En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Dimanche 11 janvier 2015
En écho à « Eloge de la maternité », Forum et débats, La Croix, 25 décembre 2014
I- Eloge de la Maternité
C ’est un très bel éloge de la maternité que nous a proposé le journal La Croix, à l’occasion de la fête de la naissance, « natalis- noël » : jour de naissance. C’est par un chemin plus linguistique que nous voudrions donner tous ses sens à l’expression « donner la vie » dans la perspective chrétienne. Ceux-là même que Marie a connus, elle qui méditait ce qui lui était donné depuis l’Annonciation jusqu’à la Dormition.
DONNER LA VIE
Marie, comme tant d’autres femmes, donne la vie. Sans qu’il soit besoin de parler de virginité avant la conception, lors de la naissance et peut-être après la naissance, si l’on veut croire que le « premier-né » soit resté « enfant unique ». Je me souviens d’une « théologienne sans le savoir », Marie Brosse, la femme du facteur (on ne disait pas encore « préposé ») de Haon le Chatel, expliquant au jeune prédicateur qu’elle avait connu en culotte courte, pourquoi Marie ne pouvait avoir eu un enfant autrement que toutes les femmes, à commencer par elle qui avait accouché d’une fille, laquelle, mariée, avait quatre enfants. Le jeune dominicain avait voulu la mettre en contradiction avec elle-même : « Mais alors, Marie, comment peux-tu tranquillement affirmer cela alors que tu es une fidèle de la prière du Rosaire et du pélerinage annuel à Lourdes, invoquant la « Vierge Marie » ? - Mais, Patrick, « Vierge Marie », c’est un nom qu’on lui donne, un surnom, ni plus ni moins ». « Un nom théologique », pensais-je, sans lui donner les explications des Pères de l’Eglise, dont elle n’avait rien à faire. Marie a donné la vie à celui à qui Joseph allait donner le nom de « Jésus » (Mt 1, 21).
Mais, pour « donner la vie », il faut « avoir reçu la vie ». C’est le don réciproque de deux vies qui donne une seule vie. Naissance d’une seule chair. Ce sera pour que puisse être confessé que le « Verbe de Dieu s’et fait chair » (Jn 1, 14), que Luc fait annoncer à Marie que « l’Esprit-Saint viendra sur toi et que la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre », nuée lumineuse, signe de la présence de Dieu (Lc 1, 35). « Rien n’est impossible à Dieu », comme il sera annoncé à Sara pour la naissance promise d’Isaac (Gn 18, 14), devant la tente de Mamré. Faut-il ajouter avec humour : « Rien n’est impossible à la théologie » !
Cela suppose d’oser dire « que chaque femme a un corps de mère, un coeur de mère. C’est dans toutes ses relations que la femme est appelée à être mère, c’est-à-dire en donnant la vie, en donnant notre vie » (Petite soeur Marie Théophile, petite soeur des Maternités catholiques). « Etre mère, avant tout, c’est donner la vie », une vie qui jaillit de l’amour... Comme le dit sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « Aimer, c’est tout donner ». Alors, ne peut-on faire lien entre ces deux expressions « donner sa vie, et « donner la vie » ? (La Croix 25 décembre 2014).
DONNER SA VIE
Au-delà ou en deçà de « donner la vie », ne faut-il pas souligner qu’il s’agit de « donner sa vie ». Le sens de l’expression peut être très - trop - élargi. Les militant(e)s diront être prêt(e)s à donner leur vie pour le service de l’autre, une cause à défendre, un combat à soutenir, une mission à accomplir, une vocation à accepter. Mais une vie donnée est une vie livrée à un(e) autre. La vie pour soi-même devient don de soi pour l’autre. Une vie déliée de soi pour être liée à une autre. Ainsi pour la mère qui attend un enfant, « le don de soi est inévitablement perte de soi » (Laurence Aubrin, La Croix, 25 / 12 /14, p.13). « La mère fait l’expérience d’une hospitalité totale. Elle accueille non pas dans son pays, dans sa maison, mais dans sa vie et sa chair... En donnant sa vie, la mère reçoit une autre vie qui est la sienne et une autre ».
Cela est tout aussi vrai autrement que dans le cas de la maternité. Ne faut-il pas donner pour recevoir, à l’inverse de ce que nous croyons le plus souvent ? Ainsi même dans la vie de foi. Dans la prière, nous demandons pour recevoir. Mais la grâce reçue précède notre demande de foi et seule peut la donner. Si les martyrs osent donner leur vie, c’est parce que la vie de foi leur a été donnée. La grâce reçue est le creuset de la vie donnée. Dans la vie de foi, celle-ci est donnée avant même d’avoir été demandée : « Que chercherais-tu si tu ne l’avais déjà trouvé ? »
DONNER VIE
Quel est donc le secret de toute échange humain, de tout échange de l’humanité avec Dieu, si on peut ainsi nommer le divin aux « 99 noms » de la Tradition de l’Islam, comme « l’Innommé » de la Tradition juive. Pour la mère qui attend un enfant, il a été évoqué « l’expérience de l’hospitalité » (Laurence Aubin). Ce mot semble bien convenir pour traduire la relation réussie (quoique toujours relative) de l’un(e) avec l’autre, peut-être même dans le cas de la sexualité homosexuelle. Celles et ceux qui s’aiment peuvent parler d’un souffle commun qu’ils (elles) apprennent à rythmer ensemble. Le secret de ce souffle est si naturel peu à peu qu’on n’y prend plus garde, tout comme il en est de la respiration. Souffle cependant qu’il faut réactiver selon tous les sens : « voir, écouter, toucher, sentir, goûter ». Ce souffle est circulation profonde, permanente, qui « donne vie » en deçà même de ce qui permettra de « donner sa vie », « donner la vie ».
II- Mais au-delà de cet éloge de la maternité,quel apport pouvons-nous tirer pour une théologie de la foi, en prenant ces trois intitulés en sens inversés ?
LE SOUFFLE DE DIEU DONNE VIE
Au commencement est, était, sera toujours, le don de la vie, la vie de Dieu qui se donne. Le Potier a essayé de modeler l’argile, cassant les modèles qui ne lui convenaient pas. Quand il réussit la poterie qui était « à sa ressemblance », de ses narines, il lui insuffle son souffle de vie. Ainsi « naquit » le souffle de vie de l’humanité, homme et femme, car il ne saurait y avoir souffle de vie sans échange réciproque.
Tel serait le souffle de la foi, don du souffle de Dieu, don de l’Esprit, don qui fait vivre Jésus. « L’Esprit te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35). L’Esprit à l’oeuvre quand il relève la petite fille du chef de la Synagogue : « Lève-toi. L’Esprit lui revint, et à l’instant même, elle se leva » (Lc 8, 55). L’Esprit qui frémit intérieurement quand Jésus pleure sur le tombeau de Lazare et crie d’une voix forte : « Lazare, debout » (Jn 11, 43). Voilà Lazare délié pour revivre. Et pour Jésus, sur la croix : « il poussa un grand cri, et rendit (remit) l’Esprit » (Jn 27, 50). L’Esprit est don de vie. Ce sera donc le don de l’Esprit à Pâques qui réveillera Jésus, le relèvera ; ce que Jérôme a traduit « ressuscitera », rendant difficile à comprendre le mot « résurrection ». Jésus a retrouvé le souffle quand il rejoint les disciples enfermés, toutes portes closes par peur des Juifs. « Il souffla sur eux et leur dit : ‘Recevez l’Esprit saint’ » (Jn 20, 22). Le souffle de l’Esprit donne vie.
DONNER SA VIE. PARTAGER SA FOI
S’il y a des femmes et des hommes dans la foi pour donner la vie, c’est la vie reçue qu’ils peuvent partager, le souffle de Dieu lui-même qui les fait vivre. Il ne faut pas qu’il y ait confusion avec tout autre miracle de thaumaturge. Ainsi pour l’impotent qui se tient suppliant à la porte du Temple appelée la Belle, et demandant l’aumône quand Pierre et Jean sont prêts à pénétrer dans le Temple. « Pierre fixa les yeux sur lui ainsi que Jean : ‘Regarde-nous. De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, marche’. Et le saisissant par la main droite, il le releva... » (Ac 3, 1-9). Voici ce que peut le croyant-chrétien, comme Pierre au mendiant. « Par la foi en son nom (le Juste), à cet homme, le nom du Juste a rendu la force et c’est sa foi en lui qui l’a rétabli en pleine santé » (Ac 3, 16).
Donner sa vie pour le croyant, pour le chrétien, c’est donner le souffle dont il vit et qui le fait tenir debout. Quand vont surgir les martyrs pour témoigner de leur foi, faut-il souligner le courage de Blandine livrée aux lions ou la vitalité du souffle de Dieu qui la relèvera comme il a relevé Jésus au matin de Pâques ? Et cela tout au long de l’histoire chrétienne trop soucieuse de trouver des miracles pour canoniser un nouveau saint. Si Jean XXIII est reconnu comme un saint, c’est pour avoir osé donner souffle à Vatican II. A y user son souffle comme Paul VI. Vie donnée, souffle donné. Halte aux saints publicitaires tout comme aux saintes stars !
DONNER LA VIE DE L’ESPRIT
Nous avons pu parler de l’homme et de la femme qui donnent la vie. Mais pour la vie de la foi, vie de l’Esprit, pouvons-nous dire que nous donnons la vie de l’Esprit ? L’Esprit est bien au coeur de la vie de la foi, mais nous ne donnons pas l’Esprit. La Prière eucharistique, renouvelée, invoque l’Esprit (épiclèse), fait mémoire de l’Esprit à vivre (anamnèse). Ce n’est pas le célébrant qui « consacre » le pain et le vin, c’est toute l’assemblée qui ratifie le don et l’action de l’Esprit, par un « Amen » trop souvent escamoté, alors qu’il est essentiel à la Prière eucharistique. Quand vient aussitôt la prière du Notre Père, c’est à l’Esprit encore que nous demandons avec la prière de Jésus. La théologie et la liturgie occidentales n’insistent pas assez sur le don de l’Esprit, très présent au coeur de la prière des Eglises orthodoxes. Quand, à la fin du Concile Vatican II, le frère Yves Congar, présent comme expert théologique (on lui doit « Lumen Gentium »), fut tout fier de faire remarquer au Patriarche de Constantinople, lui même invité, que l’Esprit Saint avait retrouvé sa place dans Lumen Gentium, il s’entendit dire avec un humour fraternel : « Oui, vous avez un peu saupoudré d’Esprit Saint » ! De retour en France, le frère Congar se promit de ne plus écrire que sur la place de l’Esprit Saint : trois volumes à la veille de sa mort, regroupés en un gros volume Foi Vivante.
Mais ce retour de l’Esprit dans la vie de foi des baptisés ne doit pas conduire à certains excès déviants. Ce ne sont pas les hommes ni les femmes qui communiquent l’Esprit Saint qui est Esprit de Dieu. Le danger est réel dans des communautés nouvelles, charismatiques ou non, de devenir ou d’être au départ de « sectes » à la merci d’un « gourou », garant de la vie spirituelle du groupe. Danger également avec d’autres traditions de considérer le responsable de la communauté comme un « père spirituel », une « mère ». Cela peut arriver avec certaines abbesses de monastères, comme avec des « directeurs de conscience » et « directrices » aussi. Ces dernières années, ont pu se produire des scandales, où la direction autoritaire et la sexualité possessive des gourous ont démoli de jeunes candidat(e)s à une vie évangélique. Dans la tradition orientale, le starets n’est pas un gourou ; sans pouvoir sacramentel, il est une oreille fraternelle qui console. La liberté de l’Esprit y trouve son compte.
Nous pouvons donc mesurer le juste équilibre de la place donnée à l’Esprit dans la vie des baptisés « au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit », dans la célébration de l’Eucharisite qui soutient les baptistés. Ce sera vrai de l’unique Esprit à l’heure du mariage, qui n’a pas besoin d’être un nouveau sacrement. Le baptême suffit et l’Esprit saint reste présent dans toute la vie des baptisés pour accueillir aussi un enfant comme un don de Dieu. C’est là que se situe l’admirable unité de la vie chrétienne, et il a été précieux de le redécouvrir dans cet « éloge de la maternité » très heureusement développé par le journal La Croix.
Patrick JACQUEMONT, dominicain, accompagnateur de couples, CETAD, Noël 2014.
En écho à cette réflexion, et pour approfondir le sens du Baptême, nous vous conseillons de vous incrire au cours Le baptême : Pourquoi baptiser ? La joie de devenir chrétien