En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Jeudi 14 novembre 2013
Regards sur deux films de cet automne 2013
Histoire de femmes. Adèle avec Emma, Gabrielle. Deux films de cet automne 2013. Bien différents. Le second, du registre du commentaire canadien dont Louise Archambault a fait un long métrage, Gabrielle. Deux femmes dans le cinquième long métrage d’Abdellatif Kéchine, La vie d’Adèle, Chapitre 1 et 2, Palme d’or à Cannes 2013 : Adèle et Emma. Deux histoires inhabituelles, totalement différentes.
Adèle
D ans le long film d’Abdellatif Kéchine, Adèle, après les premiers baisers lycéens, découvre l’amour avec le coup de foudre pour Emma, étudiante aux beaux-arts, « la jeune femme aux cheveux bleus ». L’amour d’Adèle et d’Emma naît dans un bar de nuit propice à la drague homosexuelle. Ce cadre socialisé va être la référence de l’amour le plus intime de ces deux femmes comme une salle de café sera celui de leur rupture. Il faut donc les resituer ainsi comme ce qui va être à l’écran des scènes de nudité amoureuse intense homosexuelle. La critique va privilégier celles-ci, critique cinématographique très impressionnée et louangeuse, critique morale de cet hymne à l’homosexualité féminine.
Relevons donc d’abord qu’il n’y a pas dans ces tableaux enchainés, une invitation au voyeurisme pornographique. Car il y a dans ces images une véritable beauté des corps entrelacés comme la beauté des Baigneurs de Cézanne qui firent scandale à l’époque (1876) et ont rassemblé une foule d’admirateurs lors de l’exposition Cézanne à Paris (2011-2012).
Il ne faudrait pas cependant que ces scènes insistantes, détaillées deviennent un bréviaire d’initiation à l’homosexualité féminine. C’est-ce qu’a voulu exprimer Hervé Giraud l’évêque de Soissons, qui participe au jury œcuménique de Cannes : « Je craindrais que ces images ne fixent, chez des jeunes, l’image intérieure qu’ils ont d’eux-mêmes à un âge où elle est pourtant en évolution… Je me dis que ce film pourrait fixer une tendance ou le doute sur ce qui n’est encore qu’une tendance » ( La Croix 28/05/13, p. 80).
Il se peut également que cet éloge de l’étreinte homosexuelle féminine veuille être une réhabilitation d’une homosexualité le plus souvent défigurée et décriée, ridiculisée et méprisée. Mais si importantes (trop longues ?) que soient les scènes d’expérience vécue de l’homosexualité féminine, il ne faudrait pas se fixer sur elles. Car elles se situent dans un cadre personnel et social, profondément différent pour chacune. L’âge d’Adèle et celui d’Emma ; leur insertion (l’institutrice de la maternelle au primaire, l’étudiante des Beaux Arts qui expose déjà) ; leur famille avec les repas chez les parents respectifs (spaghettis à la tomate pour les parents d’Adèle, huitres et poisson chez ceux d’Emma) ; la manifestation dans la rue des étudiants et la parade homosexuelle gay.
La rencontre sexuelle qui est toujours une lutte, jusqu’à la petite mort de l’orgasme, apparaitraît-elle dans ce film comme une expérience de lutte des classes ?
A u plus profond, avec ces images répétées de la bouche d’un baiser devenant une bouche qui veut engloutir l’autre. Comme le cas de certains baisers de mères qui disent de leur enfant qu’il est « bon à être mangé ». Fabien Baumann a relevé lui aussi l’importance de cette image (Plein la bouche, Positif 632, p. 17). C’est bien celle-ci qui fait la force de la scène des retrouvailles dans un café d’Adèle et Emma. Retrouvailles sans issue. Adèle veut dévorer dans sa bouche la main d’Emma jusqu’au poignet. Dévoration désespérée, échec d’un amour, de l’amour d’Adèle et d’Emma, de leur amour, de l’amour ?
Gabrielle
Q u’y a-t-il de commun entre La vie d’Adèle et Gabrielle ?
Avec le documentaire devenu long métrage, Louise Archambault nous fait entrer dans la vie des Muses, un centre des arts de la scène qui offre une formation professionnelle de chant, de danse et de théâtre, à des personnes vivant un handicap comme la déficience intellectuelle, les troubles envahissants du développement ou des limitations physiques et sensorielles. Ainsi Gabrielle et la majorité des choristes des Muses retenues pour le film. Martin est joué par un jeune acteur professionnel. Celui-ci s’est très bien intégré dans le groupe des Muses et il a passé beaucoup de temps avec Gabrielle. Ils ont vraiment « connecté ». Jusques dans les scènes amoureuses intimes.
La réalisatrice a tenu à dire que « l’idée était avant tout de montrer le désir et l’amour à l’écran, d’un point de vue sensoriel, fébrile et peut-être sensuel…
"Je voulais montrer combien les handicapés intellectuels ont les mêmes désirs et émotions que tout le monde… J’ai entre autre choisi la musique et le chant choral pour traduire ces besoins. La musique contribue à donner ce souffle, ce désir de s’ouvrir aux autres, ce désir d’aimer et d’être aimé. Une histoire entre deux handicapés intellectuels qui souhaitent s’aimer, découvrir leur intimité, faire l’amour sans contrainte" (Interview de Louise Archambault, AFCAE Promotion).
P our Gabrielle, le syndrome de Williams prédisposait au talent musical, avec l’oreille absolue. C’est donc le chant qui va permettre la communication et l’expression amoureuses. Robert Charlebois apportera son concours à la représentation de la chorale. L’image qui ne peut pas ne pas frapper dans ce concert est l’insistance sur les bouches ouvertes pour chanter. Et tout particulièrement la bouche ouverte, tout grand, par Gabrielle, qui peut renvoyer à la bouche ouverte d’Adèle. Mais la bouche ouverte de Gabrielle libère celle-ci pour communiquer au-delà du handicap, pour aimer.
Bouche à oreille pour ouvrir au bouche à bouche. Non pas bouche qui dévore, bouche qui délivre. Telle est la bonne nouvelle de Gabrielle après la triste expérience d’Adèle.
« Des baisers, oh, des baisers de ta bouche, c’est très bon les amours de toi » Cantique des Cantiques 1, 2.
Patrick Jacquemont, CETAD