En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 12 mars 2014
La joie de l’Evangile
(François évêque de Rome, Evangelii gaudium, 2013)
Toutes les œuvres littéraires, qu’elles soient politiques, romanesques, philosophiques et même théologiques, ont un vocabulaire prioritaire - répétitions, refrains, mots clés ou mots secrets à déchiffrer. Cela est d’autant plus vrai quand il s’agit d’un auteur unique mais peut le demeurer dans une œuvre composite, sur plusieurs siècles, comme dans la Bible qui est une « bibliothèque », avec le Premier Testament et la diversité des évangélistes, catéchètes, prédicateurs du Second Testament ; qui plus est, s’adressant à des auditoires différents (ainsi les évangélistes Matthieu et Luc). Il est cependant passionnant de chercher le fil rouge qui permet de repérer la littéralité, sinon la tonalité, des textes bibliques, contextuels dans leur rédaction comme dans leur réception.
Le ton et la littéralité des premières interventions (interviews, allocutions et prédications) du cardinal Bergoglio, élu évêque de Rome et pape par le Conclave, sont très clairs, dès le choix même du nom qu’il a choisi à la suite de François d’Assise, tout jésuite qu’il soit, marqué par la spiritualité d’Ignace de Loyola. Le titre de la première Exhortation apostolique, totalement personnelle, le manifeste, avec la confirmation des nombreux gestes d’accueil et d’amitié qui sont les siens : Evangelii gaudium, La joie de l’Evangile. Laissons aux théologiens lexicologues le soin de compter les emplois de gaudium - joie. Le titre même de cette exhortation apostolique qui ne veut pas être une encyclique bouclant des affirmations théologiques, exprime bien l’insistance du pape François : « La joie de l’Evangile remplit le cœur et la vie de ceux qui rencontrent Jésus » (n°1). La première citation est celle de Paul VI, une Exhortation apostolique elle aussi, Gaudete in Domino : « Personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur ». Les citations bibliques des deux Testaments suivent alors. Un joyeux cocktail ! Avec le prophète attendu, Esaïe : « Pousse des cris de joie, des clameurs » (Es 12, 6), le pape François cite plusieurs autres textes prophétiques dont celui qui le « remplit de vie » : «Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, il tressaillira dans son amour, il exultera de joie, il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3, 17). Les citations du Second Testament sont plus attendues. Le message de l’Annonciation faite à Marie : « Réjouis-toi » (Lc 1, 28), puis la joie de Jean-Baptiste (Jn 3, 25), de Jésus lui-même (Jn 15, 11), et la joie promise aux disciples (Jn 16, 22). L’Exhortation conclut tout naturellement : « Pourquoi ne pas entrer nous aussi dans ce fleuve de joie ? » (n° 5). Sans nier qu’« il y a des chrétiens qui semblent avoir une âme de Carême sans Pâques » (n°6). Et de citer les Lamentations : « Mon âme est exclue de la paix, j’ai oublié le bonheur…. Il est bon d’attendre en silence le salut du Seigneur » (Lm 3, 17 et 26). Et que la joie revienne.
Une « joie évangélisatrice », « une joie missionnaire »
C’est alors (n°9) que l’Exhortation apostolique semble choisir une autre insistance qui peut s’exprimer comme « la douce et réconfortante joie d’évangéliser » et qui est encore une citation de Paul VI : « Que le monde de notre temps... puisse recevoir la Bonne Nouvelle non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Evangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçu en eux la joie du Christ » (Evangelii nuntiandi, 08/12/1975, n°80). Maintenant « la joie de l’Evangile » va se présenter comme « la joie évangélisatrice », « une joie missionnaire ». C’est le thème de la « nouvelle évangélisation », manière pape François, dans la perspective synodale pour laquelle il écrit sa propre Exhortation apostolique. On ne peut que citer les thèmes énumérés par le pape François lui-même (n°19) : « la réforme de l’Eglise en ‘sortie missionnaire’ », « les tentations des agents pastoraux », « l’Eglise comprise comme la totalité du peuple de Dieu qui évangélise », « l’homélie », « l’insertion sociale des pauvres », « la paix et le dialogue social », « les motivations spirituelles pour la tâche missionnaire ». Pour clore l’énumération, l’exhortation de la Parole de Dieu : « Réjouissez-vous sans cesse, dans le Seigneur réjouissez-vous » (Ph 4, 4).
Si stimulante et tonique que soit maintenant l’Exhortation apostolique du pape François, il n’est pas possible de détailler ce qui est très clair dans un texte qui va citer maintenant des propos sur la « nouvelle évangélisation » des papes Jean-Paul II et Benoît XVI. Avec des références à St. Thomas d’Aquin et l’appel à « une attention constamment éveillée aux signes des temps » (Paul VI, Ecclesiam suam, 06.08.1964, n°52). Plusieurs fois sera cité aussi le Document d’Aparecida (24/06/2007, 5ème Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes). Le chapitre sur l’homélie est très pertinent, mais il apparaît comme un « excursus » ; en regrettant que le sens originel d’homilia (en grec) ne soit pas évoqué comme « conversation joyeuse en fin de banquet », ce qui convient très bien à la joie de l’Evangile annoncé !
Il y a cependant une perspective particulière de la nouvelle évangélisation qui apparaît dans La joie de l’Evangile. « L’humanité vit en ce moment un tournant historique que nous pouvons voir dans les progrès qui se produisent dans les différents domaines... Mais certaines pathologies augmentent » (n°52). Suit alors une dénonciation des dangers de notre temps : « Non à une économie de l’exclusion » (n°53/54) ; « Non à la nouvelle idolâtrie de l’argent » (n°55/56) ; « Non à l’argent qui gouverne au lieu de servir » (n° 57), avec une belle référence à Jean Chrysostome : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons mais les leurs » (P.G. 48, 9920) ; « Non à la disparité sociale qui engendre la violence » (n°59/60). Il y aura donc lieu d’affronter les différents défis qui peuvent se présenter (n°61) : le courant sécularisé, la fragilité de la famille (n° 66), l’individualisme post-moderne (n°67).
Le mot « joie » réapparaît au cœur d’une dénonciation
des réalités humaines et ecclésiales.
Il s’agit donc d’inculturer l’Evangile au cœur des défis des cultures urbaines avec un tableau sévère de la réalité de la ville. L’analyse des défis de la nouvelle évangélisation au cœur des réalités humaines se fait insistante. « Non à l’acédie égoïste paralysante pour les pasteurs » (n°81) ; « le triste pragmatisme de la vie quotidienne de l’Eglise » (n°82) ; « une psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée » (n°83). Clairement la plus grande menace est là, elle touche l’attitude de l’Eglise et des chrétiens. « Ne nous laissons pas voler la joie de l’évangélisation » (n°83). Le mot « joie » réapparaît au cœur d’une dénonciation des réalités humaines et ecclésiales. « Non à la mondanité spirituelle » (n°95), « celle du gnosticisme » (une foi renfermée dans son subjectivisme) ou du « néo-pélagianisme de ceux qui font confiance uniquement à leurs propres forces » (n°94). Sans transition arrive un nouveau « Non » : « Non à la guerre entre nous » (n°98). « Attention à la tentation de l’envie. Nous sommes sur la même barque et nous allons vers le même port » (n°99). Suivent alors d’autres défis ecclésiaux, avec la place de la femme : « Il faut encore élargir les espaces pour une présence féminine plus affirmée dans l’Eglise » (n°103).
D’une manière peut-être inattendue, il peut apparaître que Evangelii gaudium, La joie de l’Evangile, marque une insistance sur les défis que pose le monde pour l’Eglise, et les dénonciations nécessaires qu’ils suscitent. Faut-il s’en étonner ou s’en attrister ? Le monde, notre monde, est bien le monde aimé de Dieu, le monde que Jésus Christ est venu sauvernon condamner (Jn 3, 16-17). C’est cette certitude qui habite le cœur du pape François et fait jaillir de sa bouche une parole prophétique : parole violente de dénonciation de tout ce qui abîme l’homme et s’oppose à la vérité, parole dure de refus des structures de péché qui nous engluent et qui mettent en danger de mort les êtres humains les plus pauvres et les plus fragiles, parole mordante pour secouer des chrétiens, pasteurs et fidèles, qui s’endorment dans le confort de leur fidélité...
A ce prix seulement, la joie de l’Evangile peut se répandre et éclairer largement notre monde.
Patrick Jacquemont, o.p., CETAD