En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Dimanche 13 septembre 2015
Judas : un procès permanent
Relecture, Révision, Réhabilitation
Dans l’histoire de l’humanité, les procès permanents avec révisions souvent tardives, Socrate, Galilée, Loisy. Et les procès politiques avec les renversements de l’histoire, procès humanitaires (le procès Eichmann), tribunaux ecclésiastiques (les Inquisitions). Des procès ponctuels ou permanents. Des réunions rares.
C’est le film de Rabah Ameur Zaïmeche, Histoire de Judas, qui a relancé, s’il en était besoin, la question des interprétations de l’histoire de Judas, une des figures les plus fournies de deux millénaires d’une légende noire à peu près sans appel. Ouvrons le dossier pour proposer une relecture en forme de révision sinon de réhabilitation.
Judas dans les Evangiles, les Actes
Les textes néo-testamentaires sont nombreux. La liste des apôtres (Mt 10, 4 ; Mc 3, 16-19 ; Lc 6, 14-16° ; le parfum (Jn 12, 1-8) ; les trente deniers (Mt 2, 6 ; 14-16 ; Mc 14, 11-14 ; Lc 22, 3-6 ; Jn 6, 71) ; la Cène (Mt 26, 20-25 ; Jn 13, 21-30) ; arrestation et baiser (Mt 2-, 47-50 ; Mc 16, 43-45 ; Lc 22, 47-49 ; Jn 18, 2-5) ; la mort de Judas (Mt 27, 3-10 ; Ac 1, 15-20).
Mais la traduction qui va être déterminante pour le portrait de Judas est celle du verbe paradidômi. Dans le grec classique, paradidômi n’a pas le sens de « trahir » mais celui de « livrer ». L’expression du mot n’est pas facile à employer. Mais ce n’est pas « trahison », c’est « livraison ». On pourrait même traduire « transmission, tradition ».
Judas n’a pas « trahi », mais « livré » Jésus aux graZnds prêtres ; Judas n’est donc pas un traître.
Il transmet ce qu’est la mission de Jésus : « il s’est livré pour nous » (Ga 2, 20), « Dieu l’a livré » (Rm 8, 32), « il a été livré » (Rm 4, 25). Jésus s’applique l’expression à lui-même : « Le fils de l’homme sera livré aux grandes prêtres et aux scribes » (Mc 9,31).
Cette traduction « déconstruit » radicalement l’image de Judas, qui n’est plus un « traître », accusation principale et prégnante qui défigure Judas tout au long des siècles. Alors qu’on peut poser la question : si Judas n’avait pas livré Jésus, quid de la Passion et de la Résurrection ? Au IIème siècle ; certains hérétiques ont pu conclure au rôle central de l’Iscariote Judas, dans l’économie du salut. La redécouverte récente et très médiatisée d’un « Evangile de Judas » gnostique a pu relancer le débat.
S’il y a déconstruction d’une « trahison » de Judas, comment a pu se faire la construction du personnage, l’édification d’une véritable « légende noire » de Judas. Il y a l’argent ou la cupidité. Mais les trente pièces d’argent sont une somme dérisoire. Car pour l’évangéliste Matthieu, une interprétation messianique qui renvoie au salaire pour lequel on se débarrasse du berger de Zacharie (Za 11, 12). Pour ce qui est du suicide de Judas, les images du discours de Pierre pour suppléer à la place du douzième apôtre et continueront pendant des siècles à accabler Judas : « Cet homme est tombé la tête la première », « ses entrailles ont éclaté par le milieu » (Ac 1, 18). Mort par pendaison, mort par chute et gonflement. Une transcription ignoble s’imposa dès le IIème siècle avec Papias d’Hiérapolis. La condamnation est claire : « les traîtres meurent aussi de mort violente ». Ce fut le cas de Jonathan le prêtre impie (142 av. J.C.) redécouvert dans les textes de Qumran (I Qttab 8). Et pour l’évangéliste Jean, la figure de Judas est encore agrandie si Jésus est celui qui est « livré » par Judas, celui qui livre le Logos de Dieu. L’excellence de la victime commande la grandeur de celui qui livre. Pour Jean, Judas devient l’opposant par excellence, le diable lui-même. C’est le combat cosmique qui se « livre », celui de Dieu contre le Mal. « Il s’agit d’une figure théologique, celle du Livreur par excellence, dont la noirceur révèle l’éclatante lumière du Livré » (Régis Burnet, L’évangile de la trahison. Une biographie de Judas, p.94. « Satan est entré dans Judas » (Lc 22, 3).
Judas et Jésus
Si nous acceptons la « déconstruction » de la « trahison » de Judas, cela devrait nous permettre de situer de manière plus juste le « côte à côte »de Judas et de Jésus. C’est pourtant bien ce que nous suggère un coffret en ivoire du British Museum datant des années 420-430 avec deux scènes gravées côte à côte : Jésus crucifié et Judas pendu. « Le trahi, les bras en croix, le traître, les bras le long du corps, tous deux suspendus au bois, l’un à la croix, l’autre par une corde, de l’arbre. Les deux bois se touchent : sous le poids de Judas, la branche ploie et vient caresser le montant transversal de la croix » (R. Burnet, op. cit. p.21-22). La théologie peut être audacieuse : « Judas et Jésus ont partie liée : lieu de transfert entre la contingence humaine et la nécessité divine, la « trahison/livraison » fait partie intégrante du mystère de l’Incarnation » (R. Burnet, op. cit. p.129). Le visage de Judas trouve son sens le plus important comme image christologique. Si nous voulons évoquer la figure de Judas, nous devons la construire de manière bipolaire : perspective humaine et perspective qui dit quelque chose de Dieu.
Judas et Pierre
Il est un autre couple dans les évangiles qui peut nous éclairer sur la « construction » de l’image de Judas : celui de Judas et de Pierre. Il a été souligné de manière trop inhabituelle et très ignorée : « les deniers de Judas et les dénis de Pierre » (Patrick Jacquemont, manuscripto, mai 2002). Car il a trois discours attribuée à Pierre selon les Actes des Apôtres : « Judas qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus » (Ac 2, 22-26) ; « cet homme, Jésus, que vous avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies » (Ac 3, 13) ; « Jésus que vous avez livré et renié devant Pilate qui était décidé à le relâcher » (Ac 3, 13). Trois discours de Pierre pour charger Judas, comme si Pierre devait lui aussi se décharger d’avoir lâché Jésus, le premier, pour trente deniers, le second par ses dénis. Après la mort de Jésus qui détruisait tous ses espoirs d’un triomphe de Jésus, espéré par l’entrée glorieuse à Jérusalem (Mt 21, 1-11 ; Mc 11, 1-11 ; Lc 19, 28-40 ; Jn 12, 12-16). Judas a peut-être voulu comme « forcer » Jésus à se dévoiler tel qu’il l’espérait : le libérateur de l’occupation romaine, le Messie attendu par la foi juive. Jésus est livré par Judas pour délivrer le peuple juif. Ce sera la tractation des trente deniers qui n’est pas trahison. Mais Jésus libère en pardonnant la prostituée au repas de Simon (Lc 7, 48), la femme adultère promise à la lapidation (Jn 8, 11). Judas n’a-t-il pas compris que Jésus était pardon pour lui aussi ? Si le suicide n’a pas été évité, Judas est pardonné et il peut retrouver au Paradis le bon larron, auprès du Crucifié. Ce n’est pas Judas qui a mis Jésus sur le gibet, mais l’épreuve de Judas est l’espoir qui peut délivrer à jamais tous les désespérés jusqu’aux suicidés.
Pierre et Judas
Que serait l’apport particulier de Pierre, en lien, peut-être même en symétrie, avec Judas ? Il y a en effet aussi une « construction » du personnage de Pierre. Gérard Bessière a présenté ce dossier aussi indiscutable qu’irrévérencieux : Pierre, pape malgré lui, Flammarion, 1989. Avec celle de Judas, ce sont deux constructions qui peuvent être comparées. Après l’homme des « trente deniers », celui des « trois reniements ».
Tel qu’il apparaît dans les textes, Pierre est celui qui est mi en avant, devenant ainsi le premier de la liste dans l’énumération des disciples, avant même celle des apôtres. Simon, car il ne s’appelle pas encore Pierre, a-t-il été choisi le premier par Jésus (Mt 4, 19) ? Il est significatif qu’il n’est pas le seul appelé mais qu’André l’est avec lui. Grande loi de l’évangile et de l’évangélisation : « deux par deux » (Mt 6, 7). Mais voici que le duo initial se divise, comme si le diable était venu diviser ce qui était uni. Tout comme il est dit que le diable entra en Judas (Jn 13, 27), Pierre proteste de sa fidélité : « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller même en prison, même à la mort » (Lc 22, 33). « Je te le déclare, Pierre, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies par trois fois nié me connaître ». Chez Matthieu, Pierre proteste : « Même s’il faut que je meure avec toi, je ne te renierai pas » (Mt 26, 35). Et selon Marc, la protestation est double. Mais c’est oublier la réprimande violente de Jésus à Pierre qui refuse d’envisager de monter à Jérusalem pour la mise à mort de Jésus : « Dieu t’en préserve, Seigneur. Non, cela ne t’arrivera pas » (Mt 16, 22). Jésus réplique durement : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! » (Mt 16, 23). Cette difficulté de Pierre à comprendre les signes que Jésus propose apparaît par exemple dans le lavement des pieds des disciples par Jésus : « Tu ne me laveras pas les pieds » (Jn 13, 8). La réponse de Jésus à Pierre n’a peut-être jamais été dite à Judas : « Si je ne te lave pas, tu ne pourras pas avoir de part avec moi » (Jn 13, 8). Mais le lien avec Judas apparaît aussitôt : « ‘Vous, vous êtes purs, mais pas tous’ ; Jésus savait en effet qui allait le livrer » (Jn 13, 10-12). En fait il s’agit alors de mettre en pratique le geste proposé par Jésus. « Sachant cela, vous serez heureux, si du moins vous le mettez en pratique » (Jn 13, 18). Mais après le dialogue avec Pierre, Jésus a pu se tourner vers Judas qui devait être là avec les autres. « Je ne parle pas pour vous tous. Je connais ceux que j’ai choisis. Mais qu’ainsi s’accomplisse l’Ecriture : ‘Celui qui mangeait le pain avec moi, contre moi a levé le talon’ » (Jean utilise librement le texte du Psaume 41, 10) (Jn 13, 18). Mais que dire alors concernant Pierre ?
Au pied de la croix, il y a les femmes, Marie et Jean (à qui Jésus confie sa mère et réciproquement), deux notables juifs, Nicodème et Joseph d’Arimathie (Jn 19, 26-27 et 38-39). Où sont les disciples ? Où est Pierre ? Pierre se cache car il ne veut pas être reconnu. Car Pierre a été repéré à la porte du grand-prêtre Hanne : « N’es-tu pas un disciple de cet homme ? » (Jn 18, 17). Par trois fois, Pierre nie, dénie. Alors « un coq chanta » (Jn 18, 27). Les trois autres évangiles soulignent Asce triple reniement (Mc 14, 30 ; Lc 22, 34 ; Mt 26, 34). Les dénis de Pierre ne pèsent-ils pas plus lourd que les deniers de Judas ? Mais la fin de l’histoire de chacun est différente. Car si Judas, désespéré, se suicide, Pierre va être réhabilité par la triple interrogation de Jésus après Pâques ; non pas tant un reproche qu’une réconciliation : « Pierre, m’aimes-tu ? » (Jn 21, 13-18). Une désignation de Pierre, comme un rite d’intronisation, d’ordination de Pierre, « serviteur des serviteurs de Dieu ».
Pierre, toi qui a osé inventer le denier de Saint Pierre, jusqu’à faire payer des indulgences pour payer la construction de ta basilique Saint Pierre de Rome, n’est-ce pas toi qui devrais pardonner à Judas ? Les trente deniers de son pari risqué pour provoquer Jésus à se manifester messie et roi ; il les a rendus. Il n’y a plus de dette. Pas plus qu’il n’y a de dette pour tes trois dénis dans le désarroi et la déception de l’échec de Jésus. Tu as été pardonné, à toi de délier ce qui a été lié, de défaire le nœud de la corde du pendu. Pitié pour Judas dans ses deniers, toi, Pierre, si pitoyable avec tes dénis.
A suivre. La légende noire de Judas. Judas laïcisé ? Du IIème siècle à aujourd’hui. (Littérature, beaux arts, cinéma).
Patrick Jacquemont, CETAD, été 2015
(Cimabue (v 1240-v 1302),'le baiser de Judas, 1277, église supérieure,saint Francois d'Assise)