En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 26 juin 2006
Le 12 juillet 1906 la Cour de cassation a réhabilité le capitaine Dreyfus. Un an après la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, ce nouvel anniversaire éveille-t-il le même intérêt, la même importance ? Pourtant « l’affaire Dreyfus » a suscité des prises de parti d’une Eglise officielle, de la presse de l’époque, qu’on peut juger antisémites. Le débat est-il clos aujourd’hui ? N’est-ce nécessaire de rapporter ce qu’a été « l’affaire Dreyfus » et d’évaluer ce qu’il en est encore aujourd’hui devenu l’antisémitisme dans le monde catholique ? certes les temps ont changé, mais en ce domaine n’avons-nous pas un devoir de vigilance ?
Alfred Dreyfus, né en 1879 à Mulhouse, est un brillant officier qui se veut français, juif assimilé, patriote. Mais un terrible engrenage va broyer la vie de cet homme et de ses proches avant de couper la France en deux. Une femme de ménage de l’ambassade d’Allemagne à Paris travaille en réalité pour les services de renseignements français. Elle transmet à son supérieur le commandant Henry, un « bordereau » prouvant l’existence au sein de l’armée française d’un traître qui fournit des renseignements militaires importants sur l’artillerie française. Une enquête, mal menée, aboutit à l’inculpation le 15/10/1894 du capitaine Alfred Dreyfus. Celui-ci est stagiaire artilleur à l’Etat-Major. Portrait robot idéal du coupable. Sans aucune preuve, le Conseil de guerre condamne Alfred Dreyfus qui est dégradé, épée brisée, dans la cour de l’Ecole Militaire. Il est déporté à l’île du Diable en Guyane. Terrible condition de vie mais soutien exemplaire de la correspondance de sa femme Lucie. En France, c’est une véritable marée antisémite. La presse s’empare de « l’affaire » notamment avec Edouard Drumont (1844-1917), journaliste catholique violent antisémite qui fonde pour diffuser ses pamphlets un journal « La libre parole . En 1866 il publiera La France juive , 2 tomes de 1800 pages, avec plusieurs rééditions. Maurice Barrès (4862-1923) fait partie de ce courant. La grande majorité des catholiques au début de l’Affaire sont engagés contre Dreyfus. La Croix, le journal des Assomptionnistes se vantait d’être « le journal le plus antijuif de France ». Le silence de l’épiscopat soulève des ambiguïtés : approbation de l’antijudaïsme catholique ou, selon Drumont, « bassesse du clergé vis à vis du pouvoir ». Des circonstances ont pu influer sur les prises de positions antisémites : le krach de l’ Union générale en 1882 attribué au rôle des Rothschild ; la relance de l’image du juif usurier après la condamnation de l’usure par l’encyclique Rerum Novarum (1891) ; le rôle des députés juifs sans l’autorisation du divorce (1884). L’antijudaïsme continue d’être entretenu chez les fidèles catholiques avec la liturgie de Vendredi Saint comme un « peuple déicide ». Le partage antidreyfusards / dreyfusards va se faire de manière différente avec l’article « J’accuse » qu’Emile Zola fait paraître dans L’Aurore du 13 janvier 1898. Zola y met en cause la haute hiérarchie militaire accusée d’avoir fabriqué de toute pièce la culpabilité d’Alfred Dreyfus. La révision du procès commence à être demandée de part et d’autre. Bernard Lazare, ami très cher de Charles Péguy, y travaille avec Matthieu le frère d’Alfred Dreyfus avec la brochure La vérité sur l’affaire Dreyfus. La découverte d’un faux du colonel Henry (qui se suicide), la demande d’une requête en révision par Lucie Dreyfus aboutissent à l’annulation du jugement du 28/12/94 et le renvoi du Capitaine Dreyfus devant le Conseil de Guerre de Rennes. Contre toute logique Alfred Dreyfus est de nouveau condamné à dix ans de rétention (09/09/99). Epuisé il accepte de retirer son pourvoi en cassation, ce qui rend sa grâce possible : le président Loubet la lui accorde le 19/09/1895.
C’est Jaurès qui prend la relève et obtient qu’une dernière enquête soit menée. De nouveaux documents falsifiés sont découverts. Le 12 juillet 1906 la Cour de Cassation réhabilite Alfred Dreyfus qui est fait chevalier de la Légion d’Honneur à l’Ecole Militaire.
Peut-on dire avec le Général Gallichet, ministre de la Guerre : « l’incident est clos » ?. « L’Affaire » a fait revivre l’affrontement entre les deux France déjà manifeste autour de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Une fois éloignée la menace de « l’Affaire », le réveil catholique va vouloir s’opposer à l’anticléricalisme républicain. Ce choc continuera de traverser l’histoire de la France moderne. Charles Maurras (1868-1952) crée l’Action Française en 1908 qui va avoir une grande influence dans le clergé français jusqu’à sa condamnation par Rome. Il retrouve toute son influence avec la régime de Vichy qui rallie de nombreux catholiques. C’est alors la mise en œuvre du programme antisémite d’Edouard Drumont avec la politique de « l’étoile jaune ». L’épiscopat est majoritairement pétainiste (le cardinal Gerlier à Lyon) avec de rares exceptions (Mgr Salièges à Toulouse). Il faudra la victoire de 1944-1945 pour la rupture des catholiques avec l’antisémitisme. Ils ont été déjà un certain nombre durant la Résistance, sauvant des enfants juifs notamment (Le Père Jacques à Avon). Le 27/01/45 Charles Maurras est condamné puis gracié. « C’est la revanche de Dreyfus » a-t-il pu s’écrier. Une page de l’antijudaïsme et l’antisémitisme est tournée. La découverte de la Shoah qui avait pu être ignorée par beaucoup, invite à la réconciliation. Ce sera la célébration de la « repentance » à Drancy (1997), l’hommage aux juifs rassemblés au Vélodrome d’Hiver (Vel d’hiv) avant de partir dans les camps. Les Amitiés Judéo-chrétiennes travaillent à la base comme cela sera confirmé par les gestes de Jean Paul II se rendant dans la synagogue de Rome (1986) puis la reconnaissance officielle d’Israël par le Vatican (1993), avec les visites à Auschwitz de Jean Paul II (1979 et Benoît XVI (2006). Peut-on espérer qu’il n’y aura plus de remontée de l’antisémitisme 100 ans après la fin de « l’Affaire Dreyfus » ?
PJ
Une Exposition a lieu en ce moment du 14 juin-1er octobre 2006: Alfred Dreyfus, le combat pour la justice" au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris.
Le musée de Bretagne présente dans son exposition permanente un important fonds documentaire légué par la fille même de Dreyfus en 1978. Photos, correspondances, articles témoignent à travers le temps de «l’ affaire ».
Signalons deux livres : Pierre Birnbaum, L’affaire Dreyfus, la république en péril, Découvertes Gallimard, 1994
Et Vincent Duclert Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote. Fayard 2006
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