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Le Royaume d'E. Carrère lu par Roselyne Dupont Roc

Publié le Jeudi 6 novembre 2014

Le Royaume d'E. Carrère lu par Roselyne Dupont Roc

        On achète le livre avec un peu de gourmandise (pourquoi bouder son plaisir ?) et d’avance aussi un peu d’agacement : le battage médiatique trop bien exploité, l’aspect un peu prétentieux du titre, la bibliste que je suis, spécialiste de saint Paul, est un peu réservée. Pourtant, d’emblée, le style d’Emmanuel Carrère convainc, les choses les plus fines sont dites avec simplicité et une étonnante clarté, le texte coule et on s’y sent bien ; l’auteur se sait intelligent, très intelligent, mais suggère au lecteur qu’il l’est aussi, puisqu’il le comprend à demi-mot ; peut-être pas tout à fait autant, mais qui sait ?

          On le savait depuis son roman précédent, E. Carrère reconnaît clairement qu’il ne peut parler que de lui-même, mais puisqu’il l’avoue, on l’accepte et on le suit volontiers, tout en trouvant qu’il exagère un peu, mais que tout cela reste bien intéressant. Le récit de sa « période chrétienne », trois ans de pratique intense, peut laisser perplexe : le bon sens suggère que c’est trop, et trop peu intériorisé, pensé et critiqué, au risque de n’être qu’une flambée de paille. C’est le cas ! Mais au moins, ce moment a permis l’étonnante entreprise de relecture par l’auteur redevenu agnostique, qui se plonge dans le Nouveau Testament, et décide de raconter la première histoire chrétienne, les Actes des Apôtres. Entendons nous ! 

         On a fait à E. Carrère le reproche d’accumuler bon nombre d’erreurs exégétiques et historiques. Mais il ne prétend pas faire de l’exégèse, il dit et redit sans cesse qu’il prend toutes les libertés du romancier, et donc de la fiction. Tout en se renseignant honnêtement, trop brièvement peut-être ; mais ce qui nous convainc, c’est justement la fiction, sa fiction. Car explicitement E. Carrère investit le personnage de Luc, un Luc disciple proche de Paul (ce qui est probablement déjà fiction dans le Nouveau Testament), et qui incarne en face de l’apôtre radical et intransigeant, l’honnête homme, le croyant réfléchi qui se pose des questions et doute. Que ce Paul ne corresponde que de très loin au théologien fulgurant et au pasteur passionné que les lettres de Paul nous ont appris à connaître, peu importe ! E. Carrère ne lit pas Paul. Il retraverse les Actes des Apôtres. Et le Luc qu’il endosse, pour ne pas être vérifiable historiquement, est plutôt suggestif. Le récit en prend à son aise avec la stricte recherche historique (d’ailleurs souvent bien tâtonnante), mais pourquoi s’en plaindre ? Le livre fourmille de remarques pertinentes, d’ouvertures suggestives ; oui, les comparaisons avec les premiers pas du Parti communiste en Russie sont un peu lourdes, mais elles touchent souvent justes, et les Eglises devraient s’en souvenir. D’ailleurs Luc, dans les Actes, n’est-il pas le premier à mettre en garde contre la confusion de la communion et du... communisme, avec l’épisode atroce d’Ananie et Sappira ?

          Il y a plus : ce premier christianisme dans sa foi ardente qu’E. Carrère juge totalement impossible à vivre, à la limite inacceptable, le fascine. Parce qu’il sait et avoue, lui, l’écrivain doué et à la mode du 21ème siècle, riche, brillant, heureux et fier d’avoir du succès, il sait que la vérité est de ce côté là, du côté des Béatitudes. Que l’hymne de Philippiens 2, 6-11 ouvre un chemin de vie inouï qui passe par l’humiliation et la mort. Et Emmanuel Carrère retraduit, à sa façon et avec grâce ces textes qui le bouleversent. Il a participé à l’entreprise remarquable de la Bible de Bayard, où il a traduit l’évangile de Marc ; au côté de l’exégète Hugues Cousin, dont la compétence et la finesse sont remarquables, il a baigné dans cet Evangile qui s’ouvre sur la Bonne Nouvelle du Royaume. On dira peut-être que, comme d’autres au 20ème siècle, il en retient davantage le message des Béatitudes que la proclamation de Jésus Christ, qui est lui-même le Royaume de Dieu. Mais ce ne sont pas des valeurs que Carrère perçoit, c’est bien la foi chrétienne comme « style de vie».

          Le dialogue constant avec l’autre de lui-même, le grand ami qui chemine sur les routes du bouddhisme, ne fait qu’enrichir la quête et la rend totalement contemporaine. D’autres rencontres sont moins réussies, et on sent trop, dans les quelques pages où il se fait voyeur, la nécessité de se dédouaner vis-à-vis de tel ou tel courant contemporain.

          E mmanuel Carrère est net et franc, il reste agnostique et se passe très aisément de Dieu dans sa vie quotidienne. Il écrit effectivement Le Royaume, et non le Royaume de Dieu, mais il ne cesse de poursuivre son étrange quête. Jusqu’à aller vivre un jeudi saint dans la communauté de l’Arche fondée par Jean Vanier. Et là, au milieu des handicapés, il participe, gêné, un peu ironique et vaguement mal à l’aise, au lavement des pieds. Mais les toute dernière lignes laissent le lecteur sans voix : dans la danse maladroite et joyeuse dans laquelle l’entraîne une petite jeune fille trisomique, il a entrevu quelque chose du Royaume.


           Les chrétiens ne doivent demander à ce roman que ce qu’il peut leur offrir ; et c’est déjà beaucoup : le témoignage d’un écrivain de très haute qualité, en quête d’une vie plus authentique, et qui s’aperçoit, avec admiration et un peu de regret, que la foi chrétienne est bien une forme de vie qui achemine vers le Royaume.

 Roselyne DUPONT-ROC
Membre du Cetad


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