En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 8 mai 2019
Henri Fantin Latour, 1836-1904, Vase des roses, 1875 , coll part
Depuis que je suis malade et obligé de garder la chambre, nombreux sont mes visiteurs qui m'apportent des fleurs. Ils expriment ainsi, de très belle façon, leur amitié. Sans le savoir, ils ont provoqué en moi une évolution. Jusqu'alors, je ne prêtais qu'un regard distrait aux bouquets. Désormais, je me surprends à les contempler attentivement pendant de très longs moments.
Je saisis mieux pourquoi la beauté des fleurs a inspiré tant et tant de poètes et de peintres. Elles sont si éclatantes et si éphémères tout à la fois ! Leur rayonnement donne tellement à s'émouvoir et à penser !
D'ailleurs, au sommet de leur épanouissement, leur force de vie frise presque l'insolence, surtout envers qui a un corps affaibli et enlaidi par la maladie. Mais, en vérité, leur éclat dissimule mal leur fragilité, ainsi que le travail inexorable du temps et de la mort, qui ne tardera pas à se manifester.
Aussi ai-je toujours une certaine connivence avec elles, au point que mon admiration est mêlée de compassion. En tout cas, je les considère maintenant comme des compagnes qui osent me parler généreusement de la vie, timidement de la mort, et qui me donnent beaucoup plus qu'elles ne me demandent. En un mot, leur présence est grâce !
Il me revient très souvent à leur propos le fameux aphorisme du poète mystique Angelus Silésius (1624-1677), prolongeant la pensée de Maître Eckart : « La rose est sans pourquoi » ! Oui, la rose est au-delà de l'utile ou de l'inutile. Elle est là, tout simplement, dans sa grâce, ne demandant rien, se proposant « bellement » à la contemplation. Dans les moments où la maladie semble rendre absurdes toutes choses, elle m'apparaît comme une sorte de trouée vers le sens... et vers Dieu. Fréquemment d'ailleurs, elle devient objet de la conversation avec certains de mes visiteurs accablés : « Ma vie est absurde, me disent-ils, elle n'a aucun sens ; à quoi bon vivre ? ». Après quoi, il arrive que, désignant les roses posées sur mon bureau, ils ajoutent : « Oui, mais elles sont là !... Pourquoi ?... »
La fleur, c'est le « Oui, mais... » du Créateur face à l'accablement du mal. C'est le signe, ô combien tangible, de sa Présence gratuite. Dans un monde où le règne de la rentabilité est envahissant, c'est le maintien du : « Sans autre raison d'être que d'être ! ». C'est la possibilité de joindre son propre émerveillement à celui de Dieu devant sa création, et de s'écrier avec lui : « Comme cela est bon ! » (Gn 1).
Xavier Thévenot, cité par Marie-José Thiel, « La vulnérabilité »