En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 19 mai 2014
A découvrir après la lecture |La joie de l’Evangile - Evangelii gaudium - texte paru le 12 mars dernier dans Regards sur la société
Gaudium et Spes
Dès l’ouverture la cible est différente : « le monde de ce temps » est au cœur de Gaudium et Spes.
Il ne peut s’agir de comparer deux textes, distants de près de cinquante ans, dans des contextes
de vie ecclésiale et des situations du monde très différents. Contextualité des textes, de
leur évaluation et de leur réception. Si dans les deux cas, gaudium, la joie, est mise en valeur dès
le titre du document, toute autre est une oeuvre personnelle et la lente et difficile
élaboration d’un texte d’un Concile, qui a demandé plusieurs rédactions à partir de ce qui a été
appelé communément le Schéma XIII. Mais ce sont les intentions qui sont différentes.
Pour le pape François, le thème central est celui de la « nouvelle évangélisation », lancée par
Jean-Paul II, qui devient dans l’Exhortation apostolique du pape François, « la douce et importante
joie d’évangéliser. » Pour Gaudium et spes, dès l’ouverture la cible est différente :
« La communauté des chrétiens se reconnaît réellement et intimement solidaire du genre humain
et de son histoire », « un message de salut vis-à- vis de tous ».
C’est donc bien « le monde de ce temps » qui est au coeur de Gaudium et spes. Ce choix délicat
était rendu possible du fait que le Concile avait traité de l’Eglise ad intra (examinée pour
elle-même). Le champ était donc libre pour considérer l’Eglise ad extra (tournée vers le monde).
Mais quelle signification donner au mot « monde » ? Il ne s’agissait pas de parler du monde
de manière négative comme il peut apparaître dans certains textes johanniques et pauliniens
(« le péché du monde » Jn 1, 29 ; « monde des ténèbres » Ep 6, 12). C’est Mgr Charrue qui
apporta les lumières qu’on pouvait attendre d’un exégète et du Vice-Président élu de la Commission doctrinale. « Le monde désigne la famille des hommes aimés par Dieu... Le monde est
aussi la terre confiée par Dieu aux hommes... » (Edition de Gaudium et spes, Action populaire,
1966, p.57). De ce fait le Concile pourra faire sien le discours de Paul VI :
« Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur tous les hommes d’aujourd’hui...
Les valeurs qui leur sont chères ont été non seulement respectées mais honorées, tous leurs efforts
ont été confirmés, leurs aspirations purifiées et approuvées avec force ».
Les signes des temps
L’Eglise doit savoir écouter; cette écoute « c’est le discernement des temps »
« Tout ce que nous avons dit sur la dignité de la personne humaine, sur la communauté des
hommes, sur le sens profond de l’activité humaine, constitue le fondement du rapport qui existe
entre l’Eglise et le monde et la base de leur dialogue mutuel » (Gaudium et spes 40 §1).
Il fallait faire faire ou refaire tout ce chemin théologique pour oser dire que l’Eglise doit savoir
écouter du monde contemporain dans toutes ses dimensions, savoir écouter de l’art et de la
musique, de la pédagogie à la fin de vie, du politique à l’économie, des philosophes et des
théologiens.
Cette écoute, c’est « le discernement des signes des temps ». La formule est devenue courante
depuis le Concile qui, pourtant, ne l’emploie pas. Mais elle apparaît chez Jean XXIII dans
Pacem in terris (11.04.1963), chez Paul VI à la veille de la troisième session du Concile (08.09.64) :
« La voix du temps dans les besoins des hommes, les phénomènes de l’histoire ».
Avec l’intervention de Mgr Goujon : « Il faut analyser les signes des temps et rechercher ce qui est
la volonté de Dieu, et d’autre part ce qui est conséquence du péché » (23.10.64).
Le texte intérimaire d’Arricia ne fait plus mention de l’expression. Mais l’expression est remise en
valeur dans l’exposé préliminaire du Concile, retrouvant la mention des signes des temps
de la bulle d’induction du Concile de Jean XXIII (25.12.61). On peut le retrouver dans d’autres
textes conciliaires (Liturgie n°43, Laïcs n°14, Prêtres n°9).
La plus explicite de ces interprétations est celle du frère Marie-Dominique Chenu, o.p., cheville
ouvrière du Schéma XIII, qui devait devenir Gaudium et spes (N R T 1965, 1, 29-39).
C’est le choc même de la mutation sociale sur une humanité en effervescence qui est le signe des
temps en soi et pour une capacité à la fraternité évangélique. Il y a une actualité du signe
pour une actualité de l’Evangile (p.34). « Le prophète est plus réaliste que le docteur parce qu’il lit
dans l’histoire » (p.34). « Il perçoit les signes des temps au-delà des énoncés de principe » (p.39).
Sans doute, ces valeurs profanes demeurent ambiguës. Fut-ce dans leur troublante ambiguïté, elles
sont « en attente ». C’est l’expectatio creaturae de Romains 8, 19.
Quelle joie pour M.-D.Chenu de citer S. Thomas et « les puissances obédentielles » de toute la
création (De virtutibus in communi, art 10, art 13). Aux premiers siècles de la théologie, il
pouvait être mis en valeur une préparatio evangelica. Redécouverte dans le passé. Avec les
« signes des temps » nous sommes dans la prospective de l’avenir, à savoir discernement des
signes des temps.
« Puisse le chrétien, puissent les chrétiens en Eglise percevoir avec intelligence, avec émotion, sous
le choc de l’événement, dans sa nouveauté surgissante, les signes du temps de Dieu,
inscrits dans les réalités profanes. Ils auront alors la surprise -heureuse surprise, s’ils sont assurés
dans leur foi- de se trouver en dialogue avec le monde, un monde qui est parvenu, dans
la connaissance des ses lois, à l’autonomie de sa croissance et de sa gestion. Ils auront alors la
surprise -joyeuse surprise, s’ils sont animés par l’amour fraternel- de reconnaître la grâce au
travail dans les non-chrétiens. Car l’actualité de l’Evangile passe par les questions des hommes » (Marie-Dominique Chenu, op.cit. p.34)
Si aujourd’hui, comme nous l’avions dit, dans un article précédent, (1) le pape François lance au
monde un défi au ton prophétique, dénonçant ses refus et ses fermetures, l’appelant à la
conversion, c’est aussi pour rappeler aux chrétiens qu’ils doivent sans cesse lire les signes des
temps, trouver dans ce monde les germes de l’espérance, lutter avec les autre hommes contre
tout ce qui peut abîmer l’humanité, et offrir aux plus exclus la joie de l’Evangile.
Patrick Jacquemont, o.p., CETAD
1 – |La joie de l’Evangile - Evangelii gaudium - 12 mar
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