En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 14 mars 2016
Les Innocentes : voiles et viols
Neige et hiver en Pologne. Noir et blanc, hier avec le film "Ida" (Cetad, Regards sur la société, 31.03.14) aujourd'hui, avec le drame en couleur "les Innocentes" (à l'écran le 10.02.16). Mais toujours avec des voiles, noirs et blancs pour les moniales, blancs et gris pour les religieuses polonaises qui ont accueilli, au cœur des persécutions anti juives, des enfants qui ont grandi dans la communauté et dont certains vont faire profession religieuse, dont Ida.
Le film
Avec les "Innocentes", c'est un monastère polonais isolé, qui a été envahi par des soldats russes. Les moniales ont été violées. Avec pudeur et prudence, il ne sera rien illustré de ces drames vécus par de nombreuses (7 ? 25 ?) sœurs. Mais survient ce qui devait arriver. Une moniale va accoucher bientôt, et cela se présente mal; sans aucune pratique de cet "accomplissement" évidemment très inhabituel dans un monastère, une des moniales ose désobéir en rompant la clôture. Elle court, jusqu'à l'épuisement, à travers neige, forêt et froid, pour appeler à l'aide. Elle rejoint un poste temporaire, provisoire, de la Croix Rouge française. Personne ne l'écoute, ne la comprend, question de langue. Elle reste dehors, agenouillée, en prière.
C'est alors qu'à travers la vitre d'une fenêtre, une jeune médecin française, Mathilde, la voit, et se laisse entraîner, nouveau calvaire, vers le monastère. Elle se fait sage-femme efficace, malgré les réticences de la moniale qui ne voudrait pas que quelqu'un, même une femme, la touche. Naissance au monastère.
Mais Mathilde qui comprend ce qu'a dû être ce viol collectif, insiste pour pouvoir examiner les autres moniales, abbesse (ou supérieure) comprise. Il faudra que Mathilde rentre au poste de la Croix Rouge et revienne avec une ambulance de campagne. Elle réalise que pour d'autres naissances, il y a eu des adoptions dans le voisinage. Et même pire : une image cruelle nous montre ainsi la supérieure-abbesse, emportant dans un panier un nouveau-né pour le déposer au pied d'un calvaire, dans la neige et dans le froid. Homicide volontaire.
Dans ses choix, la réalisatrice des "Innocentes", Anne Fontaine, veut dévoiler le secret de ces voiles violés. L'écriture du scénario est rigoureuse, la directrice de la photographie Caroline Champetier nuance le contraste des ombres et des blancs avec la couleur, alors que le film "Ida" est une réussite "noir et blanc".
La théologie de la vie religieuse
Mais c'est la théologie de la vie religieuse qui distingue essentiellement les deux approches cinématographiques.
Pour les "Innocentes", le père Jean-Pierre Longeat, ancien abbé de Saint Martin de Ligugé, président de la Conférence des religieux et religieuses de France, n’a pas voulu cacher une théologie du corps et de la chasteté qui a pu être (et est encore ?) celle des moniales cloîtrées.
La clôture n'est pas seulement celle des murs et des services. C'est une clôture des corps des femmes. Ce corps ne doit pas être touché, ni même regardé, corps caché, sacralisé, sacrifié, offert au seul corps sacrifié, souffrant, du Crucifié.
Le voile prend une signification radicale et il est aussi voile de la conscience dans une obéissance absolue à l'abbesse jusqu'à ce que soit exclue celle qui est "dénoncée", reconnue comme "meurtrière d'enfant".
C'est donc la dénonciation d'une théologie de la vie religieuse que laisse apparaître le film "Les Innocentes", dont le titre lui-même doit interroger sur "l'innocence" et sa signification. La présence auprès de femmes et d'hommes en prison peut nous aider à interpréter ce vocabulaire de l'innocence (Anne Lécu, dominicaine, médecin en prison, Marcher vers l'innocence, Cerf, 1998. "Dans mon innocence, tu m'as soutenu et rétabli pour toujours devant ta face", Psaume 40, 13).
Le film « Ida »
C'est d'une toute autre manière que le film "Ida" fait apparaître la vie religieuse. Il ne s'agit pas d'un monastère et de sa clôture, mais d'un couvent de religieuses qui a accueilli, notamment, des enfants pour les cacher (cache n'est pas clôture) lors de la persécution anti-sémite en Pologne.
C'est le cas d'Ida qui a grandi sans savoir le secret de sa vie. Jeune adulte, elle pense avec d'autres jeunes filles présentes au couvent à faire des vœux de religieuse. Pourtant, signe de liberté, elle sent qu'"elle n'est pas prête", comme elle le confie lors de la restauration d'une statue du Christ (qui n'est pas un Crucifié). Signe d'une liberté que n'a pas étouffée la vie au couvent.
Mais il y a surtout l'attitude de la Mère supérieure qui manifeste son souci de voir Ida découvrir qu'elle est juive. Elle doit donc aller voir dans la capitale sa tante juive qui n'est jamais venue la voir au couvent. Ida est réticente, anxieuse d'aller ainsi loin du couvent, mais elle part avec sa petite valise et son voile de future religieuse. Voile et valise.
Le film va évoquer les initiations d'Ida. Initiation à sa judéïté (jusqu'au déterrement de ses parents assassinés !). Initiation à sa sexualité de femme (avec une nuit de couple décevante). Initiation à une vie qui se détruit (le suicide de sa tante Wanda). Elle est sur le chemin du retour au couvent. Y revient-elle pour les voeux religieux de ses amies ? En repartira-t-elle ? "Sans valise", comme ultime initiation d'Ida, invitation permanente au pèlerinage de toute vie humaine.
Il ne faut pas dissocier ces deux images et interprétations de la vie religieuse, "Ida" et "Les Innocentes"? La maîtrise et la beauté de ces deux films en apprennent beaucoup plus que la plupart des illustrations et publications concernant l'année dite "de la vie consacrée" (2014).
CETAD, P. J., 17.03.16