En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mardi 26 mai 2015
Vie de Jude, frère de Jésus
Françoise CHANDERNAGOR
Albin Michel, 2015I
Il ne faut pas se tromper de genre littéraire ; ce livre est un roman et un beau roman. Roman historique certes, et le dossier présenté par l’auteur en fin de livre montre l’importance et la rigueur de son travail, mais une auto-défense était inutile, comme peut-être la fiction d’un manuscrit perdu et retrouvé. Selon un principe déjà éprouvé dans son remarquable ouvrage L'allée du Roi, Françoise Chandernagor donne la parole à Jude, le très jeune frère de Jésus, né dix-neuf ans après lui, qui deviendra l’un de ses disciples. Jude sera le chef d’une de ces petites communauté judéo-chrétiennes qui survivront à la guerre juive, pour garder la double tradition juive et chrétienne, avant de disparaître au cours des premiers siècles.
L’auteur s’est imprégné de la tradition biblique et évangélique, au point de parler son langage avec une simplicité et une poésie qui relèvent de l'évidence. A travers les yeux de Jude, elle installe son lecteur dans le monde galiléen dans lequel Jésus a vécu, un monde qui a le cadre et la saveur des paraboles. Nous entrons de plain pied dans ce printemps galiléen, sa dimension rurale et artisanale, la joie d’une nature proche, tantôt amicale, tantôt rude, la difficulté de la vie quotidienne des petits paysans et des saisonniers ; le rythme des saisons et la crainte des mauvaises années, l’avidité des grands propriétaires, le mépris des religieux proches du Temple et des pharisiens aux pratiques strictes. La figure de Jésus apparaît à travers le regard aimant, puis fasciné du petit frère, avec les interrogations que déjà elle suscite, jusqu’à ce qu’il quitte la maison et que les nouvelles parviennent par la rumeur.
Ce monde extrêmement vivant voit le mariage des sœurs, les essais des frères pour monter un peu dans l’échelle sociale, l’autorité croissante de la figure austère et belle de Jacques, le premier des frères de Jésus (« Jacques, le rempart », dit de lui son petit frère, « mais on ne discute pas avec un rempart ! »), qui prend de plus en plus d’importance.
Et une admirable Marie, la mère attentive et courageuse toujours au travail pour assurer la vie ou la survie de la maisonnée ; elle garde une tendresse et une confiance sans faille dans ce fils aîné déroutant, et le soutient de loin en veillant sur le reste de la famille.
Avec une belle liberté, F.Chandernagor ouvre le débat entre les frères, les voisins, sur l’activité de Jésus, sa personnalité étrange, les fidélités et les interrogations qu’il suscite. Le lecteur de Paul reconnaîtra certaines affirmations de l'apôtre dans la bouche de Jacques ! Jusqu’aux événements de sa mort dramatique et de la rumeur de Pâques, rapportés à travers le récit fragmenté de Jude (les trous du manuscrit permettent à l’auteur de laisser toute liberté à l’imaginaire ou à la foi du lecteur) !
Une seconde partie du récit va suivre les aléas des petits groupes de disciples après la rencontre de Jésus ressuscité, Jésus dont Marie continue à attendre le retour. Alors apparaissent les premiers débats sur la figure de ce frère, Messie de Dieu, dont on ne comprend pas pourquoi il s’est ainsi retiré. Alors apparaît aussi le personnage de Paul, le pharisien converti, exalté, que Jacques considère comme un fou, avec sa foi radicale : peut-on dire que Jésus est le Fils de Dieu ? Jacques veut oublier Paul : qu’il aille son chemin ! Une autre naissance du christianisme se dessine, du côté de la mission de Paul auprès des païens ; mais Jude sait qu’il y a un amour fou de Jésus chez Paul et une part de vérité qui reste mystérieuse ; dans un dialogue magnifique avec le petit frère fidèle resté juif, Paul comprend aussi que la part charnelle de Jésus est indissociable d’un message qu’il ne peut trop vite spiritualiser.
Jusqu’au déclenchement terrible de la guerre juive, dont l’auteur sait faire vivre les rivalités partisanes, les conflits internes meurtriers, les trahisons et les fanatismes, tandis que l’occupant romain aligne ses légions. Epouvante d’une guerre à la fois civile et désespérée, une guerre de partisans contre un empire dont la machine de guerre impitoyable ira jusqu’au bout. On assiste alors au désarroi des jeunes chrétiens venus de ce judaïsme rural, que Jacques, puis Jude peinent à maintenir dans un refus de prendre part à la violence qui se déchaîne. On pressent aussi ce que seront les difficultés de ces petits groupes restés proches du judaïsme, qui resteront interrogatifs sur la personne de Jésus, ébionites et nazôréens, dont la disparition semble inévitable dans l’histoire. Un regard pessimiste, ou une espérance réouverte ?
Un roman qu'on lit d'un trait et qui invite à reprendre à nouveau frais la lecture des évangiles, le débat avec Paul, et à réfléchir un peu autrement sur ces débuts divers du christianisme…
Roselyne DUPONT-ROC
Bibliste