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Ida, nonne, juive, polonaise - Un film de Pawel Pawlikowski

Publié le Samedi 29 mars 2014

Ida, nonne, juive, polonaise - Un film de Pawel Pawlikowski

                                            L’invitation permanente au voyage,
                                                pèlerinage de toute vie humaine



       Un film noir et blanc, sobre et séduisant. Un film gris et neige, faudrait-il dire. Deux femmes, deux vies. La tante, Wanda, tâche rouge avec son rouge à lèvres provocant, sa carrière politique de procureur, sanguinaire, « Wanda la Rouge », le sexe affiché de prostituée, le suicide en musique. La nièce, Ida, novice religieuse dans un orphelinat qui l’a accueillie lorsqu’elle avait trois ans. Voile gris pour encadrer un visage clair et lumineux, Ida est une eau-forte, où Wanda aurait exclusivement pris l’ombre et sa nièce, la lumière.

       Mais, au début du film, les deux femmes ne se connaissent pas, du moins pour Ida. Avec sa Supérieure, Ida a plusieurs fois invité sa tante à venir la voir au couvent. Pas de réponse ou de refus. C’est alors que la Mère supérieure va envoyer Ida dans un monde extérieur qu’elle ne connaît pas et n’a pas demandé à connaître. Mais cela paraît nécessaire pour la Mère supérieure qui tient à ce qu’Ida sorte, afin que le choix de prononcer ses voeux soit effectué en parfaite connaissance de cause. Voici l’icône initiale d’Ida : voile et manteau gris, une petite valise de voyage, et, en fond d’image, le couvent sous la neige qu’Ida laisse derrière elle. Nous n’en savons rien de plus, ni elle-même non plus.
 
       La ville, les transports en commun et l’immeuble dont le couvent lui a confié l’adresse. Ida frappe plusieurs fois à la porte qui finit par s’ouvrir quand un homme nu va achever de se rhabiller dans la chambre du fond. Première initiation pour Ida, sa tante est devenue prostituée. Mais la suite va être plus fondamentale quand Wanda montre des photos de famille. « Tu es là, autour de deux ans, et voici tes parents qui sont juifs ». C’est le secret le plus essentiel : « Tu es une nonne juive. Tes parents ont été éliminés, avec mon fils que j’avais confié à ta mère quand j’ai quitté la campagne pour mener une action politique qui a fait de moi un procureur impitoyable, d’où mon surnom ‘Wanda la Rouge’ ». Ida va en savoir très vite plus long sur sa tante. Elle aime les hommes et l’alcool, bu à pleine bouteille pour échapper au désespoir et à la tentation du suicide.

        Voici donc les deux héroïnes, la nièce, Ida, et la tante, Wanda, réunies. Elles décident de partir ensemble dans la voiture d’Anna pour retrouver le village familial. Le voyage permet à la tante de prolonger l’initiation de sa nièce. Quand Wanda ose demander à Ida si celle-ci pense parfois au sexe et qu’elle lui répond par la négative, le juge ne peut s’empêcher de la remettre devant son illogisme : « A quoi servent ces vœux de chasteté, si elle ne sait pas ce qu’elle manque ? Où est le sacrifice ? Pour refuser, il faut avoir accepté ; pour mourir, avoir vécu ». Sacrifice tragique introduisant à la suite de l’enquête. Le paysan qui a tué et enseveli les parents d’Ida va accepter de creuser dans la forêt. Les cadavres retrouvés, il s’effondre dans le trou. Ida, au bord de ce trou matériel de sa judéité, reste stoïque. Pour Wanda, ce sont aussi des meurtres de juifs par des polonais. Les images du transfert de ce qui reste des corps jusque dans un cimetière juif abandonné restent saisissantes dans leur sobriété. Est-ce la fin de l’histoire ?

       De retour dans la ville de Wanda, la prise en charge d’un auto-stoppeur musicien va conduire la tante et la nièce aux concerts donnés dans l’hôtel où joue le jeune et beau saxophoniste. Pour le cinéaste, « c’est la musique qui apporte la sensualité autour des personnages ». Wanda va participer au concert et au-delà. Ida, restée dans sa chambre, découvre un univers musical, celui du jazz avec Coltrane. Pour la première fois, au bord de son lit, elle enlève son voile et dénoue ses splendides cheveux. Par la suite, elle descendra danser. Wanda, après avoir encore bu chez elle de la Vodka au goulot de la bouteille, réalise enfin ce suicide qu’elle cherchait et repoussait à la fois. Après avoir mis sur son électrophone la symphonie Jupiter, elle se suicide. Enterrement, avec discours politiques convenus pour l’ancienne juge, Wanda la Rouge. Ida va se retrouver encore une fois au bord d’une tombe. Mais en face d’elle il y a le saxophoniste Liz. Ils vont rentrer ensemble chez Wanda. Quand ils se réveillent enlacés, Ida a maintenant les cheveux coupés. Le dialogue des amants d’une nuit va introduire à la fin du pélerinage des initiations d’Ida. Elle demande à Liz : « Maintenant qu’allons-nous faire ? -« Avoir un chien » - « Et après ? » - « Avoir des enfants » - «  Et après ? » - « Des problèmes comme tout le monde ». Il y a eu l’initiation aux origines juives d’Ida, l’initiation au monde extérieur, l’initiation à la sexualité. Cela suffit-il pour Ida ? Elle revient au couvent pour les voeux religieux des deux soeurs qui auraient pu être les siens. Elle a demandé, dans sa prière à la grande statue du Christ, un peu de temps. « Je ne suis pas prête ». A nouveau elle marche sur le chemin, le même chemin que pour son premier voyage. Mais cette fois-ci, sans valise !

        Pour nous il reste l’étonnant visage d’Agata Trzebuchowska. Une comédienne amateur. « Elle est très intelligente et concentrée. Elle observe, elle écoute. Aucune tendance histrionique, aucun tic. Elle pense, elle parle ensuite, elle n’est pas dans la séduction » (Pawel Pawlikowski, Entretiens réalisés à Paris, en français, le 11.12.13). Le gris du vêtement des soeurs (voile et robe) avant le voile noir des voeux, ne caricature pas avec tristesse la vie des novices religieuses. Mais ce qui est présenté comme essentiel, c’est l’initiation nécessaire pour les religieuses. C’est-à-dire la possibilité de reconnaître ses racines. Le cinéaste insiste sur le judaïsme d’Ida. Mais il est tout aussi nécessaire de reconnaître sa sexualité de femme, jusqu’au point de ne pas pouvoir se passer d’hommes, comme Wanda. L’hier et l’aujourd’hui de chacune, chacun.

        Mais que nous dit le film d’Ida sur le demain ? Il y a le demain impossible et le suicide de Wanda. Quel demain pour Ida ? « Je ne suis pas encore prête ». Peut-être faut-il interpréter la reprise du chemin par Ida, cette fois sans valise, comme l’invitation permanente au voyage, au pèlerinage de toute vie humaine. Ultime invitation d’Ida...

 Patrick Jacquemont, CETAD, 29.03.14

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