En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 10 juin 2015
C'est à l'occasion du 8e centenaire de l'Ordre dominicain (Toulouse 1215) qu'est présentée l'exposition
« Mésopotamie carrefour des cultures, grandes heures des manuscrits irakiens »
aux Archives Nationales à Paris.
Quelle actualité ! Le frère Najeeb Michhael, dominicain irakien, présentait l'exposition le jour même où la cité antique de Palmyre tombait aux mains de l'Organisation Etat Islamique.
On se souvient que la Mésopotamie, pays « entre les fleuves » est la région historique du Moyen Orient située dans le Croissant Fertile entre le Tigre et l'Euphrate.
Elle s'étend en grande partie sur l'Irak actuel, et le nord de la Syrie.
C'est la région où est installée l'Organisation Etat Islamique.
La bibliothèque de Mossoul détient 809 manuscrits. Chassés de Mossoul en 2007, les Dominicains trouvent refuge dans un premier temps à Qaraqoh à 35 km à l'Est. En juillet 2014 l'avancée de l'Organisation Etat Islamique fait craindre une destruction des manuscrits. Le frère Najeeb les emporte, cachés dans des camions, vers la région du Kurdistan irakien.
Aux premiers siècles de notre ère, l'Irak appartenait à l'empire iranien, vaste territoire allant de l'Euphrate à l'Indus. Le livre des Actes des apôtres en cite les habitants comme les convertis de la première heure lors de la fête de la Pentecôte à Jérusalem. L’église d'Orient revendique une évangélisation remontant au temps du Christ à travers les traditions apocryphes. Ainsi la littérature syriaque a conservé des récits sur les Mages partis d'Orient vers Bethléem devenus, à leur retour, les premiers missionnaires de leur pays. Une Chronique mentionne même leur baptême par l'apôtre Thomas.
Plusieurs textes des premiers siècles mentionnent la pénétration du christianisme dans l'Irak actuel, par exemple en évoquant son influence sur les mœurs des populations païennes.
Vers 250 les conflits entre les Romains et les Perses entraînèrent les déportations de populations venues de l'empire romain oriental ce qui contribua à l'ancrage d'une minorité souvent christianisée. Des évêques furent emmenés en captivité entre le Tigre et l'Euphrate.
Il est difficile de situer précisément la naissance de l’Église en Irak. La tradition l'attribue à Mari, envoyé par Thomas depuis Edesse (l'actuelle Urfa en Turquie) pour faire connaître l'Evangile, fonder des communautés chrétiennes, et construire des églises.
Cette tradition n'est certes pas historique, mais il semble bien que c'est depuis Edesse que s'est répandu en Orient le christianisme et cette origine explique que la culture et la liturgie chrétiennes s'y expriment dans la langue et l'écriture araméennes d'Edesse, le syriaque. C'est la langue utilisée dans les manuscrits syriaques irakiens.
Le christianisme mésopotamien a toujours vécu sous des pouvoirs non-chrétiens, zoroastrien d'abord, musulman ensuite. Dans l'empire sassanide les périodes de paix religieuse ont alterné avec des moments de répression brutale.
Les chrétiens de l’Église d'Orient n'ont pas à l'origine vécu la conquête arabo-musulmane comme un tragique bouleversement, elle remplaçait un pouvoir non chrétien par un autre et cela ne changeait guère leur situation. Au VIIIe siècle le patriarche de l’Église d'Orient s’était installé à Bagdad et le dialogue avec le calife était ouvert.
A la fin du 12e la fondation de l'empire mongol par Gengis Khan marqua une nouvelle étape. Au début l’Église continua à grandir en Asie centrale. Mais l'avènement de Tamerlan au 14e changea la situation, et les chrétiens furent persécutés, l’Église d'Orient rentra dans une période de déclin se repliant vers le Kurdistan.
Au 20e les membres de l'Eglise de l'Orient subirent des massacres lors des affrontements entre Turcs ottomans et Russes notamment sur le sol iranien pendant et après la première guerre mondiale. De nouveaux massacres eurent lieu en 1930 au moment de la naissance du royaume irakien. Certains chrétiens trouvèrent refuge en Syrie où ils sont maintenant sous la coupe de l'Organisation Etat Islamique.
En Mésopotamie des monuments chrétiens ont été bâtis aux époques paléochrétiennes perse et romaine, avec un art original, églises à une nef et basiliques avec bema ( estrade en forme de fer à cheval, dans la nef, où se déroule la liturgie de la parole). Beaucoup de ces monuments et les manuscrits qui y étaient conservés, sont en voie de destruction ou de disparition.
L’exposition aux Archives Nationales replonge dans cette histoire de la Mésopotamie, mythique et fascinante qui a attiré nombre de voyageurs occidentaux dont les écrits sont présentés. Au 19e Louis Philippe a installé des consuls qui étaient archéologues. C'est ainsi que Khorsabad fut étudié par Victor Place qui, le premier, utilisa la photographie pour rendre compte de ses relevés.
L'archéologie et l'histoire des langues étaient des domaines très prisés par les frères dominicains, et c'est ainsi que l'exposition présente des manuscrits d'assyriologie ou de grammaire kurde.
Les dominicains italiens se sont installés à Mossoul en 1750 et implantèrent une importante bibliothèque où se côtoyaient des documents venus de Rome et des écrits en syriaque et en soureth (langue araméenne moderne). Ces manuscrits sont fort riches avec une iconographie extraordinaire et ont été numérisés dès 1960. Ainsi 8000 manuscrits ont pu être sauvés de la destruction. L'inventaire témoigne de la variété des œuvres et de leur ancienneté (13e). Outre des Bibles y figurent des manuscrits liturgiques et théologiques, des ouvrages de spiritualité, des œuvres historiques et littéraires, des dictionnaires et des grammaires de langues locales.
L'exposition consacre une large part aux huit siècles de mission dominicaine depuis la bulle du pape Honorius III confirmant à Dominique et aux frères prêcheurs de Saint Romain de Toulouse leur mission de prédication (1217). Peu après les dominicains tiendront le rôle d'émissaires de la papauté en Orient, chargés de collecter des manuscrits arabes et de créer des contacts avec les autorités musulmanes.
Mais le couvent de Mossoul ne remonte qu'à l'époque moderne, les dominicains n'ayant investi la Mésopotamie qu'au 17e. Il fut transformé au 19e en un hospice. Les actions humanitaires des dominicains dans le territoire irakien sont largement documentés, notamment les écoles qui reçoivent des enfants de toutes confessions et de toutes cultures.
L’intérêt de la papauté pour les églises chrétiennes d'Orient est né de la circulation de manuscrits entre la Mésopotamie et Rome. On peut voir à l’exposition des manuscrits syriaques et arabes, notamment un texte arabe sur les apologétiques chrétiennes avec de magnifiques enluminures ou encore un évangéliaires de 1192.
Ainsi cette exposition permet de prendre conscience des dangers que court actuellement le patrimoine irakien et syrien.