En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Madeleine Delbrêl

Publié le Jeudi 4 septembre 2014

Madeleine Delbrêl

 

Vie consacrée, vie religieuse aujourd'hui ?

 

    Il y a eu « l'Année du Curé d'Ars », « l'Année de la foi »… François, l'évêque de Rome, a choisi pour l'année 2014 « l'Année de la vie consacrée ». Elle commencera fin 2014 pour s'achever le 02/02/16, Journée mondiale de la vie consacrée. Outre des manifestations locales partout dans le monde, en janvier 2015 sera organisée à Rome une rencontre œcuménique avec des personnes consacrées d'autres Eglises chrétiennes, à l'occasion de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Il y aura aussi des rencontres destinées aux formateurs de la vie consacrée en avril et septembre 2015 et un atelier organisé pour les jeunes consacrés. L’insistance sur ce vocable « vie consacrée » signifie-t-elle que la vie consacrée serait en crise aujourd'hui ou même en conflit avec Rome, comme cela est apparu avecla Conférence des supérieures majeures américaines(2013-2014) ?
 
    Mais préalablement il est nécessaire de rappeler que le vocabulaire de la vie religieuse comme vie consacrée ne va pas de soi. Faut-il rappeler que beaucoup de religieux et de religieuses ont pu regretter que la vie religieuse ne soit pas considérée comme sacramentelle avant que le Concile de Trente ne définisse les sept sacrements de l'Eglise de Rome ? Ne faut-il pas reconnaître que la vie religieuse est une vie charismatique ouverte à de multiples différences, selon la diversité des fondateurs et des fondatrices (le plus souvent conjoints), dans une interprétation différenciéeselon les temps et les lieux. Ce qui laisserait la possibilité permanente d'un renouveau d'actualisation. Mais alors, plutôt que de vie religieuse qui serait consacrée, on devraitparler de vie charismatiquequi se consacre à des formes de vie baptismale aux structures communes adaptées. Des vies religieuses consacrées à des choix prioritaires. Le XXème siècle nous offre des exemples suggestifs.
 
Madeleine Delbrêl: Une vie consacrée aux gens des rues d'Ivry.
 
    Elle est née le 24 octobre 1904 à Mussidan en Dordogne. Elle est morte le 13 octobre 1964 à Ivry ,11 rue Raspail, le centre et le cœur de sa vie charismatique. "Famille faite de tout" dira-t-elle d'elle-même. Avec son père, employé aux Chemins de Fer, elle voyage et fait de multiples rencontres ; ainsi le docteur Armaingaud, créateur en 1912 de l'Association des Amis de Montaigne, libre penseur, parrain du futur dominicain Jean Maydieu. Madeleine fait du piano, dessine et publie des poèmes. "La route" recueil de poèmes publié en janvier 1927 vaudra à Madeleine Delbrêl le prix Sully Prudhomme en 1927. D'une manière imprévue, le mot clé de Madeleine sera vers 1922 « Dieu est mort, vive la mort ! » (Nous autres, gens de la rue, p. 57).
Mais deux personnes vont bousculer l'itinéraire de la vie de Madeleine : Jean Maydieu et l'abbé Lorenzo. Pour Jean Maydieu, il semble bien que des fiançailles aient été envisagées avec ce brillant élève de l'Ecole Centrale, dansant avec lui une nuit entière à Arcachon. Mais ce fut au cours du service militaire, une rupture brutale et sans explication, sinon ce que peut en dire Madeleine beaucoup plus tard dans une lettre à la sœur du frère Jean-Augustin Maydieu, à la mort de celui-ci : « Ma gratitude pour votre frère est double : celle de m'avoir fait rencontrer Dieu… et celle de s'en être allé ». Le retournement de la foi de Madeleine ne peut être ramené au rôle de Jean Maydieu avec qui elle parlait de St Thomas d'Aquin mais le fait est là. Avec le nouveau mot clé de la vie de Madeleine :"J'avais été et je suis restée éblouie par Dieu".
Sur ce nouveau chemin de foi, Madeleine rencontre l'abbé Jacques Lorenzo, prêtre, le 29 juin 1921. Il devient Fils de la Charité à Clichy mais il revient trois ans plus tard à la vie diocésaine à la manière de l'abbé Godin. L'abbé Jacques Lorenzo est nommé vicaire à la paroisse St Dominique (Paris 13ème) et aussi aumônier de la troupe scoute. C'est alors que Madeleine rencontre le mouvement scout (1929). Elle voudrait une meilleure formation des cheftaines. Avec le père Lorenzo elle voudrait faire "exploser l'Évangile". En 1930, elle forme avec d'autres cheftaines et guides, la patrouille Saint-Dominique, avec commentaire des Actes des Apôtres par le père Lorenzo, tous les quinze jours. A la Pentecôte 1931, plusieurs manifestent le désir de vivre une vie évangélique plus absolue,en commun. Les vacances passent, le groupe change de nom. Il s'appelle désormaisLa Charité. Le patronage ne sera plus celui de Saint-Dominique mais de Saint-Vincent de Paul. Il faut donner à tous les membres de La Charité une formation sociale au moins sommaire.
 
    Au même moment le père Doncoeur dans Etudes souligne que l'aide paroissiale de nombreuses religieuses met en péril leur âme et que de nouvelles congrégations doivent « travailler pour le Christ »(Etudes 08 - 20/08). Un débat s'ouvre à La Charité : « Non pas travailler pour le Christ mais être le Christ pour faire ce que fait le Christ ». La vie qu'envisage La Charité est incompatible avec la vie religieuse telle qu'elle était vécue alors. Mais l'abbé Lorenzo est sceptique. Madeleine dira : « Notre famille est née presque que malgré lui mais n'aurait pas existé sans lui ». L'abbé s'exécute et écrit au père Boisard (sulpicien) : « C'est une œuvre du bon Dieu. Marchez, mais ne formez pas une congrégation religieuse ». Même conseil du cardinal Verdier avec son approbation du projet : «Très bien, mais surtout pas de congrégation religieuse ». En septembre 1939 un groupe plus restreint se distingue à l'intérieur de La Charité. Il se nomme La Charité de Jésus. Il fait un stage à l'hôpital de Mussidan. Mais où s'insérer ? Clichy ou Ivry sur Seine, sur les conseils de l'abbé Lorenzo ? Ivry s'impose avec cinq candidates. Madeleine n'en est pas car elle veut terminer ses études d'assistante sociale commencées avec le pasteur Paul Doumergue (E. D. S. S., rue Notre-Dame-des-Champs). Alternance de cours et de stages. Nous retrouverons cette démarche, comme creuset de nouvelles communautés religieuses, avec Marthe-Marie Jacquemont (Le Mée, Dammarie les Lys, 26.11.1903 - 18.09.1988), fondatrice des Dominicaines du Verbe incarné (1935). Madeleine enverra un beau bouquet de roses, le jour de la fondation de sa nouvelle amie pour qui le service public sera aussi prioritaire que pour elle.
 
    C'est la retraite de départ pour Ivry chez les dominicaines de St Maur dans le Val de Marne. Trois jours de prédication de l'abbé Lorenzo. Vœux privés. Pas de statut canonique. La forme de la célébration est très scoute. Le vocabulaire de « novice » apparait. « Maintenez-vous votre demande ? » Remise de la Croix. Lecture du Sermon des Béatitudes. Nouvelles novices confiées à la « Chef ». Prière de La Charité. Chant de l'Ubi Caritas. Départ par le tramway le 15 octobre pour le petit Service paroissial, avec 3 chambres à l'étage. Dès le lendemain, réunion avec attribution de trop de tâches pour La Charité : catéchisme, œuvres de jeunesse, service paroissial et même aide à l'expérience de la paroisse voisine d'Ivry. « Se confondre avec l'eucharistie de la paroisse ». Accueil au centre, soins à domicile, tenue scoute qu'elles ont vite abandonnée.
L'abbé Lorenzo devient curé de St Pierre - St Paul à Ivry en juin 1934.
 
    Madeleine souligne la place de l'assistante sociale dans une série d'articles publiés par la Revue des Jeunes en 1934 :"Quant au service social, ce n'est pas par définition qu'il exclut le bien éternel de son programme. Il est même contraint de s'en soucier sous peine de buter dans une impasse en cherchant le bien social, l'impasse où bute le moraliste en cherchant en dehors de la charité, le bien moral. Le service social qui se limite hors du plan surnaturel n'est pas, pour nous, le service social ; mais une charité qui se limite à ce qui est permanent dans les besoins humains n'est pas non plus, nous semble-t-il, la parfaite charité".
En 1936 Madeleine achève brillamment ses études d'assistante sociale, Major de sa promotion avec la note maximale. Publication de son mémoire de fin d'études sous le titre « Ampleur et Dépendances du service social » (Bloud et Gay 1937). Déjà elle écrivait dans Service Social et Charité : « Le service social est la robe neuve de la charité ».
En janvier 1938 elle écrit au nom de tous les membres de La Charitépour les Etudes carmélitaines, «Nous autres gens des rues » : « il y a des gens que Dieu prend et met à part, il y en a d'autres qu'il laisse dans la masse et qu’il ne retire pas du monde. Ce sont des gens qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires… ». La sainteté des gens ordinaires : «  Nous autres gens de la rue nous croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté ».
 
    Mais Madeleine est fragile et doit se reposer un mois et demi à Pau. Sa vie spirituelle se précise, celle du groupe aussi. Elles se veulent laïques à part entières mais elles ne sont pas des laïques ordinaires (célibat, vie commune). Mais il faut des volontaires de la charité. « Nous sommes des ‘volontaires manœuvres’ », n'ayant ni le titre d'ouvriers qualifiés ni celui de fonctionnaires ». « Etre un être d'amour là où l'on est posé. Donner l'amour de la part de Dieu ».
Une nouvelle étape sera pour le groupe la priorité du service social. Il y aura donc prise de distance vis-à-vis du travail paroissial. Et le 16 septembre 1940, Madeleine est nommée Responsable des Services Sociaux de la mairie d'Ivry. Avec le désastre de 1940, le visage concret de La Charité change. La moitié privilégie l'amitié de quartier, l'autre moitié est membre de l’O.P.M.E.S. (Office de la Protection de la Maternité et de l'Enfance de la Seine). Madeleine le sait : « Le Service Social est un service essentiellement errant ». Mais elle continue d'écrire, ainsi Veillée d'Armes (Bloud et Gay dans la collection Réalité du travail social 1942), La Femme et la maison (Temps présent - 1941). Elle enseigne avec des assistantes sociales.
Madeleine continue d'assurer la responsabilité de La Charité avec l'accueil et le discernement des nouvelles venues et la répartition en plusieurs équipes. Elles sont douze maintenant réparties en deux maisons, Ivry et Vitry. Pour Madeleine il n'y a pas d'ambiguïté sur les raisons profondes de sa présence à Ivry. Elle est connue et respectée comme chrétienne. Au comité des chômeurs auquel elle a accepté de participer, elle n'hésite pas à dire sa foi en la Résurrection. Elle s'écarte d'une vie chrétienne liée aux œuvres paroissiales mais la paroisse reste pour elle la figure concrète de l'Eglise à Ivry. D'autant qu'en 1941 la Mission de France est créée avec le Père Louis Augros (sulpicien) comme premier supérieur. Celui-ci a témoigné que c'est une conversation avec Madeleine Delbrêl qui l’a convaincu de rester dans une structure diocésaine sans structurer le Séminaire autour d'une formation religieuse missionnaire spécialisée. Elle lui parle « de ce qu'elle essayait de vivre avec quelques amies, sans règle, ni consécration particulière et sans souci de durée au-delà du temps d'existence que Dieu leur concéderait à chacune »(L. Augros, postface de Nous autres, gens de la rue).
Entre La Charité et la Mission de France, l'esprit est très proche. Le père Jacques Lorenzo enseigne trois ans à la Mission de France. Madeleine est aussi sollicitée pour la formation. Un autre échange va être important pour Madeleine. Celui avec l'abbé Henri Godin qui a rédigé avec l'abbé Yvan Daniel « France pays de mission ? » (Septembre 1943). Madeleine écrit quarante pages manuscrites qu'elle intitule : Missionnaires sans bateaux (1943). Ce texte sera publié en entier en 2000 : Missionnaire sans bateaux, les raisons de la mission(Parole et silence - p. 165) :
« La parole de Dieu on ne l'emporte pas au bout du monde, dans une mallette : on la porte en soi, on l'emporte en soi... Cette parole, sa tendance vivante est de se faire chair en nous. Et quand nous sommes ainsi habités par elle, nous devenons aptes à être missionnaires ».
 
    Nouvelle rencontre, fin de l'année 1943, avec le frère dominicain Jacques Loew, docker à la Cabucelle (Marseille) ; il vient avec trois jeunes filles qui veulent mener à Marseille une vie apostolique en communauté (J Loew, Vivre l'Évangile avec Madeleine Delbrêl, Centurion 1964). Mais pour l'heure Madeleine se demande si le développement de La Charité (15 membres) n'impose pas qu'elle quitte son travail, ce que lui déconseille Jacques Lorenzo : « ce serait vous couper de la vie réelle ». Pourtant elle démissionne de sa fonction de responsable des Services Sociaux de la Mairie d'Ivry le 1er octobre 1945.
Il ne s'agit pas d'un point final de la vie de Madeleine. Après le retrait de la place du souci paroissial, il y a eu une grave crise interne pour La Charité ; la crise des prêtres ouvriers (lettres à Jacques Loew les 10/07/50 et 18/04/51) ; plusieurs voyages à Rome (Pie XII et Monseigneur Veuillot et l'insistance du mot « Apostolat » de la part de Pie XII) ; le dialogue avec la Mission de France ; une très importante réflexion sur le marxisme malgré les réticences notamment de Monseigneur Veuillot : « Ville marxiste terre de mission » (Collection Rencontre n° 50 sept. 1957) ; enfin il y aura la grave question de l'appartenance à l'Institut Séculier Caritas Christi.
 
    C'est ce qui nous permettra de conclure sur l'apport de Madeleine Delbrêl concernant le sujet « vie religieuse, vie consacrée ». L'institut Caritas Christi avait été fondé en 1937 par le frère Joseph-Marie Perrin, dominicain, aveugle depuis l'âge de 10 ans, avec une vie apostolique très active dans la résistance. Il avait rencontré Simone Weil. L'Institut fut érigé en Institut séculier et regroupa un millier de membres. Faut-il inviter les membres de La Charité à rejoindre l'Institut séculier Caritas Christi ? Tous ses membres ou une partie seulement ? L'abbé Jacques Lorenzo vient de mourir d'un AVC dans le métro. Monseigneur Veuillot accepte de prendre en main la destinée du groupe. Pour Madeleine, il ne peut être question de renoncer à « vivre publiquement une vie évangélique » et à « vivre par communautés fraternelles généralement mais non nécessairement sous le même toit ».
Madeleine a aimé développer ce thème de « la sainteté des gens ordinaires » (Nous autres gens des rues (p. 139) : « Il faut des volontaires de la charité…Nous sommes des ‘volontaires manœuvres’ n'ayant ni le titre d'ouvriers qualifiés, ni celui, de fonctionnaires. » Ces ‘volontaires manœuvres’, des laïcs qui se distinguent à peine de la foule sinon qu'ils ont choisi de vivre radicalement les conseils évangéliques où l'Esprit les a conduit. C'est l'enseignement de l'abbé Lorenzo.
"Le but de La Charité est modeste : aider des chrétiennes à vivre intégralement leur christianisme, le christianisme auquel n'importe quel fidèle est tenu en vertu de son baptême. Le jour où l'on est baptisé, on devient membre du Christ et fils ou fille de l'Eglise. Ceci représente à nos yeux une authentique consécration, un engagement terriblement exigeant. Quand l'enfant est en âge de comprendre, ne lui fait-on pas renouveler les vœux de son baptême ? Nous n'avons jamais bien vu ce que d'autres vœux pourraient y ajouter. Le baptisé conscient de ce qu'il a reçu et promis est obligé à la sainteté (cf. l'encyclique de Pie XI pour le troisième centenaire de Saint François de Sales."
 
    Au terme du cheminement de Madeleine Delbrêl, nous pouvons donc réserver le terme de vie consacrée à la vie baptismale de tous les baptisés. A la vie religieuse gardons le trait de "volontaire manœuvre", selon des charismes divers.
 

Patrick Jacquemont - CETAD, septembre 2014

Cf. Gilles François, Bernard Pitaud, Madeleine Delbrêl, Poète, assistante sociale et mystique, Nouvelle Cité, 2014.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MADELEINE,

 

Vie consacrée, vie religieuse aujourd'hui ?

 

 

 

Il y a eu « l'Année du Curé d'Ars », « l'Année de la foi »… François, l'évêque de Rome, a choisi pour l'année 2014 « l'Année de la vie consacrée ». Elle commencera fin 2014 pour s'achever le 02/02/16, Journée mondiale de la vie consacrée. Outre des manifestations locales partout dans le monde, en janvier 2015 sera organisée à Rome une rencontre œcuménique avec des personnes consacrées d'autres Eglises chrétiennes, à l'occasion de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Il y aura aussi des rencontres destinées aux formateurs de la vie consacrée en avril et septembre 2015 et un atelier organisé pour les jeunes consacrés. L’insistance sur ce vocable « vie consacrée » signifie-t-elle que la vie consacrée serait en crise aujourd'hui ou même en conflit avec Rome, comme cela est apparu avec la Conférence des supérieures majeures américaines (2013-2014) ?

 

 

 

Mais préalablement il est nécessaire de rappeler que le vocabulaire de la vie religieuse comme vie consacrée ne va pas de soi. Faut-il rappeler que beaucoup de religieux et de religieuses ont pu regretter que la vie religieuse ne soit pas considérée comme sacramentelle avant que le Concile de Trente ne définisse les sept sacrements de l'Eglise de Rome ? Ne faut-il pas reconnaître que la vie religieuse est une vie charismatique ouverte à de multiples différences, selon la diversité des fondateurs et des fondatrices (le plus souvent conjoints), dans une interprétation différenciée selon les temps et les lieux. Ce qui laisserait la possibilité permanente d'un renouveau d'actualisation. Mais alors, plutôt que de vie religieuse qui serait consacrée, on devrait parler de vie charismatiquequi se consacre à des formes de vie baptismale aux structures communes adaptées. Des vies religieuses consacrées à des choix prioritaires. Le XXème siècle nous offre des exemples suggestifs.

 

 

 

Madeleine Delbrêl Une vie consacrée aux gens des rues d'Ivry.

 

 

 

Elle est née le 24 octobre 1904 à Mussidan en Dordogne. Elle est morte le 13 octobre 1964 à Ivry ,11 rue Raspail, le centre et le cœur de sa vie charismatique. "Famille faite de tout" dira-t-elle d'elle-même. Avec son père, employé aux Chemins de Fer, elle voyage et fait de multiples rencontres ; ainsi le docteur Armaingaud, créateur en 1912 de l'Association des Amis de Montaigne, libre penseur, parrain du futur dominicain Jean Maydieu. Madeleine fait du piano, dessine et publie des poèmes. "La route" recueil de poèmes publié en janvier 1927 vaudra à Madeleine Delbrêl le prix Sully Prudhomme en 1927. D'une manière imprévue, le mot clé de Madeleine sera vers 1922 « Dieu est mort, vive la mort ! » (Nous autres, gens de la rue, p. 57).

 

Mais deux personnes vont bousculer l'itinéraire de la vie de Madeleine : Jean Maydieu et l'abbé Lorenzo. Pour Jean Maydieu, il semble bien que des fiançailles aient été envisagées avec ce brillant élève de l'Ecole Centrale, dansant avec lui une nuit entière à Arcachon. Mais ce fut au cours du service militaire, une rupture brutale et sans explication, sinon ce que peut en dire Madeleine beaucoup plus tard dans une lettre à la sœur du frère Jean-Augustin Maydieu, à la mort de celui-ci : « Ma gratitude pour votre frère est double : celle de m'avoir fait rencontrer Dieu… et celle de s'en être allé ». Le retournement de la foi de Madeleine ne peut être ramené au rôle de Jean Maydieu avec qui elle parlait de St Thomas d'Aquin mais le fait est là. Avec le nouveau mot clé de la vie de Madeleine :"J'avais été et je suis restée éblouie par Dieu".

 

Sur ce nouveau chemin de foi, Madeleine rencontre l'abbé Jacques Lorenzo, prêtre, le 29 juin 1921. Il devient Fils de la Charité à Clichy mais il revient trois ans plus tard à la vie diocésaine à la manière de l'abbé Godin. L'abbé Jacques Lorenzo est nommé vicaire à la paroisse St Dominique (Paris 13ème) et aussi aumônier de la troupe scoute. C'est alors que Madeleine rencontre le mouvement scout (1929). Elle voudrait une meilleure formation des cheftaines. Avec le père Lorenzo elle voudrait faire "exploser l'Évangile". En 1930, elle forme avec d'autres cheftaines et guides, la patrouille Saint-Dominique, avec commentaire des Actes des Apôtres par le père Lorenzo, tous les quinze jours. A la Pentecôte 1931, plusieurs manifestent le désir de vivre une vie évangélique plus absolue, en commun. Les vacances passent, le groupe change de nom. Il s'appelle désormais La Charité. Le patronage ne sera plus celui de Saint-Dominique mais de Saint-Vincent de Paul. Il faut donner à tous les membres de La Charité une formation sociale au moins sommaire.

 

 

 

Au même moment le père Doncoeur dans Etudes souligne que l'aide paroissiale de nombreuses religieuses met en péril leur âme et que de nouvelles congrégations doivent « travailler pour le Christ » (Etudes 08 - 20/08). Un débat s'ouvre à La Charité : « Non pas travailler pour le Christ mais être le Christ pour faire ce que fait le Christ ». La vie qu'envisage La Charité est incompatible avec la vie religieuse telle qu'elle était vécue alors. Mais l'abbé Lorenzo est sceptique. Madeleine dira : « Notre famille est née presque que malgré lui mais n'aurait pas existé sans lui ». L'abbé s'exécute et écrit au père Boisard (sulpicien) : « C'est une œuvre du bon Dieu. Marchez, mais ne formez pas une congrégation religieuse ». Même conseil du cardinal Verdier avec son approbation du projet : «Très bien, mais surtout pas de congrégation religieuse ». En septembre 1939 un groupe plus restreint se distingue à l'intérieur de La Charité. Il se nomme La Charité de Jésus. Il fait un stage à l'hôpital de Mussidan. Mais où s'insérer ? Clichy ou Ivry sur Seine, sur les conseils de l'abbé Lorenzo ? Ivry s'impose avec cinq candidates. Madeleine n'en est pas car elle veut terminer ses études d'assistante sociale commencées avec le pasteur Paul Doumergue (E. D. S. S., rue Notre-Dame-des-Champs). Alternance de cours et de stages. Nous retrouverons cette démarche, comme creuset de nouvelles communautés religieuses, avec Marthe-Marie Jacquemont (Le Mée, Dammarie les Lys, 26.11.1903 - 18.09.1988), fondatrice des Dominicaines du Verbe incarné (1935). Madeleine enverra un beau bouquet de roses, le jour de la fondation de sa nouvelle amie pour qui le service public sera aussi prioritaire que pour elle.

 

 

 

C'est la retraite de départ pour Ivry chez les dominicaines de St Maur dans le Val de Marne. Trois jours de prédication de l'abbé Lorenzo. Vœux privés. Pas de statut canonique. La forme de la célébration est très scoute. Le vocabulaire de « novice » apparait. « Maintenez-vous votre demande ? » Remise de la Croix. Lecture du Sermon des Béatitudes. Nouvelles novices confiées à la « Chef ». Prière de La Charité. Chant de l'Ubi Caritas. Départ par le tramway le 15 octobre pour le petit Service paroissial, avec 3 chambres à l'étage. Dès le lendemain, réunion avec attribution de trop de tâches pour La Charité : catéchisme, œuvres de jeunesse, service paroissial et même aide à l'expérience de la paroisse voisine d'Ivry. « Se confondre avec l'eucharistie de la paroisse ». Accueil au centre, soins à domicile, tenue scoute qu'elles ont vite abandonnée.

 

L'abbé Lorenzo devient curé de St Pierre - St Paul à Ivry en juin 1934.

 

 

 

Madeleine souligne la place de l'assistante sociale dans une série d'articles publiés par la Revue des Jeunes en 1934 :"Quant au service social, ce n'est pas par définition qu'il exclut le bien éternel de son programme. Il est même contraint de s'en soucier sous peine de buter dans une impasse en cherchant le bien social, l'impasse où bute le moraliste en cherchant en dehors de la charité, le bien moral. Le service social qui se limite hors du plan surnaturel n'est pas, pour nous, le service social ; mais une charité qui se limite à ce qui est permanent dans les besoins humains n'est pas non plus, nous semble-t-il, la parfaite charité".

 

En 1936 Madeleine achève brillamment ses études d'assistante sociale, Major de sa promotion avec la note maximale. Publication de son mémoire de fin d'études sous le titre « Ampleur et Dépendances du service social » (Bloud et Gay 1937). Déjà elle écrivait dans Service Social et Charité : « Le service social est la robe neuve de la charité ».

 

En janvier 1938 elle écrit au nom de tous les membres de La Charitépour les Etudes carmélitaines, «Nous autres gens des rues » : « il y a des gens que Dieu prend et met à part, il y en a d'autres qu'il laisse dans la masse et qu’il ne retire pas du monde. Ce sont des gens qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires… ». La sainteté des gens ordinaires : «  Nous autres gens de la rue nous croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté ».

 

 

 

Mais Madeleine est fragile et doit se reposer un mois et demi à Pau. Sa vie spirituelle se précise, celle du groupe aussi. Elles se veulent laïques à part entières mais elles ne sont pas des laïques ordinaires (célibat, vie commune). Mais il faut des volontaires de la charité. « Nous sommes des ‘volontaires manœuvres’ », n'ayant ni le titre d'ouvriers qualifiés ni celui de fonctionnaires ». « Etre un être d'amour là où l'on est posé. Donner l'amour de la part de Dieu ».

 

Une nouvelle étape sera pour le groupe la priorité du service social. Il y aura donc prise de distance vis-à-vis du travail paroissial. Et le 16 septembre 1940, Madeleine est nommée Responsable des Services Sociaux de la mairie d'Ivry. Avec le désastre de 1940, le visage concret de La Charité change. La moitié privilégie l'amitié de quartier, l'autre moitié est membre de l’O.P.M.E.S. (Office de la Protection de la Maternité et de l'Enfance de la Seine). Madeleine le sait : « Le Service Social est un service essentiellement errant ». Mais elle continue d'écrire, ainsi Veillée d'Armes (Bloud et Gay dans la collection Réalité du travail social 1942), La Femme et la maison (Temps présent - 1941). Elle enseigne avec des assistantes sociales.

 

Madeleine continue d'assurer la responsabilité de La Charité avec l'accueil et le discernement des nouvelles venues et la répartition en plusieurs équipes. Elles sont douze maintenant réparties en deux maisons, Ivry et Vitry. Pour Madeleine il n'y a pas d'ambiguïté sur les raisons profondes de sa présence à Ivry. Elle est connue et respectée comme chrétienne. Au comité des chômeurs auquel elle a accepté de participer, elle n'hésite pas à dire sa foi en la Résurrection. Elle s'écarte d'une vie chrétienne liée aux œuvres paroissiales mais la paroisse reste pour elle la figure concrète de l'Eglise à Ivry. D'autant qu'en 1941 la Mission de France est créée avec le Père Louis Augros (sulpicien) comme premier supérieur. Celui-ci a témoigné que c'est une conversation avec Madeleine Delbrêl qui l’a convaincu de rester dans une structure diocésaine sans structurer le Séminaire autour d'une formation religieuse missionnaire spécialisée. Elle lui parle « de ce qu'elle essayait de vivre avec quelques amies, sans règle, ni consécration particulière et sans souci de durée au-delà du temps d'existence que Dieu leur concéderait à chacune » (L. Augros, postface de Nous autres, gens de la rue).

 

Entre La Charité et la Mission de France, l'esprit est très proche. Le père Jacques Lorenzo enseigne trois ans à la Mission de France. Madeleine est aussi sollicitée pour la formation. Un autre échange va être important pour Madeleine. Celui avec l'abbé Henri Godin qui a rédigé avec l'abbé Yvan Daniel « France pays de mission ? » (Septembre 1943). Madeleine écrit quarante pages manuscrites qu'elle intitule : Missionnaires sans bateaux (1943). Ce texte sera publié en entier en 2000 : Missionnaire sans bateaux, les raisons de la mission (Parole et silence - p. 165) :

 

« La parole de Dieu on ne l'emporte pas au bout du monde, dans une mallette : on la porte en soi, on l'emporte en soi... Cette parole, sa tendance vivante est de se faire chair en nous. Et quand nous sommes ainsi habités par elle, nous devenons aptes à être missionnaires ».

 

 

 

Nouvelle rencontre, fin de l'année 1943, avec le frère dominicain Jacques Loew, docker à la Cabucelle (Marseille) ; il vient avec trois jeunes filles qui veulent mener à Marseille une vie apostolique en communauté (J Loew, Vivre l'Évangile avec Madeleine Delbrêl, Centurion 1964). Mais pour l'heure Madeleine se demande si le développement de La Charité (15 membres) n'impose pas qu'elle quitte son travail, ce que lui déconseille Jacques Lorenzo : « ce serait vous couper de la vie réelle ». Pourtant elle démissionne de sa fonction de responsable des Services Sociaux de la Mairie d'Ivry le 1er octobre 1945.

 

Il ne s'agit pas d'un point final de la vie de Madeleine. Après le retrait de la place du souci paroissial, il y a eu une grave crise interne pour La Charité ; la crise des prêtres ouvriers (lettres à Jacques Loew les 10/07/50 et 18/04/51) ; plusieurs voyages à Rome (Pie XII et Monseigneur Veuillot et l'insistance du mot « Apostolat » de la part de Pie XII) ; le dialogue avec la Mission de France ; une très importante réflexion sur le marxisme malgré les réticences notamment de Monseigneur Veuillot : « Ville marxiste terre de mission » (Collection Rencontre n° 50 sept. 1957) ; enfin il y aura la grave question de l'appartenance à l'Institut Séculier Caritas Christi.

 

 

 

C'est ce qui nous permettra de conclure sur l'apport de Madeleine Delbrêl concernant le sujet « vie religieuse, vie consacrée ». L'institut Caritas Christi avait été fondé en 1937 par le frère Joseph-Marie Perrin, dominicain, aveugle depuis l'âge de 10 ans, avec une vie apostolique très active dans la résistance. Il avait rencontré Simone Weil. L'Institut fut érigé en Institut séculier et regroupa un millier de membres. Faut-il inviter les membres de La Charité à rejoindre l'Institut séculier Caritas Christi ? Tous ses membres ou une partie seulement ? L'abbé Jacques Lorenzo vient de mourir d'un AVC dans le métro. Monseigneur Veuillot accepte de prendre en main la destinée du groupe. Pour Madeleine, il ne peut être question de renoncer à « vivre publiquement une vie évangélique » et à « vivre par communautés fraternelles généralement mais non nécessairement sous le même toit ».

 

Madeleine a aimé développer ce thème de « la sainteté des gens ordinaires » (Nous autres gens des rues (p. 139) : « Il faut des volontaires de la charité…Nous sommes des ‘volontaires manœuvres’ n'ayant ni le titre d'ouvriers qualifiés, ni celui, de fonctionnaires. » Ces ‘volontaires manœuvres’, des laïcs qui se distinguent à peine de la foule sinon qu'ils ont choisi de vivre radicalement les conseils évangéliques où l'Esprit les a conduit. C'est l'enseignement de l'abbé Lorenzo.

 

"Le but de La Charité est modeste : aider des chrétiennes à vivre intégralement leur christianisme, le christianisme auquel n'importe quel fidèle est tenu en vertu de son baptême. Le jour où l'on est baptisé, on devient membre du Christ et fils ou fille de l'Eglise. Ceci représente à nos yeux une authentique consécration, un engagement terriblement exigeant. Quand l'enfant est en âge de comprendre, ne lui fait-on pas renouveler les vœux de son baptême ? Nous n'avons jamais bien vu ce que d'autres vœux pourraient y ajouter. Le baptisé conscient de ce qu'il a reçu et promis est obligé à la sainteté (cf. l'encyclique de Pie XI pour le troisième centenaire de Saint François de Sales."

 

 

 

Au terme du cheminement de Madeleine Delbrêl, nous pouvons donc réserver le terme de vie consacrée à la vie baptismale de tous les baptisés. A la vie religieuse gardons le trait de "volontaire manœuvre", selon des charismes divers.

 

 

 

Cf. Gilles François, Bernard Pitaud, Madeleine Delbrêl, Poète, assistante sociale et mystique, Nouvelle Cité, 2014.

 

 

 

Patrick Jacquemont - CETAD, septembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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