En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 9 septembre 2013
LE HANDICAP : FRAGILITE DE TOUTE HUMANITE
Le handicap qui marque les vocabulaires du handicap lui-même est sans doute l’histoire d’une réalité mythique, historique, médicale, médiatique pouvant produire exclusion aussi bien qu’exaltation aujourd’hui.
I- Un panorama riche en évolutions pour le regard porté sur le handicap : des turfistes au concept de l’accessibilité pour tous et pour tout.
L’appel à l’étymologie est assez déconcertant au premier abord. Le mot handicap viendrait de l’anglais, contraction de « hand in cap », la main dans le chapeau. Au départ il s’agissait d’un jeu : on misait des objets personnels, leur valeur étant estimée par un arbitre et la mise déposée dans une coiffure (chapeau ou casquette). Un jeu, un pari. De la valeur des objets pariés ou joués, le mot a dérivé vers la notion d’égalité des chances, de réduction des disparités comme les connaissent les turfistes (anglais). Le handicap est un poids supplémentaire, une distance plus grande ou encore un départ légèrement différé, imposés au meilleur des chevaux pour rétablir en partie l’égalité des chances et donc l’intérêt de la course hippique et celui des paris dont les Anglais sont friands comme ils viennent de le montrer avec la naissance de l’enfant de Kate (sexe, prénom) ! Le handicap est devenu un désavantage, une entrave, un surpoids, une gêne limitative.
Le handicap indiquerait donc une limitation négative, pesante. De la monstruosité amenant à « l’exposition » du nouveau-né à Rome, jusqu’à la prise en charge par les chrétiens du Moyen-âge des « infirmes » de tous genres et jusqu’au « fou », « fol en Christ ». Handicap signifie alors empêchement, déficience, pour le physique ou le psychique. Depuis un siècle il va être tenté de réhabiliter la personne handicapée (et non des « handicapés »). Les obstacles « handicapants » pour la vie quotidienne vont être dénoncés pour les accès à la vie publique, sociale et familiale (portes, marches, escaliers), par de multiples associations comme l’UNAFAM (Union Nationale des Amis et Familles de personnes Malades et/ou Handicapés psychiques), des décisions politiques trop lentes même si les textes publiques comme les initiatives privées se multiplient pour « sensibiliser » et rendre les lieux publics comme professionnels « accessibles » aux personnes souffrant d’une difficulté quelque qu’elle soit ; elles touchent aussi bien les personnes âgées que les jeunes ( La loi 2005-102 a renforcé le droit à la scolarisation pour les élèves handicapés avec la création des A.V.S. -Auxiliaire de Vie et d’intégration Scolaire- chargés d’aider l’élève dans sa participation à la réalisation des tâches scolaires.
Au plan médiatique Handicap International a fêté en 2012 son trentième anniversaire. Cette importante ONG est présente dans 59 pays avec 311 expatriés et 3484 nationaux. Les grands axes de son action veulent être positifs : réadaptation, prévention et réinsertion. Très importants aussi pour le regard porté sur les personnes handicapées, les Jeux Handisports Paralympiques instaurés en 1989 par le C.I.O. Ils se déroulent sur le même site et juste après les Jeux Olympiques. De nombreuses expériences individuelles se déroulent dans le même esprit comme la liaison de Dunkerque à Marseille en aviron par une femme atteinte d’une sclérose en plaque cet été 2013. Le handicap a intéressé de nombreux réalisateurs de films. Le succès récent des « Intouchables » ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Le plus souvent les personnages handicapés sont des comédiens. Mais dans « Camille Claudel 1915 » Bruno Dumont a demandé à de vraies personnes handicapées d’être filmées aux côtés de Juliette Binoche. Sandrine Bonnaire avait choisi la forme documentaire pour évoquer le destin de sa sœur autiste dans « Elle s’appelle Sabine ». « Ces films marquent une évolution : les personnes handicapées n’y sont plus prétexte à parler d’autre chose, elles sont présentées pour ce qu’elles sont, simplement des individus dignes d’intérêt, incarnant une autre façon d’être humains. » Isabelle Tellier, Lignes de crête, n°19, p.41.
II-La vision théologique : Dieu s’incorpore la limite et l’inachèvement humains dans sa nature divine
Il fallait tout ce panorama sur le handicap (trop long ou trop court) pour aborder ce qui pourrait être une « théologie du handicap », plus justement un « regard théologal » sur le handicap. Déjà le colloque de 2008 de l’ATEM (Association de Théologiens pour l’Etude de la Morale) proposait d’« oser parler du handicap ». Il a débouché en 2001 sur un groupe interdisciplinaire de recherche sur la théologie et le handicap, à l’origine de Documents Episcopat (2013). Dans la même ligne l’université catholique de Lille mettait en place un pôle « Handicap, dépendance et citoyenneté » très investi dans le projet « Humanicité » avec la communauté urbaine de Lille. C’est encore à Lille qu’est proposé, (en août 2013) un colloque « Quelle vie en plénitude ? Handicap, théologie et qualité de vie », en collaboration avec l’ESSTD (European Society for the Study of Theology and Disability).
Une vision théologique du handicap ne saurait se fixer sur la comparaison de qui serait plus ou moins handicapé. Il faut oser parler de « Dieu handicapé » comme Nancy L. Eiesland (The disabled god; Toward a liberatory Theology of Disability, Nashville, Abingdon Press 1994). D’un point de vue théologique la fragilité est un attribut de la création. La fragilité n’est donc pas seulement le propre d’une personne handicapée. C’est notre réalité humaine qui est marquée par la fragilité. Il ne faudrait pas regarder le handicap comme le montre le récit évangélique de la guérison de l’aveugle de naissance « Ni lui, ni ses parents n’ont péché » (Jn 9,3).
Le théologien réformé J. Moltman peut écrire : « Il n’y a aucune différence entre les gens en bonne santé et les personnes handicapées, car chaque existence humaine a ses limites, ses vulnérabilités et ses faiblesses. Nous sommes nés dépendants et nous mourrons démunis. C’est seulement l’idéal de bonne santé, celui d’une société de forts qui condamne une portion de l’humanité à être handicapé ». (Liberate yourselves by accepting one another, Nashville, Abingdon Press, 1998). Ne cédons pas à une tyrannie de la normalité.
Cette théologie de la faiblesse dans la Création elle-même se complète par ce que les théologiens appellent la « Kénose » du Christ, son abaissement dans la condition humaine jusque dans la mort. (Ph 2,9) et son exaltation dans la gloire. Une vision théologique du handicap prend acte du fait que Dieu s’incorpore la limite et l’inachèvement humains dans sa nature divine. Si l’homme est à l’image de Dieu et si Dieu s’incorpore à la fragilité humaine, dénuement, vulnérabilité, alors un autre chemin d’humanisation s’ouvre dans l’accueil et non l’exclusion des vulnérabilités et des limites. Dieu assume dans sa chair le fait que nous soyons plus ou moins vulnérables et plus ou moins capables.
III-Aller au delà …
Pour conclure, « c’est une autre vision du handicap que celle de la théologie chrétienne qui invite à gérer autrement notre rapport à la norme et la place des personnes avec un handicap dans la société et dans nos communautés chrétiennes » (David Doat, Lille, La Croix, 29.30/06/13).
P. Jacquemont, CETAD, Fête de S. Dominique
Bibliographie « accessible » à tous « handicapés »
Deux dossiers facilement disponibles, datant de 2013 :
1 « Handicaps, avancées et obstacles », Lignes de Crète n°19, revue du C.D.E.P. (Chrétiens dans l’enseignement public), avril-mai-juin 3013, 67 rue du Faubourg saint Denis, 75010 Paris, 0143352850
La qualité de ce numéro tient aux témoignages concrets des handicaps et de l’école : M. Nicault, G. Sauvage, M.I.Sidiani, M.F.Ginouillac, et une excellente filmographie d’I.Tellier.
2- « Le handicap et sa perception dans l’Eglise », Documents Episcopat n°5, 2013, Conférence des évêques de France, 58 avenue de Breteuil, 75007 Paris.
Documents coordonnées par Dominique Foyer (« Regards théologiques sur le handicap et la dépendance ») avec la contribution remarquable de David Doat (Lille) : « Sens ou non sens de la fragilité humaine ».
3- « Guide d’information et d’utilisation du fonds de cohésion et des fonds spécialisés européens ». Ce rapport remarquable se situe dans le cadre social et politique du handicap qui complète notre approche théologique.