En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

J'ai la Haine

Publié le Jeudi 24 mai 2012


           Abordant le sujet de la haine, il était nécessaire de proposer une approche exégétique de deux textes d’évangiles dans le Sermon sur la montagne et le Sermon dans la plaine qui déroutent le plus le lecteur contemporain. En Mt 5, 8-40, qui est giflé n’a pas à « tendre » l’autre  joue en signe de soumission. Il faut lire « tourner » chez Matthieu ou « présenter » chez Luc. Par ailleurs la distinction proposée avec J. Derrida entre l’ennemi « hostile » et l’ennemi  « inamical» n’apparaît pas dans le vocabulaire du premier Testament. Mais il y plus à trouver pour ce qui concerne la haine dans les deux testaments.


Douceur de Dieu et violence des hommes
(Adrian Schenker,  Connaitre la Bible, n°29, Lumen vitae, 2002)
 
          A. Schencker propose une étude renouvelée du Quatrième chant du Serviteur de Dieu (Es 52,13-53,12). Le serviteur souffrant pourrait être châtié pour l’injustice d’un autre qui serait le coupable ? S’agit-il de la substitution du serviteur innocent à la place des « multitudes » qui ne semblent pas discuter leur faute. Des « multitudes » qui pourraient être nous-mêmes. Dès lors pourra se développer l’interprétation de la mort de Jésus en termes de sacrifice expiatoire substitutif, surtout au XIè siècle avec Anselme de Cantorbery.

          Or le quatrième chant du Serviteur de Dieu nous montre celui-ci, homme doux et magnanime. Il est capable de renoncer à toute contre-attaque. Cette attitude n’est possible que parce qu’il a remis sa cause à YHWH qui l’instruit chaque jour (Es 50,4-5). Le Serviteur ne se défend pas contre le sort qui lui est réservé. « Il n’ouvre pas la bouche » (Es 53,7). Paul Beauchamp fait remarquer que dans le chant tout entier le Serviteur est le seul qui ne parle jamais et se tait toujours (Quatrième chant du Serviteur, Louvain 1989, p.334). Pourtant la loi donne un recours contre l’injustice (Ex 22, 21.22). En renonçant à son droit par le silence le Serviteur manifeste la plus haute force et révèle une liberté intérieure souveraine. C’est ce qui plaît à Dieu qui suscite et provoque le revirement de la situation : les « multitudes » commencent à comprendre. Le Serviteur reflète la douceur du Seigneur qui préfère susciter la conversion des méchants plutôt que d’user de répression à leur égard. Le Serviteur par son silence honore effectivement YHWH. Le transfert de responsabilité d’une multitude de coupables sur le seul Serviteur innocent s’achève par le choix d’assumer silencieusement une telle injustice. Cet échange n’est pas une substitution. Il s’agit plutôt du pardon immérité qui affranchit les coupables des conséquences des injustices qu’ils ont bien commises.

          De même Jésus va reprendre le refus de la contre-attaque de la violence et le choix de la douceur qui était celui du Serviteur. On le voit dans la parabole de la violence et de la douceur de Mc 12, 1-9. C’est la parabole des vignerons homicides qui refusent de rendre la part des fruits de la vigne au maître de la vigne. Celui-ci après trois tentatives, leur envoie son fils que tuent les vignerons. Il est donc proposé de venir au bout des adversaires par la patience, la douceur. Pour Jésus, de même, le Fils de Dieu va être envoyé par le Père pour éviter la condamnation du peuple et travailler à une réconciliation incluant l’amnistie et l’annulation de la peine. Dieu et son fils se situent tous les deux dans la ligne du Serviteur souffrant qui ne dénonce pas la faute des multitudes mais l’assume, la porte et de cette manière l’annule.

          Pour Jésus souveraine liberté sans agressivité tout au long de la Passion. Cette assumation silencieuse peut renvoyer à l’Agneau de Dieu qui porte et emporte le péché du monde (Jn 1, 29-35). L’image de l’agneau qui porte les péchés du monde ne fait pas immédiatement référence à un sacrifice mais à l’agneau envoyé par le Serviteur silencieux (Es 53,7). Jésus a aboli le péché ou la faute des hommes en endurant silencieusement l’injustice, sans exiger un châtiment pour les coupables. C’est ce que les Philippines appellent l’obéissance de Jésus (Ph 2, 7-8) ainsi que dans la lettre aux Hébreux (He 5, 7-9 ; 10, 5-10). C’est l’humiliation librement consentie et la douceur préférée à la vengeance qui correspondent aussi à Dieu (Os, 11-9). Pour le salut apporté par Jésus, la force de cette libération découle précisément du choix de Jésus d’assumer silencieusement l’humiliation, la souffrance et la mort.

 
L

La déconstruction chrétienne du Dieu Violent
 

        Jean-Daniel Causse (op.cit.) propose une approche plus radicale encore « La religion de l’amour : une résolution de la violence divine ? » chapitre 4). Si on lit de près le Sermon sur la montagne, on peut se référer à la Règle d’Or de Hillel, dans le Talmud de Babylone : « Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu’il te soit fait ». Ce qui se retrouve en Luc 6,31 et Mt 7,12.


            Paul Ricœur (Soi même comme un autre, p. 223) apporte un correctif majeur, qui est un principe de réversibilité des places ; autrement dit : la capacité de se considérer à la fois comme sujet et objet de l’acte moral. Chacun se sent alors débiteur de chacun. La règle d’or se trouve ainsi traversée par une autre logique que Ricœur appelle « économie du don ».
Le commandement « aimez vos ennemis » ne va pas plus loin que la règle d’or en réclamant davantage : il conduit plutôt « ailleurs », c’est-à-dire vers une autre manière de comprendre le monde, l’autre et soi. « La démesure est ce qui rompt avec toute réciprocité ». « Il y a dans la démesure » une « surabondance » qui n’est pas quantitative mais qualitative. La violence trouverait donc un point de bascule par une suspension de la « réciprocité ». « Réciprocité et surabondance sont donc dans une tension dialectique, l’un et l’autre œuvrent, chacune, à sa manière, contre la violence : la règle d’or en établissant de la réciprocité dans les relations humaines et l’économie du don en opérant une césure du rapport symétrique » (J-D Causse, op. cit. p. 199).

          L  a croix du Christ est à interpréter avec l’hymne aux Philippiens (3). « Le Christ Jésus s’est vidé de lui-même, devenant semblable aux hommes jusqu’à la mort, même la mort sur une croix ». « C’est le divin qui subit la violence humaine et qui en l’homme Jésus se trouve mis à mort. Le Dieu qui fait violence devient le Dieu à qui l’on fait violence ». (J-D Causse, op. cit., p. 201) « La croix est tout à la fois révélation de la violence humaine et offre d’une nouvelle compréhension du divin et de soi ». Ainsi la figure de Job était déjà exemplaire : posture de non-savoir qui permet la confiance. Le cri de Jésus sur la croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc15, 33) laisse la question posée, mais autorise par ailleurs le « Père, je me remets entre tes mains » (Luc 23, 46).


         a violence tient toujours dans l’idée que la parole n’est rien, que parler ne sert à rien.
Il y a violence quand les mots manquent. Jésus dans les récits évangéliques se trouve décrit comme œuvrant par la parole seule qui permet de symboliser une part de la violence. Alors pour nous « l’enjeu n’est pas de faire disparaître la violence ; il consiste à lui donner des bornes, comme chacun doit, pour lui-même, donner des contours à son propre corps donc à la différence entre soi et l’autre » (p. 207). Ce qui permettrait de conclure que « la vérité ne se juge pas au fait que la parole ou l’acte soit doux ou rude, compatissant ou exigeant : elle se discerne à ses effets de vie ». C’est la leçon de Nietzche : l’arbre se retrouve à ses fruits, conclut J-D Causse. Mais c’était déjà la formule évangélique de Matthieu 12, 33 : « car c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre ». Pour Jérémie (17, 10) les actes humains portent leurs fruits bons ou mauvais.


Les théologiens Cetad.net




INFORMATION - INFORMATION - INFORMATION - INFORMATION - INFORMATION - INFORMATION -

Pour enrichir votre identité de chrétien et donner plus de cohérence à votre vie.
Choisissez un parcours dans l’un des 3 programmes : Lire la Bible , Découvrir la foi, Approfondir la foi .
Le nouveau catalogue de formation Cetad.net sera disponible début juin.
Pour S’ inscrire à la rentrée 2012, n
’hésitez pas à nous demander conseil : contact@cetad.fr  


Posez-nous votre question

Articles récents

Opposons à la haine l’exigence de concorde
Opposons à la haine l’exigence de concorde
Publié le Mercredi 18 octobre 2023
Semaine de prière pour l'unité des chrétiens, 18 – 25 janvier 2023
Bonne Année
Bonne Année
Publié le Dimanche 1er janvier 2023
L'Ukraine
L'Ukraine
Publié le Mardi 8 mars 2022
Tous les articles
cours en ligne

Pour aller plus loin, participez à nos cours en ligne

Voir les cours

Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux

© Cetad 2026 - Tous droits réservés