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« Y a pas de souci »

Publié le Samedi 22 juin 2013

« Y a pas de souci »

Empathie, sympathie, compassion, souci de l’autre

L’invention, la diffusion, (un jour la disparition) d’un mot populaire,
d’un dicton savoureux sont toujours révélatrices d’une signification traduisant une réalité de vie.

          Aujourd’hui, en rendant la monnaie la caissière d’un grand magasin, par exemple, ajoutera  « Y a pas de souci ». Plus sérieusement une petite fille croit rassurer sa mère en lui disant qu’elle n’a pas fait telle ou telle bêtise, elle ajoute avec une pirouette « Y a pas de souci ». Les générations précédentes disaient plutôt « Y a pas de problème ». Histoire d’évacuer ou de nier une difficulté. En chanson, cela pouvait donner : « Tout va très bien, Madame la Marquise… ».

            Il y a aussi dans ce vocabulaire une théologie toute significative si l’on veut bien l’interpréter : la théologie du souci qui peut accabler, qu’on veut évacuer : « Délivrez-nous de ce souci ». Et de manière radicale et définitive : « Pas de souci ». Est-ce là une invitation à l’insouciance ? Sans doute soutenue aujourd’hui par l’individualisme qui ne veut pas avoir à se soucier de l’autre, des autres, du bien commun. Une résistance à ce non-souci de l’insouciance rend donc utile de retrouver ce qui pourrait être le fondement salutaire d’un souci de l’autre, discret mais décisif. Telle est l’empathie, plus connue par le vocabulaire de la sympathie, d’où elle vient.

De la sympathie à l’empathie

           Le concept d’empathie prend clairement sa source dans celui de sympathie. Ce dernier trouve probablement ses premières intuitions dans la philosophie antique : « Le monde est sympathique à lui-même » (POSIDONIOS). Le concept de sympathie connaîtra ses principaux développements dans le champ de la médecine (GALLIEN).

          C’est probablement au siècle des Lumières que la notion de sympathie est la plus développée, en réponse à la philosophie utilitaire de BENTHAM, MILLS ou HOBBES qui tend à réduire les rapports sociaux à leur fondement exclusif dans « l’amour de soi », intérêt individuel égoïste.

             Pour J.J. ROUSSEAU, la sympathie devient pitié, « disposition de notre sensibilité à se mettre émotionnellement à la place de l’autre » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). C’est à l’école écossaise que revient la présentation de la sympathie comme « propension à sympathiser avec les autres et à recevoir par communication leurs inclinations et leurs sentiments » (Enquête sur les principes de la morale, D. HUME, 1751).

         Le terme empathie est d’apparition plus récente que celui de sympathie dont il est dérivé à partir du terme anglais « empathy », qui traduit le terme allemand « einfühlung », chez les psychologues, les esthéticiens et les analystes, spécialement Heinz KOHUT aux Etats Unis. Pour Carl ROGERS, l’empathie est une des composantes majeures du processus psychothérapeutique, mais aussi de la relation de soin.

De l’empathie au souci de l’autre

         C ’est bien la notion d’empathie dont il est question dans l’œuvre d’Emmanuel LEVINAS quand il définit une éthique du souci de l’autre, de la responsabilité pour autrui ou dans l’œuvre de Paul RICOEUR, qui propose une éthique de la sollicitude.

          Vincent CAMUS, dans le Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, propose comme conclusion à sa contribution très développée (Article Empathie, 729-737) : « La tentative récente de faire une éthique de la sollicitude ou du « care », dont l’empathie serait l’une des composantes, un principe général d’organisation de la société et d’une action politique qui mettrait le souci de l’autre au centre de la préoccupation générale. »

         Certains continueront à proposer d’autres vocables : ‘pitié’, ‘compassion’, ‘solidarité’, jusqu’à ‘gentillesse’ (Christophe ANDRE). Si l’empathie suppose attention, disponibilité, écoute, compréhension de l’autre, elle ne doit pas prétendre se mettre à la place de cet autre (Denis MÜLLER). « L’empathie n’est pas la capacité à ressentir les émotions d’autrui, car on ne ressent jamais ce que l’autre ressent intérieurement. C’est se rendre réceptif aux émotions de l’autre et nouer avec lui une résonance émotionnelle. » (Serge TISSERON, Réforme). Et ce dernier ajoute : « L’ennemi principal de l’empathie est le désir d’emprise. »

L’empathie dans la Bible
          L ’empathie n’apparaît jamais dans nos traductions françaises de la Bible. Mais ne nous laissons pas piéger par les mots. On trouve en effet souvent le terme de ‘compassion’, mot d’origine latine qui signifie ‘ressentir avec’, ‘souffrir avec’, alors que le terme de ‘sympathie’, d’origine grecque et de sens équivalent, ne s’y trouve jamais. Sans doute parce que sa valeur sémantique est très édulcorée en français.

          La plupart de nos bibles traduisent par ‘compassion’, ‘pitié’, ‘miséricorde’ les mots hébreu rahamim et grec splagchna qui veulent dire ‘entrailles’. « Les entrailles de Dieu frémissent »en pensant à l’homme » Es 63,15. Dieu se révèle comme un Dieu de tendresse maternelle (Es 14,5 ; Lc 1,78). Paul invite ses destinataires à « revêtir des entrailles de miséricorde » (Col 3,12 ; Ph 2,1). La proximité de Dieu peut être exprimée aujourd’hui par le terme d’empathie : notre Créateur, notre matrice, notre Père, notre Mère…(Es 49,15 ; 66,12-13). Il ressent ce que nous ressentons dans ses propres entrailles.

          Jésus lui-même a ressenti la détresse de Marie face à la mort de son frère Lazare et il a pleuré (Jn 11,33-35). A son image, nous pouvons laisser parler nos entrailles et entrer en empathie. Mais nous ne sommes pas Dieu, seulement son image. Il ne nous est pas possible d’être littéralement empathiques, de ‘ressentir dedans’, ‘souffrir à l’intérieur’, comme si nous étions l’autre. Cette limite est un garde-fou contre la fusion avec l’autre.

           Paradoxalement cette limite à l’empathie humaine est l’amour du prochain, ‘agapè’. Le commandement d’amour n’est pas l’empathie. Dieu nous a d’abord aimés d’un amour sans aucune condition. L’empathie ne vient que dans un second temps, dans la proximité de la relation. Il nous serait demandé de nous aimer sans conditions. Il y aurait donc deux postures dans la vie chrétienne : un chemin fait d’agapè, un autre d’empathie.
Cette relecture exégétique de Frédéric ROGNON (Dossier Réforme 3395, 09.12.10) est très différente de celle d’Alexandre GANOCZY : « L’évolution de la théorie et de la pratique de l’empathie comprend aussi la tradition que j’ai des raisons d’appeler judéo-chrétienne et que celle-ci, en vertu même de son ancrage dans la foi en Dieu, s’avère compatible avec la théorie ancrée dans les lumières. » (Empathie et amour du prochain, Revue de Sciences Religieuses, 101/1, 2013, pp.101-116, à partir de J. HOCHMANN, Une histoire de l’empathie : Connaissance d’autrui, souci du prochain, Odile Jacob, 2012).

             L ’empathie rejoint donc le souci des autres tel qu’il est présent dans la foi juive selon Gilles BERNHEIM (Le souci des autres au fondement de la foi juive, Calmann Lévy, 2012), l’amour du prochain demandé par Jésus (cf. Alexandre GANOCZY, op.cit.), le souci du monde demandé par Claude DAGENS (Souci du monde et appels de Dieu, entretiens avec J-M. Guérin, Ed. de Fallois, 2013). La plus belle et large formulation sera celle d’Elena LASIDA, qui enseigne l’économie solidaire et le développement durable à l’Institut catholique de Paris, parlant du goût de l’autre’. (« Le goût de l’autre. La crise, une chance pour réinventer le lien », Albin Michel, 2011).

 

Patrick Jacquemont, CETAD, juin 2013

 

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