En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Vendredi 16 novembre 2012
Voici quelques éléments de réflexion pour aider à se forger une opinion ; il ne s’agit pas d’une prise de position.
Les médias, les personnes concernées ou intéressées pensaient que les évêques de France donneraient leur avis lors de la Conférence Episcopale de Lourdes en novembre. Mais devant l’urgence, la Conférence des évêques de France a souhaité intervenir. Elle a choisi de publier le jeudi soir 27. 09. 12 un important document au titre significatif : « Elargir le mariage aux personnes de même sexe ? Ouvrons le débat ? » Il s’agit d’un argumentaire élaboré par des membres qualifiés du Conseil famille et société, des évêques, des laïcs dont un psychanalyste (Jacques Arènes), un professeur de droit (Françoise Dekeuwer-Défossez), une religieuse moraliste (Geneviève Médevielle).
Le débat ici ne concerne que le sens du mariage civil et non du mariage religieux. Il s’agit de traduire les arguments de la révélation dans un langage accessible à toute intelligence ouverte. Mais il s’agit aussi dans ce débat de prendre en considération le droit français, la fonction sociale du mariage et les conséquences juridiques d’un mariage homosexuel (avec la question du sort de la présomption de paternité devenant présomption de parenté).
I - Le refus des instances catholiques officielles
Le document est très clair « Les chrétiens croient en un Dieu qui est Amour et qui donne la vie. Cette vie est marquée par l’altérité sexuelle ‘Homme et femme il les créa’ (Gn 1, 27), qui est un des bienfaits de la création (Gn 1, 31) et qui préside à la transmission de la vie. Dans l’expérience humaine, seule la relation d’amour entre un homme et une femme peut donner naissance à une nouvelle vie. Cette relation d’amour participe ainsi à la Création de Dieu. L’homme et la femme deviennent en quelque sorte co-créateurs. Pour cette raison cette relation garde un caractère unique et l’Eglise catholique lui reconnaît un statut particulier ».
Le refus d’un mariage homosexuel est accompagné d’un refus de l’homophobie exprimé avec une netteté inhabituelle. Reprenant les références de la Congrégation pour la doctrine de la foi de 1976 et 1986, le nouveau document insiste sur « l’attitude de respect, d’écoute et d’accueil de la personne homosexuelle » (Documentation catholique 1976, n°1691 et 1986, n°83). Faut-il cependant pour combattre l’oppression ou la discrimination des homosexualités gommer les différences ou leur dénier toute pertinence dans l’organisation de la vie sociale. « Notre société doit chercher à garantir l’égalité des personnes tout en respectant les différences structurantes qui ont leur importance pour la vie personnelle et sociale ». Dans l’analyse rigoureuse qui suit sur la fonction sociale du mariage, la reconnaissance du sentiment amoureux n’est-elle pas minimisée par rapport à la fonction sociale d’encadrer la transmission de la vie ? La théologie du mariage en effet a connu cette révolution copernicienne de donner la première place à l’expérience amoureuse et la seconde à la procréation. Peut-on alors ratifier cette expression du document qui insiste : « La haute valeur symbolique du mariage ne vient pas du sentiment amoureux, par définition éphémère, mais de la profondeur de l’engagement pris par les époux qui acceptent d’entrer dans une union totale » ? Le document tire alors cette curieuse conclusion : « Le mariage, tel qu’il existe aujourd’hui en droit français, assure le lien entre conjugalité et procréation et donc la lisibilité de la filiation ».
II- La reconnaissance débattue par les opinions protestanteS
Le document des évêques français s’intitule : « Elargir le mariage aux personnes de même sexe ? Ouvrons le débat ! » Tout en appréciant le document qui tente de tenir l’équilibre entre refus de l’homophobie et rejet du mariage homosexuel, tentons le débat. Peut-on parler de la reconnaissance du mariage homosexuel dans une perspective chrétienne ?
Les familles protestantes apportent la richesse d’une « disputatio » (débat). Les églises protestantes ont décidé de s’emparer de la question du mariage homosexuel mais au rythme de leurs synodes. Du côté des évangéliques, le CNEF (Conférence nationale des Evangéliques français) a déjà fixé sa position : « Refuser une idéologie faussement égalitaire et affirmer le caractère anthropologique fondamental de la différence homme-femme ». Mais le journal Réforme (déjà cité), a publié une disputatio (pour - contre) entre le pasteur Marc Pernot, pasteur de l’Eglise Réformée du Louvre à Paris et Antoine Nouis, théologien, directeur de Réforme.
Dans une perspective protestante l’écoute de la parole biblique est fondatrice. « Je ne trouve nulle condamnation ni mise en garde contre l’homosexualité dans les paroles de Jésus, mais un appel à vivre de la grâce et de la fidélité de Dieu, en étant nous-mêmes pleins de bienfaisance et de fidélité dans nos attachements, ce qui s’applique à toute personne quels que soient sa couleur de peau, son sexe ou son orientation sexuelle. Il est donc possible d’en conclure déjà qu’il n’y a rien de crucial dans cette question sinon Jésus en aurait parlé… L’Evangile ne nous dit pas si Jésus était marié ou non, avec enfant ou non. C’est que cela lui appartient en tant qu’individu et que cela n’a aucune importance pour nous… Cela oriente la lecture du verset de la création de l’humain dans la Genèse. La fécondité dont il est parlé n’est pas seulement biologique. Cela nous invite à une compréhension de l’humain créé « homme et femme » qui ne soit pas au ras de la biologie. La différence sexuelle peut être comprise ici comme l’exemple type des mille différences qui existent entre les êtres humains, expriment que cette diversité est voulue et bénie par Dieu, qu’elle est alors complémentaire et féconde… C’est-ce qu’exprime l’apôtre Paul quand il nous présente l’humanité comme un corps (1 Co 12). Il n’est pas question d’organes génitaux dans ce corps constitué de membres différents mais de compassion et de foi » (Marc Pernot).
Mais quel crédit pouvons-nous apporter à une telle lecture de la Bible ?
Antoine Nouis veut aussi ne pas éliminer les textes délicats du Lévitique avec ses règles de parenté touchant le respect de l’union conjugale. Mais la prédication du Nouveau Testament ne parle-t-elle pas de la parité comme une disposition intérieure ? Les Epîtres citent parfois l’homosexualité au sein d’une série de dérives ( I Co 6, 9-10, I Tm 1, 9-11). De fait, ces textes sont un avertissement et non une explication. Ainsi, dans la lettre aux Romains, Paul dénonce l’auto-suffisance des hommes qui refusent de reconnaître Dieu : leur raison affolée d’elle-même les pousse à toute sorte d’idolâtries, et notamment à s’adorer eux-mêmes, dans un amour de soi fusionnel et dévorant. Il fait alors de l’homosexualité la figure de l’amour mortifère du même (Rm 1, 21ss.).
Ces analyses peuvent paraître insuffisantes pour plaider une reconnaissance du mariage homosexuel. Tentons d’aller plus loin avec Jean-Daniel Causse, éthicien de la Faculté protestante de Théologie de Montpellier (Homosexualité et éthique de la reconnaissance. La reconnaissance des couples homosexuels, Labor et Fides, 2000, p. 93-100). Il analyse le texte subversif de Ga 3, 28. « Il n’y a plus ni l’homme, ni la femme, vous êtes un en Christ ». La question est alors pour J.D. Causse : « En quoi le critère de l’identité chrétienne déplace-t-il la définition paulienne du sujet chrétien ? Peut-elle intervenir dans la compréhension de soi du sujet homosexuel ? ». Il ne s’agit pas dans le texte de Paul de dénier les singularités. « Théologiquement il les déplace avec un nouveau statut » (p. 96). En effet le paulinisme opère un radical déplacement et propose une nouvelle définition de l’être humain avec « la justification par la foi ». Dans la fidélité à la tradition luthérienne c’est « la foi qui fait la personne », « Fides facit personam ». Une vérité qui est sans cesse à advenir. « La compréhension chrétienne de la foi ne conduit par à une reconnaissance au nom du respect de la différence mais à un accueil de la diversité des personnes au nom d’une reconnaissance qui n’accorde pas la place dernière aux différences… Une identité indifférente aux différences… Alors la foi chrétienne fait de l’homosexualité une question non pas secondaire mais seconde en regard d’une reconnaissance ultime qui ne dépend ni de l’hétérosexualité, ni de l’homosexualité » (p. 99). La ‘place seconde’ accordée à l’homosexualité rompt avec une logique communautariste et donc avec l’idée même de communauté homosexuelle, communautarisme conduisant aux ghettos identitaires.
Peut-on espérer que ces considérations de Jean-Daniel Causse trouveront un accueil assez large sinon général ? Pour tous cependant le déplacement du regard peut-être très bénéfique, au-delà même des questions de l’homosexualité. « En perspective chrétienne il y a déplacement, modification de l’ordre des identités, enracinement dans l’espace de la foi et donc rupture avec les logiques identitaires. La singularité relève d’un autre registre et le nom qui désigne l’être n’est pas, ici, celui que l’on se donne à soi-même ou que le monde attribue. C’est un nom nouveau, caché, inscrit dans le « livre de vie » connu seulement de celui qui le reçoit ». (Ap 2, 17) » (p. 100).
Au terme de ces analyses, le mot clé est sans doute celui de reconnaissance, de la reconnaissance des couples homosexuels jusqu’à cette reconnaissance qui permet un déplacement du regard sur toutes les facettes de la vie humaine et, pour les chrétiens, à ce déplacement que provoque et permet la foi.
III- Le Respect demandé au delà des désaccords ou accords
«Refus» et «Reconnaissance» ne sont pas suffisants pour parler aujourd’hui, en France, des couples homosexuels. C’est pour cela que nous proposons un troisième « titre » en faisant
appel à des textes qui veulent être prudents et provisoires : Respect.
Il y a aujourd’hui des couples homosexuels et certains ont trouvé une manière heureuse de vivre leur expérience, avec ou sans enfant. C’est cela qu’il faut reconnaître avec la possibilité de le refuser. C’est dire qu’il faut refuser dans nos jugements et déclarations un discours homophobe qui a pu être très virulent même dans des prises de positions ecclésiales. Les textes officiels sont plus nuancés.
Ainsi dans le Catéchisme de l’Eglise catholique, où il est écrit à l’article 2358 nuançant l’article précédent : « Un nombre d’hommes et de femmes non négligeable présentent des tendances homosexuelles foncières. Ils ne choisissent pas leur condition homosexuelle : elle constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste ».
Dès 1976, la Congrégation pour la doctrine de la foi invitait les catholiques à une attitude de respect, d’écoute et d’accueil de la personne homosexuelle au cour de nos sociétés (Doc. Catholique 1976, n°1691, §6). Dix ans plus tard, la même Congrégation soulignait que les expressions malveillantes ou gestes violents à l’égard des personnes homosexuelles méritaient condamnation (Doc. Catholique 1986, n°83 p. 1160-1164).
Dans le contexte du débat actuel, certains évêques français ont rappelé l’exigence de cette attitude de respect (Gérard Daucourt, Evêque de Nanterre). La prise de position la plus forte est celle de Claude Dagens, évêque d’Angoulême et académicien. « La banalisation et parfois l’éloge de l’homosexualité répondent à un tabou qui a pesé sur elle durant des siècles et il faudrait rappeler que ce tabou venait d’une morale bourgeoise et puritaine encore plus que de la morale chrétienne…L’attention se concentre aujourd’hui sur le mariage homosexuel sur lequel convergent toutes les requêtes et tous les ressentiments concernant l’homosexualité… On devrait le savoir d’avantage : des hommes et des femmes ont découvert Dieu et son amour à travers ce qui marque leur existence. La « pastorale des homosexuels » existe et il faut la développer. Ce qu’elle implique va bien au-delà de ce « mariage homosexuel que nous ne pouvons pas considérer comme une libération et que nous ne pouvons pas reconnaître comme un mariage ». La Croix, 28/09/12 p.12.
On le voit, le débat actuel sur le mariage homosexuel nous invite à une recherche renouvelée sur le mariage, la filiation, l’adoption.
Patrick Jacquemont et l’Equipe de Cetad.net
Bibliographie complémentaire
- Gilles Bernheim – GRAND Rabbin de France – Mariage homosexuel : Homoparentalité et Adoption Ce que l’on oublie souvent de dire
- A propos du Projet de Loi « Mariage pour tous » ; Mohammed MOUSSAOUI, Président du CFCM http://www.lecfcm.fr/wp-content/uploads/2012/11/projet-de-loi-mariage-pour-tous-cfcm-vf.pdf
- Revue Etudes Nov 2012 - Le mariage et l’adoption par les couples homosexuels : la question juridique - Interview par Marie Boéton ( journaliste à La Croix de F. Dekeuwer-Défossez