En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 11 décembre 2013
Merci, Nelson Mandela
Nelson Mandela, l’ancien président sud-africain, est mort, le jeudi 5 décembre 2013, à l’âge de 95 ans. Mais il est vivant de son village natal jusqu’à travers le monde. Combien d’enfants ont été appelés, à leur naissance, Nelson, depuis plusieurs années. Nelson, tel le fils de Patrick Bruel en France. Le message de Mandela lui survivra. C’est la démonstration que la ténacité inflexible d’un homme peut conduire à la libération d’un peuple. Avec la non-violence et la réconciliation comme seule prédication. Avec le parallèle le plus semblable en Birmanie pour Aung San Suu Kyi, autre icône, assignée à résidence pendant des années, « irréductible résistante à une junte qu’elle allait finir par contraindre aux concessions » (Nathalie Nougarède, Le Monde, 07.02.13).
Le cri de la liberté opprimée du peuple noir de l’apartheid: véritable force de Nelson Mandela
Ne cédons pas au culte de la personne ni aux récupérations. La force du témoignage de Nelson Mandela, c’est celle de son peuple qui le portait, avant même qu’il ne l’exprime. Lors d’un chapitre général de l’Ordre dominicain qui rassemble tous les Capitulaires des Provinces dominicaines, dispersées dans le monde, cette année 1983, au Chapitre de Rome, le frère Nolain de la Province d’Afrique du Sud fut élu maître de l’Ordre. Il se leva pour dire : « Je refuse cette élection fraternelle, car la voix de mon peuple d’Afrique du Sud crie plus fort que celle de la confiance de mes frères dominicains ». C’est le cri de la liberté opprimée du peuple noir de l’apartheid qui a été celui de la véritable force de Nelson Mandela, le jeune boxeur, l’avocat militant, le matricule 46 664 du pénitencier de Robben Island.
En 1990 la liste devient une litanie : libération, Nobel de la paix avec le président sud africain Frederik De KlerK, président de la République d’Afrique du Sud (1999). Sans doute ne s’agit-il pas d’une litanie des saints ordinaires. Divorcé deux fois pour finir sa vie avec une troisième femme, il laisse une famille divisée par les procès au profit des différents héritiers et héritières. Il ne s’agit pas de canoniser le jeune « Madiba » qui ne fut baptisé Nelson que par sa première institutrice, une missionnaire britannique, à l’âge de 9 ans. L’histoire et la justice auront à esquisser le véritable portrait de « Madiba ».
"UBUNTU", le mot-clé
M ais il est possible de préciser les questions morales et théologiques d’une aventure humaine et politique exceptionnelle. Quels mots choisir pour définir cette aventure ? Dans un pays trop bien caractérisé par l’ apartheid, fait de division, de ségrégation, d’interdits raciaux (ne disons pas racistes), d’internements (vingt sept ans au bagne), c’est sûrement le mot « UBUNTU » qui peut être considéré comme le mot-clef. C’est le mot de la création même de la ligue des jeunes de l’ANC, « African National Congress », qui présente « l’univers comme un tout organique en chemin vers l’harmonie, l’ « Ubuntu ». Pour Mandela, il s’agit plus que de la non-violence qui selon lui n’a pu aboutir en un demi-siècle de pratique en Afrique du Sud. Peut-on parler de pardon politique ? Certains ont pu reprocher à Mandela d’avoir, après sa libération, poussé l’exemple du pardon jusqu’à serrer la main du Procureur Afrikaner qui voulait le pendre en 1964. Mais peut-on parler de pardon politique ?
Pardon politique ?
Q uand la vie politique doit se faire combat, peut-il s’agir de tendre la joue gauche à l’adversaire qui a frappé la joue droite ? Le CETAD a déjà abordé cette question dans le Cours-Parcours de Morale pratique (Département Vivre la foi). Il faut distinguer les deux sens de l’adversaire - ennemi. Si celui-ci est ennemi - hostis, dans l’hostilité du combat, le pardon est impossible et il n’était pas possible à Mandela de renoncer au combat de la lutte contre l’apartheid dans son pays. Mais si l’ennemi est l’adversaire avec qui je suis en rupture d’amitié (inimicus), le pardon est possible à ma liberté personnelle. Dans la vie politique il s’agit de la lutte pour le bien de tous et non de mon seul bien personnel à retrouver dans l’amitié. Réconciliation
Dans la vie politique de Mandela, outre la vision de l’Ubuntu, et s’enracinant en elle, l’intuition fut celle qu’il partagea avec l’évêque anglican du Cap : la création de commissions « Vérité et réconciliation ». Ni procès de Nuremberg, ni amnistie générale. Mais proposer une amnistie pour celles et ceux qui reconnaîtraient les faits reprochés, leur responsabilité et demanderaient pardon. Desmond Tutu a pu ainsi titrer son livre : Il n’y a pas d’avenir sans pardon (Albin Michel, 2000). Sans doute cette réconciliation politique n’est-elle pas toujours possible. Ainsi au Rwanda avec le drame des génocides entres Hutus et Tutsis, comme en témoigne le livre bouleversant de Jean Hatzfeld, La stratégie des antilopes (Seuil, 2007).
La réconciliation en Afrique du Sud sera tentée et scellée par le prix Nobel conjoint de Nelson Mandela et du président sud-africain Frederik De Klerk. Puis sans doute par la clôture de la Coupe du Monde de football en 2010. Et ce jour même du 10 décembre 2013, dans le stade de la victoire de la Coupe du Monde, avec une foule immense, cent chefs d’état, sous une pluie torrentielle. Manifestation pluvieuse, manifestation heureuse. Sous le signe de l’« Arc-en-Ciel ».
Patrick Jacquemont, CETAD, 10.12.13