"Je suis Charlie". La proclamation a été immédiate après les massacres de janvier 2015, pour devenir cris et écrits dans les manifestations qui ont suivi à Paris, dans toute la France et au delà. Peut-être à l'excès, dans la bouche et le foulard des enfants amenés par leurs parents, puis dans les sorties d'école. Les "Tableaux de la IIIème République" auraient-ils pu proposer eux-mêmes cette proclamation en respectant la laïcité de 2005 ? (CETAD Regards sur le monde, 14.11.14).
Il y a cependant une légitime profession de la dignité humaine dans l'affirmation "Je suis Charlie". D'autant qu'elle pouvait réunir, au moins dans ces heures – là, victimes et policiers. Vies sacrifiées des journalistes d'un hebdomadaire satirique et de celles et ceux chargés de les défendre, sans parler des balles perdues, hélas. "Je suis Charlie" peut donc pour beaucoup être une profession de foi, d'autant qu'il s'agissait de dignité humaine, mais aussi religieuse, protestant contre le racisme et le fanatisme. Antoine Garapon, juriste et juge, producteur de l'émission "Esprit de justice" sur France Culture, considère ce qui pourrait être un slogan d'affirmer "Je suis juif", "Je suis musulman", "Je suis policier", " Je suis Charlie". "Plus que la simple expression d'une solidarité avec des victimes très différentes réunies par le destin (des croyants et des contempteurs de la religion, des chantres du désordre et des forces de l'ordre), ce serait une double requête… Continuer à protéger ceux qui critiquent les institutions par la satire et mettre en scène également les valeurs de notre République, donner plus de chair à " « l'affectio civitatis » en nous offrant plus d'occasions de la célébrer, ce que nous faisions ce dimanche là." (La Croix 5.02.15)
Q uelle a été la prise de parole "ce dimanche là" par les chrétiens ? Sans qu'un sondage soit possible, légitime même, l'archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois a invité à la lecture d'une prière dans les paroisses du diocèse.
François Claveroly a proposé un communiqué de la Fédération protestante de France "Jamais nous ne laisserons des hommes être ainsi lâchement assassinés sans réagir, ni rappeler combien la vie humaine est précieuse aux yeux de Dieu. Nous affirmons qu'aucune justification n'a de raison d'être à cet égard qui pourrait se prévaloir d'une religion, quelle qu'elle soit. Nous redisons que la République laïque et ses valeurs, notamment la liberté de conscience, la démocratie et la liberté de la presse demeurent aux fondements de notre vivre ensemble."(FPF 07.01.15)
Le mois suivant, le Vatican annonçait que le Pape François a autorisé la Congrégation de la Cause des Saints a promulguer le décret "concernant le martyre du serviteur de Dieu Oscar Arnulfo Romero, archevêque de San Salvador" qui aurait eu 100 ans le 17.08.17. Un miracle n'est pas nécessaire pour la béatification d'un martyr. Mais la cause d'Oscar Romero était restée bloquée à l'heure romaine du refus de la "théologie de la Libération", spécialement par Jean-Paul II. Pouvait-on reconnaitre l'assassinat d'Oscar Romero, le 24.03.80, par un commando d'extrême droite, alors qu'il célébrait l'Eucharistie dans la chapelle de l'hôpital de la Divine Providence, sur les hauteurs de la capitale salvadorienne ? La proclamation de la sainteté d'Oscar Romero fut immédiate dans toute l'Amérique latine et au-delà. "Subito santo", fut l'équivalent de l'actuelle déclaration "Je suis Charlie".
Je peux dire, quant à moi, "Je suis Oscar". Une semaine avant son retour à San Salvador Oscar Romero était Paris. Le frère Maurice Barth, le jeune prieur de Maydieu qui jouxtait le couvent Saint Jacques, avait invité l'archevêque de San Salvador à une soirée fraternelle ouverte par une célébration de l'Eucharistie, dépouillée, sans crosse ni mitre. Le Corps du Christ était partagé. "Nous sommes Oscar". "Je suis Oscar".
L a reconnaissance du martyre d'Oscar Romero qui fait de lui un saint a été difficile. Certains affirmaient qu'Oscar Romero avait été assassiné pour des motifs politiques parce qu'il était subversif, selon la thèse soutenue à l'époque par des militaires et des politiques salvadoriens. En 2007, dans l'avion qui le conduisait à Aparecida (Brésil) Benoit XVI avait déclaré : "Il y a beaucoup de questions en suspens dans le procès de la béatification d'Oscar Romero, mais sa cause avance très bien… Un grand témoin de la foi." Le 8 janvier 2015 la Commission des théologiens de la Congrégation des Causes des saints a reconnu à l'unanimité, qu'Oscar Romero avait bien été tué "en haine de la foi", selon la formule définissant le martyre. Avec le frère Maurice Barth, dominicain, dont nous venons de célébrer l'adieu à la Maison de l'Amérique latine à Paris, lui qui fut un précieux ambassadeur des témoins de la foi en Amérique latine, je suis fier de pouvoir oser
dire : "Je suis Oscar"
fr. Patrick Jacquemont, dominicain, CETAD, février 2015.
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- Le cours est animé par Bérengère Mirabaud – Présidente du Centre pour l’intelligence de la foi – lecif.cef.fr
- Lire son article, paru dans le journal La Croix du 10/02/2015 p.4 http://journal-en-ligne.la-croix.com/ee/lacr/main/2015/02/10/04?article=30
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