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Qu’est-ce que l’évangile de Judas ?

Publié le Jeudi 1er juin 2006

Le 5 avril dernier National Geographic Society vient de publier en anglais , un texte dénommé « The gospel of Judas », l’évangile de Judas. Il s'agit d’un évangile apocryphe rédigé en grec probablement au milieu du 2e siècle, le manuscrit copte datant du 3e ou 4e siècle.
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C’est un manuscrit sur papyrus découvert dans une grotte du désert en Haute Egypte dans les années 1970. Il comporte 25 feuillets en assez mauvais état, mais les trois quarts du texte sont représentés. Acheté par la fondation Maecenas de Bâle, son étude est confiée au professeur Rodolphe Kasser, titulaire honoraire de la chaire de coptologie de l’Université de Genève. Le document a été daté par le procédé au Carbone 14 et l’analyse de l’encre utilisée.

Le manuscrit est écrit en copte dialectal (langue des Egyptiens). On le croyait perdu mais on connaissait son existence par une mention de l’évêque Irénée de Lyon (vers 130-202 ap J.-C.) dans son traité « Contre les hérésies » : Irénée s’indignait contre ce texte en en dénonçant le caractère hérétique car inspiré par le gnosticisme : l’Évangile de Judas serait l’œuvre principale d’une secte appelée « Les Caïnites » (les héritiers de Caïn). En parlant de cette secte, Irénée a écrit : «ils déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accomplit le mystère de la trahison. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu’ils ont appelé l’Évangile de Judas».

Ce récit serait l’œuvre de l’apôtre Judas Iscariote, composé au 2e siècle, probablement en grec, langue de la période hellénistique, pour les communautés juives et chrétiennes comme pour les païens en particulier d’Alexandrie. Ce texte est considéré comme « apocryphe », c’est à dire non reçu dans les communautés chréteinnes qui n’y reconnaissait pas leur foi.

Selon les Evangiles synoptiques (Mt 26,20-25, Lc 22,3ss, Mc 14,43ss) et Jn 13,2 et 21-30, le rôle de Judas est explicite. La possession diabolique et l’avarice seraient les motifs de sa trahison .
Le texte apocryphe montre une explication différente : Judas aurait obéi à un ordre divin. Il aurait reçu la plus difficile des missions à accomplir : livrer Jésus aux Romains. En livrant Jésus il aurait suivi une demande de Jésus lui-même afin qu’il soit délivré de son corps matériel et retourner vers le Père.

Ce récit s’inscrit dans le courant de la pensée gnostique qui établirait que Judas aurait été un initié. Il savait que le sacrifice de Jésus était indispensable à la rédemption du monde. Selon la doctrine de cette secte, le créateur, le démiurge est un dieu mauvais. Le monde est l’œuvre du malin et ce démiurge est responsable de toutes les imperfections du monde, Jésus venu révéler le vrai Dieu qui est bon et qui veut sauver le monde. Mais pour cela le sacrifice de Jésus est nécessaire et Jésus demande à Judas de le livrer aux Romains. De plus le texte apocryphe nie le suicide de Judas, en effet comment Judas aurait-il pu écrire le texte.

Le Pr Kasser qui a étudié ce texte ne cache pas son émotion d’avoir travaillé sur ce papyrus, mais insiste sur le fait qu’il ne peut en aucune façon donner d’informations historiques nouvelles sur le véritable Judas l’Iscariote.

Cependant pour lui cet Evangile de Judas reste d’un intérêt exceptionnel pour mieux comprendre les débuts du christianisme qui se développe plus ou moins clandestinement dans l’Empire romain en même temps que d’autres courants religieux. Il révèle les effets de la gnose (mot qui signifie connaissance en grec) : une religion ou philosophie ésotérique comprenant de nombreuses sectes qui s’est développée entre le 2e et le 4e s ap. J.-C. dans l’empire romain.
Des groupes d’initiés réinterprétaient à leur façon le christianisme. Pour eux le monde est un lieu infesté par le mal, cachant le véritable Dieu qui selon eux était inconnaissable et incréé hors de toute matière. Seuls les initiés grâce à des paroles magiques, pourraient retrouver la lumière, le véritable Dieu. Ceci entrait en totale contradiction avec le message de salut universel des chrétiens. Ainsi ces textes gnostiques, tout comme d’autres textes simplement trop légendaires, ont été écartés, ce sont les textes apocryphes, c’est à dire cachés.

L’ Evangile de Judas se termine sur la rencontre de Judas avec les Juifs qui cherchent Jésus. Ce texte s’adresse donc à un public qui connaît les évangiles et qui veut en révéler le vrai sens. Les gnostiques ont toujours aimé « retourner » des personnages qui symbolisent le mal ou l’ambiguïté dans le Bible, comme Judas.

Ainsi ce livre fait scandale et doit être considéré en connaissant les circonstances de sa parution. On voit donc la difficulté qu’il y a à utiliser les textes apocryphes. Cela ramène à une utilisation récente de textes apocryphes par Dan Brown dans son livre Da Vinci Code. De cette affaire les media ont dans leur ensemble relayé trop rapidement, sans distance, les affirmations du romancier. Utiliser un texte ancien ou même une information de n’importe quelle nature, cela s’apprend. Il faut analyser les textes, les sources, les replacer dans la culture de leur époque, s’interroger sur les intentions des auteurs, les comparer à d’autres textes ; on peut alors arriver à une vision juste et nuancée de ce dont il est question.

Pour Da Vinci Code il faut aller lire les textes anciens que Dan Brown cite. On verra alors la complexité et qu’on ne peut interpréter sans avoir en main les clés de lecture que peut donner l’historien. Et puis naturellement il faut revenir sans cesse aux Evangiles canoniques . Dan Brown part du principe que les Evangiles canoniques seraient une version « officielle » lisse qui aurait effacé des vérités enfouies que l’on trouverait inaltérées dans les évangiles apocryphes.


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note : 1. une première traduction en français peut être lue sur http://www.bethel-fr.com/afficher_info.php?id=17173.3

2. Liste, déjà largement constituée au 4e s des livres qui sont reçus et lus dans les communautés chrétiennes car elles les considéraient comme conforme à la foi de l’Eglise. Cette liste du canon ne sera définitivement arrêtée qu’au Concile de Florence (1439), repris par le concile de Trente (1546)

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