En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 30 novembre 2016
ATTENTIONS, LES ATTENTIVES
Présentation du livre de Karima Berger « Les Attentives. Un dialogue avec Hetty Hillesum » ed.Albin Michel, 2014,
Attentions
Pour toutes et tous, l’attention éveille l’écoute. Ecouter la parole, parole de soi, au plus caché de soi-même ; parole de l’autre quelle que soit sa langue ; parole de cet Autre qui est Dieu. Attention du cœur, invitation réciproque à aimer. Attention…L’attention prend encore un nouveau sens si nous mettons le mot au pluriel : des attentions. Plus encore que de manifester de l’attention, pratiquer des attentions. Devenir « attentionnés, attentifs » comme l’écrit Karima Berger dans son livre « Les Attentives. Un dialogue avec Etty Hillesum ».Il y a une éducation des attentions. Pour André Comte- Sponville – « Petit traité des grandes vertus » - la politesse est la première des vertus. Il est dommage qu’un moralisme comme celui de la Comtesse de Ségur ait fait de la politesse un critère de bonne éducation. La politesse est attention respectueuse de l’autre, non seulement de l’enfant envers l’adulte, mais réciproquement. L’attention, le respect de l’autre, préparent l’invention de multiples attentions délicates pour traduire l’affection, l’amitié de qui veut exprimer sa reconnaissance. Peu importe la taille de l’attention-cadeau ; ce qui compte, c’est le choix du cadeau qui va surprendre ou combler l’heureux bénéficiaire, l’heureuse élue.
Attentives.
Allons plus avant avec Karima Berger qui a choisi de faire dialoguer Etty Hillesum avec un personnage imaginaire, une petite marocaine dont la photo, volée pour un magasine, est accrochée au-dessus du bureau d’Etty, à Amsterdam. Un dialogue très attentif s’instaure entre Etty et la photo de la jeune marocaine, « ma jeune Kirghize » (p.21) « Je suis de bonne compagnie pour moi-même et je m’entends fort bien avec moi » (p.32) L’attention se dédouble quand Etty devient attentive jusqu’à être l’amante de S. « Tu fais l’amour avec S.après quinze mois d’approche amoureuse » (p.53) S.va faire découvrir à Etty que le physique n’est pas séparé du spirituel (p.54). Comment ne pas évoquer le Cantique des Cantiques « mon bien-aimé a avancé la main par la fente et mes entrailles ont frémi » (Ct 5,4). « Les femmes ou le féminin sont ce lieu par excellence de la manifestation de la grâce divine » (p.60) « L’amour est une grâce de Dieu et l’acte sexuel s’accomplit sous ses auspices, tel une offrande, une joie ; l’homme et la femme le sanctifient. C’est un acte de grand amour que de s’aimer. En Islam et dans toutes les autres religions la femme est une sorte d’Annonciation permanente, elle annonce, elle accueille, elle est le seuil du monde. Marie est « la porte du ciel » disent les chrétiens. La magnifique scène que le Coran nous décrit à propos de Marie parle de corps et de désir » (p. 54). Attention, Annonciation, Amour.
Agenouillement
Et voici qu’Etty va passer de l’amour, découvert avec S., à « l’agenouillement plus intime que ma vie amoureuse » (p.63) « Tu découvres, réjouie comme un enfant, ce qu’est prier, l’espace intérieur que cet acte ménage et libère en toi. Prier est une expérience pure, muette, secrète » (p.64) Deux attitudes de la prière « ascension » et « annihilation ». C’est dans son « ascension nocturne » que le Prophète Mohammed découvre le sens et la portée de la prière. L’ascension, c’est la station droite de l’orant devenant le représentant de Dieu. L’annihilation, c’est celle de la condition humaine devant Dieu. Un «agenouillement » unique pour Etty. A l’heure des allées boueuses du camp de Westerbrok Etty a promis qu’elle trouverait « une maison pour Dieu, un toit, que même ton corps priant sera une maison pour Lui » (p.69)
Abandon
Avril 1942. Deux évènements vont finir par donner au destin d’Etty sa forme. D’abord, l’obligation pour les juifs de porter l’étoile jaune le 29 avril 1942. Ce même jour, il y a eu ce second évènement, l’amour de S. Vos corps suivent le mouvement de vos âmes et s’invitent enfin…Toi et S. découvrez l’amour terriblement radieux de vos corps réunis. Ce jour-là tu es créatrice. L’amour va libérer cette image d’un « jaune terriblement radieux » (p.86). Nouvelle expression de la découverte : abandon « derrière les broussailles entremêlées de mes angoisses et de mes désarrois , s’étendent les vastes plaines, le plat pays de ma paix et de mon abandon » Et tu précises « mon acceptation n’est ni résignation, ni abdication de la volonté » (p.87). « S’abandonner à ce qui t’est donné aujourd’hui de vivre et de faire vivre n’équivaut pas à la résignation, à une mort lente, cela consiste à continuer à apporter tout le soutien que je pourrai là où il plaira à Dieu de me placer, au lieu de sombrer dans le chagrin et l’amertume » (p.87-88). « Il mûrit très lentement en moi un « abandon » une confiance très grande » (p.88). « L’abandon donc, une posture pour toi familière, physiquement, même accompagnée de cette chute soudaine du corps, ton inclinaison vers le sol, une défaite de ta volonté qui te grandit » (p.91). Le secret de cet abandon est « cet élément précieux de la foi, l’humilité, pouvoir subir, sans opposer de résistance, ce qui ne signifie pas résignation » (p.93) Jusqu’à ce dessein fou « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi….ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes» (p.93).
Pour Karima Berger la musulmane qui dialogue avec Etty Hillesum, cet abandon à Dieu « est nommé tawatikul, inquiétude sans repos et repos sans inquiétude » (p.93) «Cette grâce rendue à Dieu, ce signe de la gratitude pour la vie donnée est le hamdûlillah du musulman » (p.94) Islam est souvent traduit par soumission. « S’humilier en se prosternant n’est pas un renoncement, c’est préserver la dignité en nous qui ne procède pas de nous, mais qui a été déposée en nous, c’est se rendre digne de notre dignité d’homme. Humilité vient de « humus » qui a donné naissance au mot « homme » et rejoint le souvenir de son origine : terre, argile, poussière. La source de ma dignité, je ne la tiens pas de moi-même…elle m’a été prêtée….Si Dieu nous prête encore vie » (p.98). Etty vit profondément cette humilité, peut-être « hébétude » (p.98) « Lorsque vient le moment… où on ne peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter » (p.98) Quel verset a cité Etty du « Seigneur dans ma chambre haute » ? Ce qui est sûr c’est qu’Etty a su retrouver « la chambre haute ». «Tu as été si attentive à la façon de mourir, qu’à celle que tu as eue de vivre » (p.101) C’est la conclusion du dialogue mené par Karima Berger avec Etty Hillesum : « ATTENTIVE »
(La deuxième partie du livre, « Paris 2011-2013 » déborde le thème de l’attention, tout en prolongeant avec talent une réflexion sur Judaïsme et Islam)