aristote. Le jouet va permettre à l’enfant de parler à ses joujoux, à sa peluche, objet transitionnel sur lequel l’enfant reporte son affection et qui lui permet d’accepter l’absence de sa mère (Donald Winnicot). Le jouet de l’enfant imite la réalité, ainsi la « maison de poupée » qui doit être semblable à la maison des parents. Le jouet ne sera un véritable objet original que lorsque l’enfant aura grandi avec une personnalité originale qui lui permettra de « donner du jeu » par rapport au modèle et de créer son jouet à lui, qui ne sera plus le jouet conçu par les adultes. C’est retrouver le lien essentiel entre « jeu-jouet » et création. Rien ne vaudra alors la construction avec des cubes, aujourd’hui les « Kaplas ». D’autant que ces constructions sont fragiles et destructibles. Elles pourront donc être recommencées et différentes. » Jouer apporte à l’enfant un temps de récréation et de re-création : chacun va s’approprier son jouet à sa manière, se raconter des histoires personnelles. Le jouet nourrit son imaginaire, développe sa créativité. En lui permettant de rejouer des situations qu’il vit, il fait aussi appel à son affectivité, mobilise ses ressources intellectuelles et favorise son adaptabilité au monde ». Christine Legrand, La croix, Parents-enfants, 23/11/2011, p.13.
* C’est dans cette perspective qu’il faut situer ce qu’on a appelé les « jeux éducatifs ». Il y a là une récupération du « jeu-jouet » pour faciliter les différentes acquisitions nécessaires à la croissance, au développement de l’enfant. Il s’agit alors de « jouer pour apprendre ». De la lecture aux jeux de société qui apprendront en effet à vivre ensemble de manière structurée, avec une règle ou règlement, éventuellement avec un arbitre. Et du jeu de société au jeu sportif, qui ne relève plus du jouet mais du loisir sportif, menacé par la dimension de compétition et delà de la concurrence notamment avec la « professionnalisation » (le « Mercator » des footballeurs). Mais une nouvelle dimension apparait avec le « jeu vidéo » et son équipement informatique. Quand bien même les enfants et jeunes ne croiraient plus au Père-Noël (tant mieux, et merci les parents, parrains et marraines !), ces jeux nouveaux sont les plus attendus au pied de l’arbre de Noël. Les psychologues se mobilisent alors pour évaluer les périls ou les profits de ces nouveaux jeux qui occupent trop d’heures aux préadolescents, sinon grands enfants (Serge Tisseron), déçus par les apports de l’école. Mais les jeux vidéo que les parents considèrent comme un véritable fléau parce qu’ils détournaient des apprentissages scolaires peuvent être considérés de toute autre manière par des scientifiques et les sciences de l’éducation. Une synthèse est possible entre l’expérience ludique du jeu et celle qui ferait avancer l’enfant futur adulte. Il s’agit alors de transformer des « novices » en « experts ». Mais le jeu reste un jeu. On est bien loin d’un apprentissage gratuit et déconnecté. Ce sont des jeux de réalité alternative prenant pour cadre le monde réel. Alors « le jeu développe une autre attitude au monde ». (François Taddéi, généticien du Centre de Recherches Interdisciplinaires de l’Université Paris-Descartes). Jouer ainsi trouve son sens le plus essentiel. Il ne s’agit plus de jouer pour apprendre mais de « jouer à apprendre ».
Nous arrivons donc à ce qui fait la place essentielle du jeu et du jouet. Ce ne sont pas occupations dérivatives qui l’aiment l’enfant dans son parc pour en être libéré (comme il peut être nécessaire). Ou utilisatrices pour suppléer aux nécessités d’apprendre. Le jeu est la liberté de découvrir de créer. Non pas jouer pour apprendre mais jouets ou jeux à apprendre éventuellement ensemble. Richesse du jouet, du jeu. « Laissez-nous jouer ».