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Judas, un procès permanent (2) : Légende noire, lecture laïque

Publié le Mardi 3 novembre 2015

Judas, un procès permanent (2) : Légende noire, lecture laïque

 

Judas, un procès permanent (2)

Légende noire, lecture laïque

 


Dès les évangélistes Matthieu, Marc, Luc, plus encore Jean, puis avec les Actes des Apôtres, le procès de Judas semble fixé, forcé. Ainsi que l’expriment les auteurs chrétiens du 5ème siècle Juvencus (Evangelicae historiae), Sedulius (Carmen Paschale), une succession d’insultes : « Cruel, féroce, impudent, fou, rebelle, perfide, barbare, menteur, vénal, inique, traîtres, sauvage ». Une robe d’infâmie.

                                                      Son absolue culpabilité
 

Son absolue culpabilité est même mise en lumière par des miracles successifs, lors d’une mise en parallèle de Judas et de Pierre dans le Livre du coq (Daniel Marguerat, La Bible en récits, Genève, Labor et Fides ; Le monde de la Bible, 2003, p.431-441). Un premier récit parle d’une « colonne » qui tourne au-dessus des disciples réunis avec Jésus au mont des Oliviers. Cette colonne s’arrête au-dessus de la tête de Juda et une voix effroyable en sort. « Malheur à toi, Judas ! Il aurait mieux valu pour toi qu’un puits sans fond t’avale, plutôt que tu ne livres à la mort, avec perfidie, le sang du Fils innocent du Seigneur » (Ecrits apocryphes chrétiens, tome II, Bibliothèque de la Pleiade, 2005, p.155-157) Un second miracle, qui peut servir de signe, est ensuite rapporté : un coq rôti est disposé devant Jésus, sur la table du repas pascal ; au moment du départ de Judas, Jésus rend la vie au coq qui s’enfuit pour suivre Judas ! De même que le coq chante pour révéler à Pierre son reniement, le coq se fait agent de renseignement pour informer Jésus de la trahison de Judas (idem, Ecrits apocryphes chrétiens, II, p.168-172)

C’est Sedulius (Carmen Paschale V, v.26-31 Patrologie Latine 19, col. 707-707 ) qui va souligner dans la même réprobation tous les juifs, marque de son anti-judaïsme virulent. Voici Judas, paré pour les siècles d’une robe d’infâmie.

Plus insistant et radical, après avoir noirci la vie de Judas, pourquoi ne pas noircir son "repos" éternel ? Tortures de l'enfer, supplices, tourments, géhenne ? (Régis Burnet, L'évangile de la trahison. Une biographie de Judas, Seuil, 2008).

la mort de Dieu est-elle nécessaire ?  

Il faut souligner, au-delà ou en-deçà de la légende noire de Judas qui va se développer, toute la question théologique qui se pose avec le rôle de Judas, très sévèrement souligné. La mort de Dieu est-elle nécessaire ? La contingence du traître Judas est-elle nécessaire pour que la nécessité divine devienne contingente et que Dieu se livre à la mort ? Pour l'incarnation, Dieu s'est livré à l'acceptation de Marie. "Le " fiat" de Marie a la même fonction que le baiser de Judas... Mais Judas est l'anti-Vierge, une sorte de Vierge noire" (R. Burnet, op. cit. , p.122). Le lien Judas-Jésus est une question de christologie, comme il ne saurait y avoir de mariologie sans christologie.

                                                 
                                                Judas l'incarnation du mal

Ainsi commence la "construction théologique" de Judas qui va en faire l'incarnation du mal. Déjà dans l'évangile de Jean, la figure théologique de Judas apparaît. Il est le "livreur de celui qui s'est livré." Pour Pâques 2006, c'est la publication aux Etats Unis de "l'Evangile de Judas" (texte copte découvert en 1978). Judas est un héros. L'origine est celle d'une gnose dite "séthienne", faite d'oppositions strictement dualistes, dans la ligne du docétisme pour lequel le corps n'est qu'une enveloppe charnelle enfermant l'âme ou l'esprit. C'est seulement au IIIème s. qu'Origène propose une lecture théologique de Judas, qui est blessé par Satan quand "il entre en lui".

 Les défauts de Judas

Le principal défaut de Judas serait donc le "relâchement". Cette lecture de Judas va marquer celle d'Augustin et de Jean Chrysostome. Mais la lecture d'Origène postulait une vision dynamique de l'âme de Judas. Pour Augustin et Jean Chrysostome, la perspective est fixiste, avec l'insistance sur l'avarice. "Avarice et aveuglement". "Dieu fait usage même des cœurs des méchants comme une louange et une aide pour les bons" (Augustin, Traité sur la grâce et le libre-arbitre) Reste la question du suicide. Jean Chrysostome se focalise sur la responsabilité de Judas. Et voilà l'achèvement de la figure du réprouvé.

                                       Les représentations iconographiques de Judas

Représentation de Judas dans  la cène

Pour (re)trouver une image de Judas, l'iconographie jusque dans sa mouvance est suggestive. Sur la mosaïque de la nef, côté sud, de Saint Apollinaire le Neuf à Ravenne (VIème s.), Judas ne se distingue des autres disciples que par sa position à l'extrême droite, en parfaite symétrie avec Jésus. Il est le seul des apôtres que l'on voit en entier, avec la tête de profil, quand celle de Jésus est de face.

Mais aux alentours de l'an Mil, dans les représentations de la Cène, Judas est passé de l'autre côté de la table, avec un corps contorsionné ; sa perfidie est désormais soulignée par la couleur rousse de ses cheveux et de ses vêtements.

Enfin à partir du XIIIème s., Judas est représenté avec un démon qui rentre dans sa bouche au moment où Jésus le désigne comme "le traître" en lui tendant une bouchée (Pierre Emmanuel Dauzat,
Judas, de l'Evangile à l'Holocauste, Tempus, Perrin, 2008, p.88).

 
les représentations de la pendaison de Judas 

La représentation la plus marquante va être celle des pendaisons de Judas. Dans la salle capitulaire de la cathédrale d'Autun, le sculpteur Gilbertus représente Judas loin du Christ, abandonné aux pattes des diables (P. Jacquemont, J.-P. Jossua, B. Quelquejeu, De qui tenir, Cerf, 1979, p.57). Et voici Judas pendu à un arbre à trois branches, corps nu, suspendu à une corde boursouflée à la hauteur de la taille : est-ce une allusion à la bourse de Judas (avarice), à moins qu'il s'agisse de ses péchés qui, ne pouvant sortir par la bouche ayant embrassé le Christ, s'efforcent de sortir par l'anus sous la forme d'un oiseau noir (P.-E. Dauzat, op. cit. p.89).

A Sainte Foy de Conques (XIème s.), Satan trône en majesté au milieu des damnés, Judas a sa bourse autour du cou, tandis qu'un serpent s'enroule autour de ses jambes.

 

Judas serait-il perdu, pendu ? Autre image, celle du voyage de Saint Brandan, un des textes fondateurs du mythe médiéval de Judas, avant même la Légende dorée. Deux enfers pour Judas : "Un jour je monte, le suivant je descends. Ainsi mon tourment ne finit jamais" (P.-E. Dauzat, op. cit. p.93). N'est-ce pas ce que les psychiatres aujourd'hui appellent la "pendulaire" pour caractériser la dépression ?

                                                     La légende noire

La légende noire de Judas en ajoute encore. Jean R. Sheidegger dans son étude sur les "mythes oedipiens" va ajouter au crime de Judas le parricide et l'inceste ! Judas-Oedipe, plus noir même que son devancier, est "enténébré" (Jean R. Sheidegger, "Traître ou sauveur ? Judas dans les traditions chrétiennes et juives" dans Félonie, trahison, reniements au Moyen Age, Publications de l'Université Paul Valéry, 1987).

Paradoxe : c'est la "Légende dorée" qui va enrichir encore la "légende noire" de Judas. Origène (v.185 - v.250) avait déjà développé le parallèle entre Judas et Oedipe (Philocalie 21 - 27, Sur le libre-arbitre, éd.Junod, Cerf, 1976). Ce sera la Légende dorée (1265) de J. de Voragine qui souligne la "face noire" de Judas, exemple type du désespoir et du manque de foi". A la fin du Moyen-Age, sur le plan iconographique aussi bien que dans la scolastique, de Bonaventure à Thomas d'Aquin, et d'Abélard à Saint Bernard, le sort de Judas paraît plus ou moins scellé.

                                 
                                     Evution de l'image de Judas jusqu'à nos jours 

Comment l'image de Judas va-t-elle pouvoir bouger, basculer ? Judas traître va devenir Judas tragique. Par exemple, avec Thomas More, l'auteur de l'Utopie, et sa profonde perception : Judas est en chacun de nous. Vient alors le Judas du corpus shakespearien. Ce sera l'analogie Othello - Judas : "Je t'ai embrassée avant de te tuer. Il ne me restait qu'à me tuer, pour mourir sur un baiser". Après la Renaissance, c'est Rembrandt qui peint "Judas restituant les trente deniers " (1629).

Le poète métaphysicien anglican John Dane retrouve les intuitions positives d'Origène et d'Abélard concernant le suicide de Judas
(Biathanatos, 1608). A la fin du XVIIème s., Leibniz place Judas sous le signe de la perfection d'une "admirable économie". Mais c'est retrouver alors Thomas d'Aquin qui observait avec finesse et générosité : "Dans l'enfer, il n'y a pas véritablement de l'éternité, il y a plutôt du temps" (Somme Théologique I, 10, 3 ad 2).

 

Que vont apporter les Lumières ? Le curé Meslier observe que le salut s'effectue grâce à Judas (Oeuvres complètes, Anthropos, 1970, vol. I, 497). Pas d'apport significatif de Voltaire, de Rousseau ; des approches positives avec Heine et Hölderlin. Mais Pierre Emmanuel Dauzat note pertinemment : "Au siècle des Lumières, la métaphore de Judas sera devenue folle : chacun sera devenu le Judas de l'autre (Judas, de l'Evangile à l'Holocauste, p.149).

 

Voilà donc un nouveau Judas qui est arrivé. Faut-il parler de "dérives", de "parodies" ? (Bernard Sarazin, La Bible parodiée, Cerf, 1993). La vendange est féconde, et P.-E. Dauzat offre une étonnante récolte de près de 200 pages, format Tempus ! Gérard de Nerval et Victor Hugo, Thomas de Quincey, Borges, l'abbé Oegger mis en valeur par Anatole France ; les deux Judas de Maurras et Claudel, Nietzche, Carl Gustav Jung... Soulignons seulement la dimension politique du "Judas nouveau" du XXème s. "Judas s'est définitivement émancipé du discours néo-testamentaire et chrétien pour entrer dans la légende laïque de la trahison. Il a partiellement quitté le répertoire de l'antisémitisme religieux pour entrer dans celui de l'antisémitisme racial " (P. -E. Dauzat, op. cit. p.225). Judas devient un homme politique : Dreyfus, la question juive, les antisémitismes qui vont conduire à l'holocauste. Mais la douloureuse histoire de Judas ne devrait pas nous dispenser d'un constat plus universel et personnel à la fois : Judas, "tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui" (J.-P. Sartre, Les mots...).

 

Patrick Jacquemont, CETAD, Saint Matthieu, 21 septembre 2015

La cène, Saint Appolinaire le neuf, Ravenne, VIe siécle

 

 

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