En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Le temps des réformes

Publié le Lundi 20 février 2017

Le temps des réformes

LE CONTEXTE

Tout au long des XIVème et XVème siècle, la chrétienté est éprouvée par une suite de malheurs : la guerre de cent ans, la peste noire (à partir de 1348), le grand schisme, des famines répétitives, des guerres en Angleterre, en Bohème, en Bourgogne.

A qui attribuer tant de malheurs ? Spontanément au péché des hommes ! C’est l’époque de la chasse aux sorcières et des prêches (Savonarole, Vincent Ferrier) annonçant l’Antéchrist, prélude à la fin des temps. La mort est partout présente en cette fin du Moyen Age : les danses macabres apparaissent après 1400 et à partir des années 1450 se multiplient les Ars moriendi, ces livres sur l’art de mourir.

A l’angoisse populaire universellement répandue correspond la préoccupation nouvelle du salut non plus collectif, mais personnel - comment faire son salut ? D’où une série de dévotions qui mettent l’accent sur la Passion du Christ et le culte de la Vierge de douleur (Piéta) et de tendresse1. A la fin du XVème siècle, le culte des saints protecteurs s’amplifie ainsi que la chasse aux reliques2. Vénérer leurs reliques et à plus forte raison celles de Jésus et de la Vierge permettait de gagner des indulgences, qui connaissent alors un immense succès. Le pêcheur ne pouvait-il échapper à l’enfer en tirant un chèque sur les mérites de Jésus, de la Vierge et des saints ? Les plus simples ont pu croire ainsi que l’on pouvait « acheter » son salut, tout en conservant un doute et ce doute sur le salut est l’angoisse même du Moyen-Age finissant.

Face à cette angoisse des chrétiens, l’Église institutionnelle n’apportait guère de réponse. Du fait du système des bénéfices, la plupart des curés ne résidaient pas et sous-traitaient leur charge à de pauvres desservant, qui constituaient une sorte de prolétariat ecclésiastique, peu instruit et incapable de nourrir les fidèles. Des moines mendiants partout présent en nombre3 brouillent l’image du sacerdoce et dévaluent le clergé séculier. Nombre d’évêques ne résident pas dans leur diocèse, qu’ils ne visitent pas. Certains même cumulent les diocèses ou mènent une vie scandaleuse à l’image des papes de la fin du XVème et du début du XVIème siècle.

 

Beaucoup plus que d’abus du clergé – il n’y en a finalement pas plus à cette époque qu’à d’autres - ne faut-il pas plutôt souligner les carences de l’Église institutionnelle ? Les fidèles se sentaient mal soutenus, mal encadrés par une pléthore de prêtres qui n’étaient pas des pasteurs. Ils étaient de plus désorientés par les interdits et les excommunications que la hiérarchie fulminait à tout va.

En contre- partie de cette carence se développe une piété laïque, individualiste qui s’éloigne de la liturgie traditionnelle, lointaine (c’est l’époque où des jubés ou des grilles séparent les fidèles du chœur). On préfère les processions à la messe, le chapelet à la communion. Chaque confrérie veut sa chapelle particulière. La piété devient personnelle, comme le recommande Gérard Grote et les frères de la vie commune qui imprègnent le mouvement spirituel de la devotio moderna et la littérature religieuse de ce temps, dont l’Imitation est le chef d’œuvre4.

Bref on assiste au début du XVIème siècle à une révolution profonde du sentiment religieux qui pour une part fera le lit de la réforme.


Cette piété personnelle fut confortée par l’imprimerie. Les élites savaient lire et se passionnent pour les livres désormais répandus grâce à l’imprimerie. Dans la deuxième moitié du XVème siècle, 75% des livres imprimés sont des livres religieux. Il y avait donc un public pour les acheter ! Et conscients du manque d’instruction des prêtres, beaucoup leur sont destinés.

Parmi tous les livres, la Bible est le plus répandu dans le public cultivé On en compte de multiples éditions à la fin du XVème siècle et de nombreuses traductions en langue vulgaire, de qualité diverses mais propres à alimenter une piété individuelle, indépendante de l’Église. Insistons sur ce point, ce ne sont pas les réformateurs qui ont donné la Bible aux chrétiens, sa diffusion est bien antérieure à la Réforme.

 

S’il y eut bien des efforts de redressement au XVème siècle et si la religion ne manquait pas de vitalité au début du XVIème siècle5, le christianisme attendait toujours cette réforme qu’au moins depuis le grand schisme (1378-1418), voire avant, le peuple réclamait pour l’Église « dans sa tête et dans ses membres », et que la hiérarchie se révélait incapable d’accomplir. Ironie de l’histoire le concile Latran V6 se termine en 1517 au moment où Luther publie ses 95 thèses contre les indulgences.

 

LUTHER

 

Il n’y aurait pas eu de Réforme sans Luther.

En 1517, un moine augustin, professeur d’Écriture sainte à la jeune faculté de Wittemberg, devint Luther. Il n’avait pas de plan formé d’avance, ce sont les événements qui vont l’amener à manifester sa foi au monde. Il travaillait à une réforme intérieure et ne songeait pas à remédier aux maux de l’Église, tâche qui, pensait-il, s’accomplirait d’elle-même quand aurait été transformé « le cœur, les dispositions intimes, l’attitude envers Dieu des fidèles privés de guide ou plutôt égarés par des guides dangereux 7».

Or d’une réforme de ce genre, un petit groupe d’hommes, en rêvait depuis des années, ceux que nous appelons les « humanistes », nourris des auteurs anciens, et qui souhaitaient retrouver, par-delà les complications dogmatiques et scolastiques ajoutées depuis des siècles, la simplicité de « l’Église primitive » en éliminant tout ce qui n’était pas dans la Bible. Un homme incarnait cette tendance aux yeux de tous, c'est Érasme dont l’audience vraiment universelle s’étendait à toute l’Europe, aussi bien celle des savants que celle des grands et des politiques. Pour faire triompher ce qu’il appelait la « philosophie du Christ », il savait qu’il fallait travailler du dedans d’une Église dont, il n’ignorait pas les tares, mais dont il ne sous-estimait pas les ressources nécessaires à une réforme non pas tant de l’Église que du christianisme En 1504, Érasme en avait donné le programme dans son Enchiridion militis Christi (manuel du soldat chrétien) qu’il ré-édite en 1515, puis en 1518 avec une préface qui est comme le manifeste de cette réforme à laquelle il travaillait. A cet effet, en 1516, outre l’édition des œuvres de saint Jérôme, il avait publié la première édition grecque du Nouveau Testament8, avec une traduction latine, indépendante de la Vulgate dont les humanistes contestaient l’authenticité.


RUPTURE AVEC ROME


Quand les premiers écrits de Luther circulèrent en Europe sous forme de ces petits livres imprimés que les colporteurs répandaient partout, ce sont d’abord les humanistes qui se sentirent concernés. Érasme et Luther, même combat ? C’était là un malentendu que les événements se chargèrent de dissiper.

Entre 1517 et 1520, les choses vont vite, au vu de ses écrits et prises de position, la rupture avec Rome est consommée, Luther est excommunié et mis au ban de l’empire, tandis qu’en 1525, Érasme et Luther se séparent définitivement sur la question du  « libre (Érasme) ou serf (Luther) arbitre ». Au lieu de la paisible réforme qu’espérait Érasme, c’était l’incendie dans toute l’Europe.

 

L’EXPANSION

 

Dans le même temps et de façon indépendante, Zwingli installait en Suisse une réforme qui se rapprocherait de celle de Luther ; quelques années plus tard Bucer menait la réforme à Strasbourg. Si en certains lieux, la frontière entre catholique et protestant reste mouvante, la réforme est désormais partout en Europe. Elle gagne l’Angleterre dans un contexte particulier. Seule l’Espagne, que le cardinal Ximenes avait réformée, échappe à l’incendie.

Calvin (1509-1564), qui appartient à une génération postérieure, prenant acte de la séparation, organisera à Genève une réforme qui se répandra en France.

Comment expliquer ce succès de la Réforme ? Quelles que soient les particularités des différentes réformes, elles ont toute en commun trois points que Luther avait initiés et qui répondaient au besoin des fidèles, sinon comment la Réforme aurait-elle connu un tel et si rapide succès ? Reprenons ces trois points :

         - La justification par la foi, répondait à l’angoisse du salut. A ceux qui craignaient l’enfer et le « juge effrayant » du Dies irae, Luther disait : Dieu est un père compatissant et bien que vous restiez pêcheur toute votre vie, si vous croyez, c’est par grâce que vous serez sauvés – rendus juste par la foi seule. Sola fide.

      - La Bible. Par-delà tous les dogmes, les traditions et les constructions humaines, telle la scolastique , qui encombrent l’accès à Dieu et à la vérité, la Bible seule fournit l’ultime et infaillible roc. Cette Bible que l’imprimerie avait permis de diffuser, sans intermédiaire, auprès des chrétiens qui savaient lire. Il n’y avait donc pas à chercher ailleurs les fondements, humains trop humains, de la foi. Donc la Bible seule ! Scriptura sola.

           - Enfin le sacerdoce universel des chrétiens, commun à tous les baptisés, s’accordait à cette piété individuelle qui s’était développée indépendamment de la médiation d’une Église, qui, ne remplissant plus sa tâche d’éducatrice de la foi, ne répondait pas à la soif des chrétiens. Plus de prêtres sacrés à vie, mais seulement des ministres remplissant une fonction, éventuellement temporaire, au service de la communauté. C’était remettre en cause tout le système sacramentel de l’Église9.


Face à l’ébranlement de la Réforme, l’Église catholique mit du temps à se re-saisir.

Sans doute, aussitôt dénoncée à Rome, l’affaire Luther y fut prise très au sérieux, mais par les voies ordinaires applicables à un «  hérésiarque » : demande de rétraction, excommunication etc. C’était ne pas prendre en compte les réactions d’un peuple allemand qui reconnut en Luther le « père de la patrie » et que rien n’arrêterait désormais, comme on le vit à la diète de Worms.

Charles Quint, empereur, essaiera bien de raccommoder les choses par une politique de colloque entre protestants et catholiques (diète d’Augsbourg, 1530 ; colloque de Ratisbonne, 1541, etc.), mais sans succès. Il ne craindra pas d’utiliser la force, écrasant à Mühlberg, en 1547,les protestants réunis dans la ligue de Smalkade ; mais Charles Quint avait mis sa confiance dans la réunion d’un concile qu’il aurait voulu de réconciliation.

 

LE CONCILE DE TRENTE


La papauté, échaudée par le précédent du concile de Bâle, fera d’abord tout pour empêcher la réunion d’un concile. Ce n’est que bien tardivement, alors que les ruptures étaient consommées, que le pape Paul III (1534-1549) prendra la décision de convoquer un concile. Compte tenu des rivalités entre la France, l’Allemagne, l’Espagne, il mettra dix ans pour le réunir à Trente en terre d’Empire. Ce concile se tiendra en trois périodes de 1545 à 1563, et ne rassemblera qu’un nombre restreint d’évêques et de théologiens. Les protestants n’y vinrent pas, sauf une courte apparition à la deuxième session, sans résultat. Ce concile mettra au point une série de décrets, sur les points controversés avec les protestants, en particulier sur la justification par la foi et sur les questions de l’Écriture et de la Tradition.

Les protestants ayant mis l’accent sur l’Écriture seule, le concile mettra l’accent sur les sacrements, au risque de reléguer quelque peu la Bible (ce que feront ultérieurement des décrets de l’Index). Il donnera toute sa place aux évêques et aux prêtres, dont il prévoit la formation avec la création des séminaires.

Le concile était plus ouvert que l’application qui en sera faite et qui marquera durablement l’Église catholique. A l’issue de ce concile, la réforme catholique va se développer mais, ce sera souvent sous forme d’une « contre- réforme », dont l’anti-protestantisme marquera l’Église catholique jusqu’au Concile Vatican II. Une spiritualité nouvelle, ainsi que des ordres nouveaux, apparaîtront, notamment en France, à l’issue du Concile de Trente qui régulera pour des siècles la vie du catholicisme, accomplissant ainsi la réforme catholique.

 

Pour le CETAD, Jean-Marie VEZIN

 

Nous vous invitons à lire tout au long de cette année les Regards sur l'actualité, éclairant divers aspects des Réformes, et du dialogue entre protestants et catholiques.

 

Pour en savoir plus, inscrivez-vous sur le site au cours d'histoire de l’Église, « De Luther au Concile de Trente » (sous l'onglet Théologie), qui commence le 7 mars.

 

1. C’est l’époque où apparaît le chemin de croix et des représentations réalistes du Christ crucifié. Après 1470, Alain de Roche répand le culte du rosaire. L’Angelus entre dans les mœurs et les franciscains promeuvent la croyance en l’immaculée conception. On invoque Marie comme mère de miséricorde, Notre Dame de bon secours, prenant sous son manteau le genre humain Le culte de Marie entraîne celui de sa mère saint Anne (Érasme et Luther en seront des dévots).

2. Pris de panique à l’approche de la mort, Louis XI accumule médailles pieuses et reliques. Dans la chapelle de Wittemberg, l’électeur de Saxe accumule les reliques les plus invraisemblables.

3. Voir leur portrait qu’en trace Érasme dans l’Éloge de la folie .

4. Dans sa forme la plus haute cette piété était déjà, au début du XIVème siècle celle du mysticisme flamand et rhénan, lui-même éloigné des moyens sacramentels ordinaires et dont l’Église se méfiait car cela lui échappait.

5. Comme en témoigne l’apparition d’ordres nouveaux qui se créent dans la première moitié du XVIème siècle, en particulier les jésuites, approuvés en 1540 et qui joueront un grand rôle dans la réforme catholique et les missions du XVIème et XVIIème siècle.

6. Convoqué par le pape Jules II en 1512, ce concile qui devait être un concile de réformes n’aboutit pas à grand-chose.

7. L. Febvre, Un destin Martin Luther, PUF, Paris 1928- 1968, p 80

8. Cette version précède la polyglotte ( latin, grec, hébreu) de l’université espagnole d’Alcala.

 

9Rappelons qu’à la suite de Luther, les protestants ne reconnaissaient que deux sacrements, le baptême et l’eucharistie, comme seuls clairement attestés dans le Nouveau Testament.

 

 

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