En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 17 mai 2017
Cinq siècles après :
la déclaration commune sur la justification par la foi
(Augsbourg 1999).
La doctrine de la justification par la foi fut un point central de la séparation, voici 500 ans, des luthériens et des catholiques.
A la suite de Vatican II, un dialogue s’instaura entre l’Eglise catholique et les fédérations protestantes. Le premier résultat fut un essai concluant de traduction œcuménique de la Bible (les traducteurs avaient commencé par l’épître aux romains, se disant que si on y parvenait on irait jusqu’au bout).
Le concile avait aussi proposé une option méthodologique qui allait se révéler importante dans le travail des négociateurs d’Augsbourg : la hiérarchie des vérités (au N°11 d’ Unitatis redintegratio). Le concile demande aux théologiens catholiques lorsqu’ils exposent leur doctrine de ne pas oublier qu’il y a une hiérarchie des vérités selon leur proximité des fondamentaux de la foi chrétienne. Les théologiens disposaient donc d’une méthode de travail.
Sur ces bases se sont engagés une série d’étapes et de dialogues entre l’Eglise romaine et la Fédération luthérienne mondiale qui aboutit en 1999 à la Déclaration commune sur la justification par la foi, déclaration signée symboliquement à Augsbourg non par les négociateurs mais par les Eglises elles-mêmes. Il s’agit donc d’une déclaration engageante pour les Eglises. Pour nous catholiques, elle est désormais reçue comme l’interprétation officielle du Concile de Trente.
En 2006, le conseil de l’Eglise méthodiste a rejoint et signé ce texte. Si on y ajoute les participants à la concorde de Leuenberg, l’Eglise catholique est désormais liée par cet accord avec une bonne partie des Eglises protestantes.
Le consensus différencié
La Déclaration commune sur la justification par la foi est fondée sur ce qu’il est convenu d’appeler le consensus différencié. En quoi consiste-t-il ? A bien distinguer dans la déclaration ce qui fait consensus dans la foi et ce qui relève de différences d’accentuation.
Prenons un exemple pour être plus clair : la question centrale posée aux théologiens était la suivante : est-on sauvé par ses œuvres ou par la foi ? Ils vont articuler une réponse en deux temps.
Premier temps : une profession de foi commune sur le point fondamental de la foi : Nous confessons ensemble que la personne humaine est, pour son salut, entièrement dépendante de la grâce salvifique de Dieu.
C’est l’affirmation que, pour son salut, l’homme est entièrement dépendant de Dieu. Ce qui rend l’homme juste (la justification) et donc ce qui le sauve, c’est la grâce de Dieu.
Veut-on dire par là que les œuvres et la foi n’ont plus rien à faire dans l’œuvre du salut ? Certes non. Car ayant affirmé ensemble que c’est la grâce qui sauve, chacun peut, dans un deuxième temps, expliciter sa théologie de l’agir salvifique de Dieu :
- Du côté catholique, on observera que l’homme n’est pas une chose, qu’il a une volonté, une liberté. On parlera donc de coopération de l’homme en vue de la justification et de son acceptation. Mais on précise que pareille approbation de personnelle est un effet de la grâce et non le résultat d’une action dont la personne humaine serait capable.
- Les luthériens vont certes refuser le terme de coopération. Mais c’est pour souligner que la personne humaine s’oppose en tant que pécheur d’une manière active à Dieu en son agir salvateur. Pour cette raison s’ils nient toute possibilité d’une contribution de la personne humaine à sa justification, ils ne nient pas sa pleine participation personnelle dans la foi…
On voit bien que le consensus différentié ne recherche ni une synthèse qui serait artificielle, ni un compromis sur le plus petit dénominateur qui reviendrait à renoncer à une part de la vérité. Bien au contraire il exige un exposé clair de la doctrine intégrale des deux confessions. C’est pourquoi si l’accord affirme un consensus total sur le dogme fondamental du salut par la grâce, il maintient des différences dites d’accentuation sur les moyens de l’action de la grâce. Mais ces différences sont secondes dans la hiérarchie des vérités. Elles ne sont plus séparatrices car elles sont portées par le consensus. Les nuances que chaque confession met à l’exposé de sa doctrine ne font plus obstacle à la Koinonia. C’est ce qu’on appelle le « consensus différencié ».
Etre d’accord n’oblige pas à utiliser les mêmes mots, les mêmes concepts. De même, l’accord ne demande ni de réécrire l’histoire ni de la nier. Les condamnations réciproques ont bien eu lieu. Simplement, et c’est pour l’avenir considérable, depuis l’accord d’Augsbourg, elles ne sont plus d’actualité. L’accord a fermé définitivement la phase des anathèmes.
Les effets de la déclaration sur la relation entre l’Eglise du Christ et l’Eglise catholique.
On a pu rêver un temps que l’accord d’Augsbourg aurait un effet accélérateur sur la dynamique œcuménique. Il faut bien admettre que cela n’a pas été véritablement le cas. Certes quelques grandes voix théologiques (E. Jungel) appartenant surtout au le monde protestant se sont élevées contre cet accord. Elles furent peu nombreuses. L’obstacle essentiel n’était sans doute pas là. Il résidait dans le poids des institutions et des pratiques ecclésiales.
Un progrès décisif sur le chemin œcuménique aurait été la reconnaissance mutuelle par les Eglises catholiques et luthériennes de leur appartenance à l’unique Eglise du Christ.
Le Concile Vatican II (Lumen gentium N°8), avec son fameux subsistit in l’Eglise catholique semblait s’engager dans cette voie. Cette Eglise (l’Eglise du Christ)….c’est dans l’Eglise catholique qu’elle subsiste…bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité se trouvent hors de sa sphère…..éléments qui appartenant proprement par le don de Dieu à l’Eglise du Christ, portent par eux-mêmes à l’unité catholique.
Le remplacement par les pères conciliaires du « est » par « subsistit in » n’avait-il pas une double signification : affirmer la continuité de la doctrine traditionnelle selon laquelle c’est dans l’Eglise catholique qu’est présente l’Eglise du Christ dans toute sa plénitude, et en même temps marquer aussi une inflexion notable en reconnaissant une subsistance de dons divins en dehors de l’Eglise catholique ? Etions-nous sur le point de reconnaitre qu’en dehors de l’Eglise catholique, il existe autre chose qu’un vide ecclésial ?
La difficulté réside dans le fait qu’on ne voit pas comment l’Eglise unique du Christ pourrait subsister en plusieurs communautés chrétiennes séparées qui ont encore tant de contradictions ecclésiologiques les unes avec les autres. La Magistère de l’Eglise catholique (le cardinal Walter Kasper notamment) s’est opposé à la position de la plupart des Eglises protestantes selon laquelle toutes les Eglises seraient une partie de l’unique Eglise du Christ étant donné que ces Eglises se contredisent à bien des égards et qu’une telle unité ne serait qu’un tout fait de contradictions et qui ne pourrait avoir de consistance. On ne peut donc pas dire que la présence de l’Eglise du Christ se réaliserait pleinement dans l’Eglise catholique et moins pleinement dans les autres Eglises. Pour le Magistère, la différence entre les Eglises ne serait donc pas seulement une différence de degré. La différence entre les Eglises serait donc d’essence. Elle serait ontologique.
En se plaçant sur le terrain ontologique, on prend le risque de fermer le dialogue œcuménique qui était pourtant un des enjeux du Concile Vatican II. C’est pourquoi il n’est pas inintéressant d’évoquer une proposition émise par deux théologiens français (les pères Jean-François CHIRON, enseignant à la faculté de Théologie de Lyon et Laurent VILLEMIN, enseignant à l’I.C.P.). Pour eux la différence entre les Eglises viendrait de leur relation à l’unique Eglise du Christ, l’Eglise catholique entretenant pour sa part une relation particulière avec l’unique Eglise du Christ.
La question serait alors déplacée. L’approfondissement du dialogue avec les protestants (pour qui l’Eglise ne se réduit pas à telle communauté ou institution) porterait sur la nature de cette relation particulière que l’Eglise catholique pense avoir avec l’unique Eglise du Christ.
Pour avancer dans cette voie nouvelle, le genre littéraire du consensus différencié pourrait certainement reprendre du service en tant que méthode de dépassement des divergences sans reniement des différences, garantissant le respect des identités ecclésiales des confessions chrétiennes, condition d’un œcuménisme authentique.
Alain ROBERT, pour le CETAD.
Illustration humoristique d'Albert de Pury, exégète suisse renommé, spécialiste de l'Ancien Testament.
"Il suffit parfois d'un bon dessin pour faire de la bonne théologie".