En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 17 juillet 2006
Nicolle Carré, aujourd’hui psychanalyste, est mariée à Olivier, éminent spécialiste des Frères musulmans et de l’Orient arabe. Ils sont parents de deux enfants. Elle a déjà évoqué dans Préparer sa mort (Editions de l’Atelier, 2001), le parcours bouleversant de son affrontement à ce qu’elle appelle une « leucémie fulminante » avec une rémission et une rechute qui la laisse vivante. Durant ses deux séjours à l’hôpital, son retour provisoire à la maison, son mari, Olivier, a vécu lui aussi un itinéraire exceptionnel. De manière différente lors de la première hospitalisation et après la rechute avec la formule décisive : « Mais nous entrerons à l’hôpital ». Après le premier livre de sa femme, Olivier Carré avait rédigé un manuscrit magnifique où il tentait de traduire ce qu’il avait vécu. Refusé par les éditeurs ce texte est accessible sous le titre Coucou, petit caillou à l’APA (Association Pour l’Autobiographie, la Grenette, 01500 Amberieux en Bugey).
Voici maintenant après deux textes disjoints, un livre commun qui nous fait vivre, à travers maladie et rechute de Nicolle, l’apprentissage d’un échange commun qui n’avait pas su naître auparavant. En se rejoignant l’un et l’autre au cœur de leur vulnérabilité, ils ont pu vivre pleinement et être eux-mêmes. C’est sûrement le message le plus fort de ce très beau chant d’une vie qui naît alors que la mort menace. Lune de miel amer.
Mais il faut découvrir conjointement l’itinéraire spirituel de Nicolle et l’approche très humaine d’un corps mourant par Olivier. Pour la malade il faut d’abord « s’arranger » avec la maladie. Chacun va « se défendre avec ce qu’il est » car il faut « protéger son identité ». Comment « humaniser ce qui déshumanise ». C’est « l’apprivoisement » de la maladie, ce sera « préparer sa mort » disait le titre du premier livre de Nicolle. Elle a voulu organiser méticuleusement une célébration festive de la liturgie des malades qui mobilisa beaucoup de ses amis. Après coup Nicolle dira que ce geste sacramentel a vraiment chassé d’elle la révolte et la peur. Olivier respecta ce rituel sans pouvoir y adhérer.
Que pouvait être alors l’accompagnement vécu par Olivier. C’est Nicolle qui nous le dit dans notre livre. « Tu n’as pas changé de caractère. Tu es resté toi-même pouvant t’énerver ou faire le clown. Cette continuité dans ton être me rassurait. C’était bien toi. Tu étais attentif, pleinement présent, tel que tu étais » (p. 137). Cela voulait dire pour Olivier faire à ce que je voyais être tes besoins. « Ce sont en effet, les soins corporels, infimes ou lourds, que j’ai vite perçus comme le principal ouvrage de l’accompagnant. Je les ai appelés : « lune de miel amer… Je pense que si l’on reste à l’écart de cette exploration aimante du corps mourant entièrement dépendant mieux vaut rester chez soi, mais peut-être ai-je eu tort » (p. 194-195).
Que dire des besoins spirituels ? « Ils se traduisent , dit Nicolle, par la question « ma vie a-t-elle un sens ? Qu’est-ce qui en fait le sens ? » « La réponse d’Oliver étonnera ceux qui ne le connaissent pas. « Le sens de la vie ! je ne partageais pas ta foi certes. Ma sagesse obscure, c’est celle du cercle, tu le savais. C’est celle du jeu d’eau du clown camelot. Dans une pipette circulaire incassable, percée de multiples ouvertures, il faut souffler l’eau assez fort et continuement pour qu’elle ne sorte pas, respirer un peu l’air au passage mais reste bien dans le courant. Je te murmurais : « Coucou, petit caillou, laisse-toi aller dans le courant » (p. 155).
Le livre parlera aussi de l’écoute (parole et écoute). Indispensable écoute, mais c’est la présence qui importe « pas la parole, la phrase, la formule pour Olivier.. Nicolle évoque avec nuance et finesse la véritable écoute (p. 173-174). Il faut ensuite aborder ce qui est « accompagner jusqu’à la mort » et « accompagner dans la mort ». Avec humanité Nicolle dit son refus de l’euthanasie et Oliver situe la revendication à une mort digne, par euthanasie dite active s’il le faut pour que nul ne soit privé de sa mort. L’un et l’autre soulignent la nécessité des soins palliatifs.
Le dernier chapitre nous offre un très émouvant duo, hymne à la vie, hymne à l’amour. « Ce qui restera de nos vies, c’est le lieu que nous aurons bâti les uns avec les autres, la parole que nous nous serons donnée les uns aux autres, l’attention que nous aurons portée les uns aux autres »
P.J.
Nicolle et Olivier Carré, Lune de miel amer, Albin Michel, 2005, 247 p. 15 €
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