En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Débattre en Eglise

Publié le Mercredi 4 juin 2014

Débattre en Eglise

 

Le débat éclaire la réflexion collective

Le vocabulaire du débat est-il seulement lié aux lieux politiques, sociétaux et journalistiques ? S'il y a débat, il y aura t'il pour autant des batailles, des gagnants et des perdants. Le véritable débat est celui qui dans les cas fait avancer la réflexion.

Les communautés chrétiennes peuvent-elles échapper au débat ? N'auraient elles pas grand intérêt à débattre

Ne faut-il pas analyser les expériences passées et présentes des Eglises aujourd'hui à l'heure où elles invitent au dialogue?? Contre quels risques, ces expériences des Eglises se sont-elles prémunies pour débattre en vue d’éclairer l'opinion des hommes et femmes de leur temps, croyants et non croyants ?

I - Le débat dans les Eglises : "disputatio".

II est nécessaire de garder le mot latin "disputatio", car il ne s'agit pas de disputes à l'école, en famille, peut-être même au catéchisme, ou dans des discussions de trottoir au sortir des églises.

Plus largement, il ne s’agit pas d’un rapport de forces entre des intérêts divergents et qui recourent à des moyens de pression pour rallier à leurs positions. Dans la "disputatio", les participants ne promettent ni ne menacent, ils cherchent à gagner l'accord par la vérité factuelle ou la justesse des arguments qu'ils avancent.

Il y a eu l'exemple scripturaire du débat entre Pierre et Paul sur les 2 visages de l’Eglise. Il ne s'agit pas d'un duel entre deux colonnes de l'Eglise qui est en train de naître (Ac.15, 6-7). " Les païens devenus chrétiens devaient-ils passer par l'observation des rites juifs?". Ne réduisons donc pas le débat à un duel entre deux protagonistes, ne sous-estimons pas sa portée théologique : il a été décisif pour l'avenir des Eglises. Ce sont deux visages des Eglises qui sont en débat : portes ouvertes ou portes fermées, mais aussi rupture ou unité?; l'ouverture prônée par Paul l'emporte, mais Pierre maintient et assure l'unité, acte fondateur de l'Eglise.

Dans l'évolution des figures de l'Eglise il y aura de nombreuses disputes et divisions jusque dans les Conciles et leur préparation. Ainsi pour le Concile de Nicée (325) l'élimination sur le chemin de certains évêques opposés à la doctrine d'Athanase. Il faut en dire autant de certains Conciles régionaux. Mais les premiers conciles oecuméniques ont formulé à nouveaux frais et pour l'avenir, la foi de l'Eglise.

Puis avec le Moyen Âge "au sens large " (comme aimait à le situer Jacques le Goff déstructurant les frontières habituelles), apparaît la "disputatio", et les "questiones" qui structurent les Sommes comme celle de Thomas d'Aquin.

Une illustration spectaculaire en est donnée avec la « disputatio de Valladolid ». Il y a bien un débat entre le prélat de Rome, Sepulveda et le dominicain Bartholomée Las Casas, défenseur des Indiens qu'il faut sauver parce que "Eux aussi ont une âme"?: la preuve en fut donnée par l'éclat de rire moqueur de ces Indiens, quand le prélat arbitre de la "disputatio", trébucha en descendant de son estrade. Mais surtout, la "disputatio" avait permis de développer un argumentaire précis pour chacune des positions tenues par les opposants.

On va retrouver la "disputatio" après des siècles d'affirmation dogmatique. C'était à Oxford le 30 juin 1860. Charles Darwin avait publié en 1859 "De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle" où il exprimait sa théorie de l'évolution des espèces. Il ne vint pas à la "disputatio", mais sa thèse fut soutenue par Thomas Huxley, le "bulldog" de Darwin. En face de lui, Samuel Wilberforce, évêque d'Oxford pour qui nul ne devait toucher au dogme de la création. La "disputatio" ne fut pas sereine mais elle aboutit à une avancée dans la réflexion : le talent de Thomas Huxley permit d'obtenir que le président de séance autorise l'évocation de la parenté entre l'homme et le singe.

Ainsi, cette "disputatio" avait atteint sa visée?: éclairer l'opinion des participants avant une décision(indépendamment du fait que tout se termina par un véritable combat de chiffonniers, un évêque et un académicien s'insultant au sujet de leurs ancêtres gorilles).

Tel est l'enjeu de toute "disputatio" qui devrait demeurer aujourd'hui ( Regards sur la Société CETAD avril 2009).

II - De la "disputatio" au dogmatisme.

La "disputatio" invitait à une forme de débat se rapprochant du dialogue qui écoute et cherche à comprendre la position de l’autre. Mais le dialogue en Eglise a pu se durcir par la référence aux dogmes qui interdisent le débat, référence ne reflétant plus les valeurs des positions de chacun.

Le débat est mort-né avec Galilée (1564 -1642), condamné par le tribunal de l'Inquisition. Jérôme Savonarole, dominicain, est condamné à mort par le pape Alexandre VI Borgia, attaqué dans son couvent San Marco, pendu puis brûlé (1458).

Martin Luther (1483 -1546), ermite de Saint-Augustin, est soucieux de débattre et de provoquer des débats publics qu'il résume avec les 95 thèses affichées sur la porte du château de Wittenberg (1517) où il dénonçait la vente des indulgences, avant de nombreux écrits théologiques dont "Le petit traité de la liberté". Excommunié (1521), il entreprend la traduction de la Bible en langue allemande au château de Warburg où il est protégé par Frédéric de Saxe. Le dissentiment théologique s'aggrave lors de son mariage avec Katharina von Bora, religieuse (1525). En 1529 il rédige le premier "Catéchisme dialogué pour les enfants" qui suscita la publication du Catéchisme du Concile de Trente (1566). Ce Concile difficilement mené à bout en trois périodes, avait été convoqué par Paul III à la demande de CharlesQuint, pour faire face aux progrès de la Réforme protestante. Le Concile n'est plus un lieu de débat mais de doctrine définie par l'Eglise de Rome.

Que dire du Concile Vatican I (Pastor aeternus) qui définit l'infaillibilité dogmatique du Pape, après la bulle "Ineffablilis Deus" du 8 décembre 1854 affirmant l'Immaculée Conception de Marie malgré les critiques lucides de nombreux théologiens.

L'Eglise de Rome ne débat plus mais définit. La consultation conciliaire peut se faire même par "correspondance", à distance ! Les condamnations peuvent se multiplier avec la crise moderniste dont les éléments avaient été définis à l'avance par le pape Pie IX. En devenant une sorte de ville forte enfermée dans ses remparts, et en refusant de bien peser le pour et le contre dans les circonstances qui sont les siennes, l’Eglise améliore-t-elle la réflexion collective??

Enfin Vatican II renversera cette approche du débat, en bloquant le dogmatisme de l'Eglise de Rome. Ce Concile pastoral fut porteur de propositions, avec de véritables débats en salle conciliaire, dont certains sont restés exemplaires.

Mais le temps des débats était-il à nouveau rétabli dans l'Eglise Latine ?

L'exemple du débat sur la possibilité de la contraception dans la vie du couple fait "tâche noire", avec la publication par Paul VI de l'Encyclique Humanae Vitae. Préparé par une large commission de cardinaux, évêques, laïcs (femmes et hommes), le débat devait aboutir à la reconnaissance de ce choix pour des couples chrétiens. Mais la nuit ne porta pas conseil au trop scrupuleux Paul VI qui promulga Humanae Vitae. Cette prise de position traditionnelle de l'Eglise à l'encontre d'une opinion publique très largement favorable à un assouplissement de la doctrine catholique déclencha une profonde crise d'autorité? et interdit de fait tout débat ecclésial.

Le théologien Yves Congar a bien mis en valeur la place de la "réception" pour toute décision accouchée sans débat en Eglise ( Regards sur la société CETAD juillet 2008).

III Le débat difficile dans l'Eglise du XXIème siècle

C'est avec ce parcours difficile illustrant les différentes approches du débat en Eglise, tantôt "disputatio" visant le dialogue et la justesse des arguments avancés, tantôt rapport de force refusant toute délibération, que se situent aujourd’hui encore plusieurs difficultés à reconnaître la place du débat dans la vie ecclésiale occidentale. A quelles conditions le débat améliore-t-il la réflexion collective?? Il peut être utile de l'analyser.

1) Le refus du débat avec Florence Brugère

Florence Brugère, philosophe, avait été invitée à participer à une session proposée par les responsables très officiels, de la Commission de pastorale familiale. Spécialiste du "care", "soin", (Regards sur la société CETAD). Il fut craint qu'elle ne traite aussi du "genre" (cf.Regard sur le monde, CETAD juin 2011) et les réseaux traditionnels qui s'étaient manifestés lors de la manifestation contre le Mariage pour tous firent pression sur l'évêque du Havre, Mgr Brunin, en charge du Conseil Famille et Société au sein de la Conférence des évêques de France. Il estima donc que "les conditions du dialogue n'étaient pas réunies et qu'il valait mieux éviter la crispation". L'invitée se retrouva donc interdite.

Les évêques français ne pouvaient pas éviter d'aborder le débat sur le "care", "soin", à la rencontre de Lourdes. Le président de la Conférence épiscopale s'est voulu rassembleur et apaisant. Mais c'est seulement à huit clos que "chacun" a pu s'exprimer de manière fraternelle, sur la décision prise par Monseigneur Jean-Luc Brunin qui a privé la Commission de pastorale familiale de l’éclairage apportée par cette spécialiste. C'est aussi seulement à huit clos que "chacun" a pu s’exprimer sur les raisons et le sens du voyage à Moscou de Monseigneur Aillet, évêque de Bayonne, (soucieux du patronage du Patriarche de Moscou pour la théologie morale). Le huit clos serait-il le lieu approprié du débat en Eglise, pour bien peser le pour et le contre des positions?de chacun ?

 

2) Un autre débat a commencé à faire beaucoup de bruit dans le monde éditorial, en France. C'est le débat autour du livre "?Le déni. Ils sont au pouvoir, elles sont au service. Enquête sur l'Eglise et l'égalité des sexes", de Maud Amandier et Alice Chablis (les deux auteures ont choisi des noms d'emprunt), Bayard, 2014, avec une préface de 9 pages du théologien jésuite Joseph Moingt. Le livre de 374 pages veut-il être un pavé dans une mare déjà agitée par de multiples publications, justement signalées dans la bibliographie des documents de la pensée contemporaine et de la filmographie, puis des textes du Magistère ? Le sous-titre du livre présente bien ce qu'il veut être, "une enquête sur l'Eglise et l'égalité des sexes". Avec une formule qui précise ce qu'a pu être la "motivation" des deux auteures?: "Ils sont au pouvoir, elles sont au service".

Il a suscité aussitôt des vives réticences, voire des condamnations exprimées en des termes méprisants (cf. Le Point avec Fabrice Hadjadj).

C'est ici que le théologien dominicain peut réagir. Pourquoi David ne veut-il aller attaquer le Goliath, image de puissance inviolable, invincible, que par l'accumulation des citations et références du Magistère (Concile Vatican I, curieusement placé après le Concile Vatican II ! (p. 360) ? Face à la difficile mésestime de la place de la femme dans l'Eglise, suffit-il de mettre en exégèse la Lettre apostolique sur la dignité et la vocation de la femme, Jean-Paul II, Mulieris dignitatem 15.08.88, n. 8?: "D'une certaine façon, la description biblique du péché originel dans la Genèse "répartit" les rôles qu'y ont tenus la femme et l'homme". Il n'est pas bon que le recours à l'Ecriture ait voulu être libre des recherches, nouvelles, critiques, de l'exégèse libre contemporaine. Joseph Moingt le signale trop rapidement dans sa préface du livre. "L'apôtre Paul peut être accusé d'avoir répandu l'anti féminisme dans l'Eglise pour avoir commenté le récit de la Création en termes de domination de l'homme sur la femme". Est-il fraternel de dire comme Paul Valadier (S.J.), moraliste sérieux, que "Joseph Moingt vit sa crise d'adolescence"?? Qu'on juge ce dernier sur l'article des Etudes (cité dans la bibliographie p. 377 : "Les femmes et l'avenir de l'Eglise", Etudes n° 414, janv. 2001). (En outre, une telle attitude vise-t-elle à faire avancer le débat par la recherche de la vérité factuelle ou la justesse des arguments?que l’on peut opposer ?)

IV- Pour une culture du débat

Débattre suppose des qualités qui ne sont pas innées et demande donc initiation, éducation, culture…Tout d'abord d'un point de vue humain. Débats humanistes, philosophiques et politiques.

Mais "être grand, c'est soutenir une grande querelle" défie le Hamlet de Shakespeare. Pas de débat sans battants mais la bataille doit être à la régulière, à parts égales. La culture joue également beaucoup, ainsi dans les pays anglo-saxons. Pour ce qui est des Eglises, les traditions sont différentes pour former au dialogue. Le journal hebdomadaire Réforme, publie depuis des années une double page intitulée "Disputatio". Par ex. le 20/03/2014, n°3553 "Est-il raisonnable pour notre pays d'envisager un renoncement à l'arme nucléaire dans un avenir proche." (p. 12)?; "Oui. Il est possible d'organiser une renonciation à une certaine catégorie d'armes" (Michel Drain)et p. 13?: "Non. L'ordre nucléaire a canalisé les tensions et procure une instabilité" (Contre Amiral Jean Dufourcq).Mais ce sont tous les chrétiens qui doivent se former à l'éthique du dialogue, car il n'y a pas à craindre les débats dans l'Eglise (Laurent Villemin, La Croix 08/04/2014).

Patrick Jacquemont CETAD

 

 

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