En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 12 juillet 2006
Il y a 150 ans (Le 6 mai 1856) naissait à Freiberg en Moravie Schlomo-Sigmund Freud. Qu’en est-il aujourd’hui de la psychanalyse, quel est son impact thérapeutique réel, qu’a-t-elle apporté dans la connaissance des sciences humaines ?
Freud est un des grands génies de notre temps et son apport sur la connaissance de nos fonctionnements psychiques est incontournable. L’existence d’une sexualité infantile, le complexe d’Œdipe, les désirs inconscients, la voie royale de l’interprétation des rêves, la notion de transfert, sont entrés dans notre culture. La réception de ces notions ne s’est pas faite de manière uniforme dans toutes les couches de la société et dans tous les pays aux cultures différentes. La psychanalyse est intimement liée à une vision de l’homme par lui-même dans une culture déterminée. Ce n’est pas par hasard si la psychanalyse est née à Vienne dans l’entre deux guerres dans un milieu bourgeois de juifs assimilés avec une rumeur de scandale. La planète « psy » est-elle réduite à l’univers occidental ? Globalement oui, car imprégnée de culture grecque, la psychanalyse a du mal à s’implanter en Asie et dans les pays à forte majorité musulmane. Si la méthode analytique n’est pas contestée par les analystes contemporains et les élèves de Freud, beaucoup s’en écarteront, en prenant d’autres sources que la libido pour expliquer le disfonctionnement psychique. Alfred Adler rompt avec Freud en valorisant l’environnement social. W. Reich privilégie la libération sociale comme condition à la libération sexuelle. Eric Fromm use de l’analyse en mettant en avant une vision culturaliste. C.G. Jung réfute la libido pour mettre en avant l’inconscient collectif. Jacques. Lacan fera un retour aux sources freudiennes par une analytique du langage, etc ..A la théorie originelle, nous assistons à des pratiques multiples. Comment aujourd’hui retrouver un point commun à toutes ces pratiques si ce n’est dans une prise en compte de la parole de la personne ? Nos technologies de transmission ne font que véhiculer une quantité effarante de discours qui produisent bien peu de parole réelle, celle de la personne qui souffre qui veut «dire » et être « écoutée ». La reprise en compte d’un « je » qui s’exprime demande l’émergence d’un « tu » qui disparaît dans nos sociétés aux fonctionnements codés et uniformisés.
Nous sommes loin de la méfiance en face de l’un des maîtres du soupçon (avec Marx et Nietzsche). Il est acquis que l’homme ne se comprend pas lui-même et que c’est dans un acte de décentrement de soi qu’il se découvre comme un « être pour » et un être de désir. C’est l’apport le plus fondamental de la psychanalyse sur lequel toutes les écoles peuvent se rejoindre.
Nous sommes loin aussi d’une psychanalyse, maître du soupçon envers toutes les transcendances, jugées comme « illusion collective ». Freud était un héritier du positivisme ambiant et entretenait une méfiance jusqu’à l’aversion du fait religieux. Ses tentatives de compréhension du fait religieux par le meurtre du père dans la horde primitive (Totem et tabou et dans l’Avenir d’une illusion) ne suffisent pas à dissiper le malaise du déni du fait religieux. Le refus même d’une interrogation sur le phénomène religieux reste le point faible de la psychanalyse dans son origine. Aujourd’hui de nombreux analystes ont pris leurs distances vis-à-vis de cette question, à commencer par Jacques Lacan pour qui le réel est hors d’atteinte.
La réflexion chrétienne ne fut pas absente devant ces nouvelles données des sciences humaines. Des auteurs comme Louis Beirnaert, Denis Vasse, Antoine Vergote et Albert Plé, ont repris les acquis de la psychanalyse comme outil d’une meilleure compréhension de l’acte de foi. La psychanalyse donne à penser à la théologie, parce que l'inconscient qu'elle explore est tout entier habité par la dramaturgie élémentaire de l'être humain. L'homme ne s'humanise que parce que règne en lui un ordre symbolique qui le façonne dans son psychisme même. S'il y a conscience, vérité, intersubjectivité, désir, c'est pour autant qu'ils sont greffés en l'homme par des constellations culturelles qui lui donnent même d'y introduire son pouvoir de formations créatrices. Et c'est précisément cet ordre symbolique et humanisant qui pose le possible assentiment entre l'homme et Dieu. Tout le discours chrétien atteste que Dieu appartient lui aussi à cet ordre. Il peut dès lors se rendre présent à l'homme en tant que vérité qui donne sens, devenir pour l'homme sujet et objet de désir et se faire parole qui évoque et convoque. Mais l’homme croyant peut aussi avoir des névroses et les errances ne sont pas à la périphérie de notre être mais en son cœur. La santé psychique et l’orientation religieuse de cherchent et s’effectuent en travaillant en nous ce qui fait défaut. Car l’idée d’une santé sans trouble et celle d’une authenticité religieuse sans ombrage ne sont que des phantasmes. Destiné à sauver l’homme, la religion s’altère en enfermant l’homme malade dans une auto-mutilation névrotique. Mais elle peut aussi soutenir un psychisme défaillant.
Inversement on assiste aujourd’hui à une relecture des textes fondamentaux de la Bible avec comme clé de compréhension, les données psychanalytiques. Cette méthode initiée par Freud lui-même, en interrogeant les mythes fondateurs de notre culture, puis suivie par C.G. Jung dans les fondements de l’inconscient collectif, et par beaucoup d’autres (Dolto, Balmary), permet une nouvelle ouverture des textes bibliques, mais elle peut aussi se réduire à une analyse pure de ces textes. La Bible n’est pas une somme de mythes qui trouveraient leur vérité dans une analyse psychanalytique. Ces textes sont des témoignages de foi, destinés à d’autres hommes pour les affermir dans leur foi. Les tentatives de lecture psychanalytique de la Bible risque d’être réductrices à une vision psychique et non pas ouverte à une vision spirituelle.
Freud fait partie de notre modernité et le traitement psychanalytique a montré son efficacité comme thérapie dans certaines indications. Mais il ne saurait prétendre à rendre compte complètement du fonctionnement et du traitement du psychisme et encore moins, à répondre aux questions existentielles de l’homme de façon définitive.
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