En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Dieu, j'adore!

Publié le Mercredi 18 décembre 2013

Dieu, j'adore!

 

 

 

         La prière, « le plus vieux métier du monde », propose Paule Zellitch dans la session du CETAD qui s’ouvre  en  janvier 2014 et que nous vous conseillons vivement. A titre apéritif, voici l’analyse d’une formulation de la prière très appréciée aujourd’hui ou hier : « adorer ».

 

ADORER

 

         Dans le langage ordinaire aujourd’hui on adore aussi bien le chocolat, son animal préféré, un enfant privilégié, Zidane et Dieu même. Dans une famille nombreuse, le vieil oncle inventa un jeu à partir de là. « On adore seulement Dieu ». Carton jaune pour tout emploi abusif, et un carton rouge pour trois cartons jaunes. Les plus dégourdis des enfants, pour contourner la difficulté, choisissaient des mots qui provoquaient l’arbitre du langage : « J’a(pprécie) », « j’a(dmire) », « j’a(pplaudis) ». Ainsi était réservée à Dieu l’adoration.

 

Adorer, c’est littéralement mettre la main à la bouche ( ad os) pour envoyer un baiser à quelqu’un.

On connaît par ailleurs la tradition de porter à la bouche le bord du vêtement de la personne qu’on veut honorer, ou encore baiser la terre. Ces pratiques étaient celles des Romains pour honorer l’empereur et ses statues. Les chrétiens les réservaient à Dieu et au Christ et refusaient d’adorer les empereurs et les idoles. Il y avait là une tradition biblique pour laquelle YHWH était le seul à avoir droit à l’adoration, avec le refus de tout rival possible de Dieu, idoles, dieux étrangers.

L’adoration du veau d’or provoque la colère de Moïse (Ex 32, 31). Dans le livre de Daniel, les trois jeunes hébreux refusent d’adorer la statue d’or de Nabuchodonosor (Dn 3, 18) mais sortent vivants de la fournaise où le roi les avait fait jeter (Dn 3, 27).

Si Gomer est présentée comme infidèle au prophète Osée, c’est pour son idolâtrie (Os 2, 4) assimilée à l’adultère, à la prostitution. Il y a donc un piège de l’adoration, l’adoration détournée, celle du mont Garizim des Samaritains et même celle du Temple de Jérusalem (Jn 4, 21) comme le révèle Jésus à la Samaritaine au bord du puits de leur rencontre : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père » (Jn 4, 21).

 

ADORER D’UNE MANIÈRE NOUVELLE

 

Après la venue du Christ, les chrétiens vont donc « adorer d’une manière nouvelle » (Clément d’Alexandrie, Strômates VI, S.C., 1992, 145). Celle qu’annonce Jésus à la Samaritaine : « Mais l’heure vient - et c’est maintenant - où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l’esprit et dans la vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et ceux qui adorent, c’est dans l’esprit et la vérité qu’ils doivent adorer » (Jn 4, 21-24).

 

 Quelle va être la singularité de cette adoration ? Au IIIème siècle, peut-être du fait de la discipline de l’arcane excluant les catéchumènes avant la prière eucharistique, la question est posée : « Pourquoi les chrétiens n’ont-ils ni temples, ni autels, ni même des simulacres qui soient connus ? Pourquoi ne parlent-ils et ne se rassemblent-ils qu’en secret ? » (Minucius Felix rapportant les questions de Cecilius). L’épitre à Diognète d’un auteur inconnu du IIIème s. répond de manière révélatrice : « Le genre de vie des chrétiens n’a rien de singulier… Ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible ». Sans doute parce que les premières communautés chrétiennes se réunissent chez une maîtresse de maison accueillante (Chloé, Phoebé) ou dans les catacombes. Mais, plus profondément, le frère Emile de Taizé suggère que « l’adoration que les chrétiens rendent à Dieu, se voit dans un comportement, une qualité d’être auprès des autres » (Christus 227, « Adorer, le refus des idoles », 2010, p. 313). Dans cette perspective de ce qui fait le culte chrétien, il n’y a pas de description de la célébration eucharistique. Mais elle peut être incluse dans le culte chrétien selon Paul dans la Lettre aux chrétiens de Rome : « Je vous exhorte frères au nom de la miséricorde de Dieu à vous offrir vous-même en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte selon l’Esprit » (Rm 12, 1). Mais au IVème s. il y aura des autels et mention de l’Eucharistie : « De même que le prêtre debout devant l’autel fait venir le Saint-Esprit, de même vous aussi vous le faites venir, ce Saint-Esprit non par des paroles mais par des actions (aumônes…) » (Jean Chrysostome) : Le lien est fait entre action et adoration.

 

EUCHARISTIE ET ADORATION

 

         Eucharistie et adoration. La théologie de l’Eucharistie va se développer et se diversifier. Cela sera déterminant pour le lien entre eucharistie et adoration. L’eucharistie, la prière eucharistique, est louange (préface), mémoire de la Cène (anamnèse), fraction du pain, invocation de l’Esprit Saint (épiclèse), partage du pain et du vin et ratification de l’assemblée toute entière concélébrant (« amen »). Par rapport à l’action - fraction eucharistique, l’adoration eucharistique peut être jugée « accessoire ».

Le pain de la fraction, s’il n’est pas tout entier consommé, sera dans la tradition catholique, mis en « réserve ». C’est la réserve eucharistique qui par respect sera conservée dans ce qui est appelé « tabernacle », tente qui abritait l’arche d’Alliance pendant l’Exode au désert du peuple de Dieu. Cela supposait une théologie de la présence du Corps du Christ qui va se développer au XIIème s., notamment avec la théologie de la « présence réelle » selon diverses explications théologiques (transsubstantiation…). Cette insistance sur la présence réelle invite certains à une adoration-aide mémoire de la fraction du pain eucharistique : « L’adoration demeure toujours à l’ombre de la fraction et dans son embrasure, il est légitime de demeurer ensemble dans la compagnie (cum, panis) du pain qui silencieusement nous agrège les uns aux autres » (François Cassingena-Traverdy, Christus 227, « Adorer, le refus des idoles », p. 325).

 

La place de l’adoration va plus loin. De « l’aide mémoire eucharistique », dans le silence solitaire devant le tabernacle clos, l’adoration demandera une « épiphanie», une « monstrance » dans l’ostensoir. Mais il ne faudrait pas que la fascination exercée par l’ostensoir de vermeil ne remplace en nous l’appétit du pain quotidien (Mt 6, 14) et que « l’azyme de l’hostie exposée ne nous fasse oublier la manne du désert » (Ex 16, 15) (François Cassingena-Taverny, op. cit. p. 317). « C’est l’amour que nous avons les uns pour les autres » (Jn 13, 35) qui demeure l’ostensoir le plus transparent, le plus urgent, le plus pratique, et la suavité ni la splendeur d’aucun autre ne saurait nous distraire de l’austérité de celui-là dont la patiente confection met à l’œuvre non pas notre dévotion mais notre responsabilité » (id. p. 325).

 

ADORATION ET SPIRITUALITE

 

         On le voit donc la place et l’expression de l’adoration dans la spiritualité chrétienne va être liée à l’histoire de cette spiritualité, qu’elle soit bénédictine, dominicaine, franciscaine, jésuite ou sulpicienne.

La contemplation n’est pas l’adoration alliant le besoin de voir à celui d’écouter avec l’importance de la « lectio divina » méditation de la parole de Dieu. Mais aussi par le souci de transmettre aux autres ce qui a été contemplé ! « Aliis contemplata tradere » selon la spiritualité dominicaine.

Pour le frère Marie-Dominique Chenu « la vraie contemplation a pris corps en moi grâce à la rencontre du monde… J’ai découvert que le monde est un bienfait de Dieu, c’est le lieu même où se manifeste sa présence. Comme historien, je regarde les événements comme le signe de ce travail de Dieu parmi les hommes ! La vie contemplative n’est pas une adoration close si on la laisse déborder ». Le monde leur tient lieu de cellule et l’océan de cloître  (tradition dominicaine, Cahiers S. Dominique, 311, mars 2013, p. 46).

 

Mais quand François de Sales voulut créer avec Jeanne de Chantal, en 1610, l’ordre féminin contemplatif de la visitation pour « visiter » les pauvres et les malades (à la manière des Filles de la Charité de Vincent de Paul et Louise de Marillac), Rome imposa la clôture aux Visitandines les empêchant ainsi de « visiter » ! C’est de la visitation de Paray-le-Monial qu’à la fin du XVIIème s. s’est répandue la dévotion au Sacré-Cœur (Saint Jean Eudes et les révélations reçues par Marguerite Marie Alacoque).

C’est à partir du XVIIème s. que l’adoration va se trouver liée aux dévotions, spécialement au XIXème s. A titre d’exemple, examinons Théodelinde Dubouché, née en 1809. A 20 ans, première « grâce » : « un feu ardent pour Dieu s’alluma dans mon cœur. Je priais, j’aimais, j’adorais Dieu comme je ne savais pas qu’on put le faire ». Songe en 1847 : « Le Seigneur couronné d’épines pose sur ses livres des gouttes de sang ». « Tu es ma bien aimée, je t’ai choisie. Ces deux gouttes de sang de ma bouche, je te les donne pour les pécheurs ». Il y aura ensuite la vision d’un « canal d’or » reliant le cœur du Christ au sien. En 1849, Téodelinde prononce ses vœux : la congrégation de l’Adoration Réparatrice est née. Elle mourra en 1863 dans son monastère de la rue d’Ulm. Aujourd’hui, une jeune sœur entrée au monastère de l’Adoration Réparatrice, rue Gay Lussac à Paris résume sa vie : « Dieu, j’adore ! » (Les essentiels,de La Vie n°3559, 14 novembre 2013).

 

L’ADORATION VECUE PAR LES JEUNES AUJOURD’HUI

 

         Quelle est ma place de l’adoration dans la prière d’un certain nombre de jeunes dans la mouvance du groupe charismatique de l’Emmanuel ou de rassemblement de jeunes aussi différents que les J.M.J. (Journées Mondiales de la Jeunesse innovées par Jean-Paul II) et les rencontres de Taizé (dans la spiritualité d’un pasteur genevois, le frère Roger) ?  

Les « jeunes » rassemblés dans cet esprit d’un christianisme vivant, donnent une place importante à l’adoration, attitude de prière silencieuse et solitaire au milieu d’une foule heureuse de prier ensemble.

 

Y-a-t-il un lien avec ce que nous avons pu caractériser de l’adoration dans la tradition chrétienne ? La réponse brutale serait de dire qu’il n’y en a que dans la mesure où les participants de cette invitation à la prière d’adoration spontanée, veulent l’enrichir de ce qui est l’original de l’adoration chrétienne.

 

Les psychologues, sociologues et théologiens (Guy Lescanne, Patrick Prétot…) ont bien souligné que cette génération (CF article Génération Y,) était une génération qui avait besoin de modèles identificatoires, « trouver leur propre personnalité en s’identifiant ne serait-ce qu’un temps à celles et ceux qu’ils admirent » (Guy Lescanne, Christus, 227, p.332). Ce besoin de modèles, politiques (Martin Luther King), humanitaires (Mère Theresa) ou spirituels (Charles de Foucauld) pourrait en faire des idoles. Si ces modèles sont chrétiens, ils peuvent devenir des idoles chrétiennes ;

 

 Jésus lui-même devient une idole quand il est projection des désirs, des peurs, des besoins d’identification ou de protection des croyants. Cela pourrait être le risque d’une adoration trop personnelle de la personnalité.

Mais il faudrait que l’adoration dans ce climat spirituel actuel soit l’apprentissage de la double proximité de Dieu et des hommes. L’adoration d’un Dieu fait homme pour que l’homme soit divinisé comme l’exprimait déjà Athanase au IIIème siècle ! Sait-on suffisamment aujourd’hui enrichir la quête des jeunes de cette théologie biblique et patristique de l’adoration chrétienne ?

 

 

Patrick Jacquemont,  CETAD,  Fête du Christ-Roi
DIEU, J’ADORE

Bibliographie interne

 

 

 

Adoration, Le Robert, Dictionnaire historique de la langue Française

 

Adoration, Vocabulaire de théologie biblique

 

Adoration, Dictionnaire culturel du christianisme, Cerf. Nathan, 1984, p.20

 

Adorer, Le refus des idoles, Christus, n° 227, juillet 2010

 

                Sylvie Germain, Le sens de l’adoration, Toucher, Voir, Ecouter.

 

                Claude Flipo, La fascination de la nature. Un retour au sacré immémorial.

 

Claude-Henri Roquet, De l’adoration de l’un à l’idolâtrie du rien. Le règne du Divertissement.

 

                Brigitte Picq, L’épreuve du veau d’or. Fabrique et destruction de l’idole.

 

                Françoise Mira, L’adoration dans la bible. Une marche à l’étoile.

 

                Frère Emile, Taizé, « Ils adorent d’une façon nouvelle », Eblouissement d’un amour.

 

François Cassingena-Tréverdy, De l’adoration eucharistique. « Ton souvenir en moi luit un ostensoir ».

 

                Guy Lescanne, Idoles ou modèles. Chez les jeunes et les moins jeunes.

 

                Marie-Jeanne Coutagne, « Si tu savais le don qu’est Dieu ». L’adoration comme subversion.

 

La contemplation, Marie-Dominique Chenu, Patrick Jacquemont, Cahiers S. Dominique, 311, 03.11.13, p. 45, 49.

 

« Dieu, j’adore ! » Delphine-Marie Duplan, Essentiels / La Vie n° 3559, 14/11/13

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