En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Mercredi 23 août 2006
L’age d’or des sciences arabes, l’exposition à l’Institut du monde arabe.
Une superbe exposition a eu lieu cet hiver à l’Institut du Monde arabe. Une belle occasion pour découvrir un peu plus l’originalité la pensée arabe sous l’approche des sciences et pour annoncer une nouvelle unité d’enseignement sur dialogue inter religieux qui va être proposée sur CETADNET.
L’âge d’or des sciences arabes s’étend sur une longue période, du 7e au 15e s.
Le prophète Mahomet est mort en 632, et les premières traductions en arabe des textes scientifiques grecs datent du dernier tiers du 8es, elles se généralisent à partir de 813 sous le règne du calife abbasside al-Ma’mun.
Au début l’empire musulman s’organise, l’expansion territoriale se poursuit et l’économie internationale se développe. Sur le plan scientifique, il s’agissait plutôt de résoudre les problèmes quotidiens : la comptabilité, le commerce, l’architecture, toutes ces activités reposaient sur un savoir traditionnel. Ce savoir n’était pas enseigné dans les écoles mais transmis, de génération en génération.
Pour acquérir une culture savante il fallait traduire les manuscrits majoritairement grecs mais aussi des documents indiens (des traités d’astronomie et de mathématiques), nabatéens, mésopotamiens (notamment pour l’agriculture). Les Persans étaient consultés pour ce qui concerne la médecine et l’astronomie.
Après une longue période de traduction, les Arabes ont écrit des commentaires accompagnés de critiques, apportant des innovations significatives. Dès le début du 9e s des travaux originaux apparaissent, comme ceux de Al-Khwârizmî qui publie un livre d’algèbre. En calcul les Arabes privilégient les outils indiens par rapport aux outils grecs, car ils les considèrent plus performants (trigonométrie). C’est l’astronomie qui progresse le plus.
La diffusion de ces sciences se fait en particulier grâce à l’utilisation du papier, qui est une invention chinoise, mais la première fabrique mentionnée par les historiens arabes daterait du 8e s à Samarkand.
On ne sait pas grand chose en ce qui concerne les lieux d’enseignement des sciences. Les madrasas apparurent au 11e s, financés par l’Etat qui voulait contrôler l’enseignement religieux, promouvoir l’idéologie sunnite menacée par les différents mouvements chiites.
L’islam est dès le début très ouvert à la science. La quête du savoir fait partie des préceptes du Coran. Un hadîth du Prophète rapporte : "Recherche la science, même en Chine". Dans le Coran aucun verset ne s’oppose aux sciences en tant que telles. Allah est celui qui détient la science, mais Il encourage les hommes à acquérir un peu de cette science, ainsi les hommes se rapprochent d’Allah. La dévotion et la science sont mises sur le même plan. « Dieu placera sur des degrés élevés ceux d’entre vous qui croient et ceux qui auront reçu la science » lit-on dans le Coran ; des théologiens ont ensuite précisé qu’il s’agissait de la science de la religion, pas d’autres sciences. Les dangers de l’astronomie ont été évoqués et l’interdiction de l’astrologie a été réclamée. Mais aucun scientifique ne semble avoir été condamné à mort pour l’avoir pratiquée. L’exposition montre de magnifiques astrolabes très sophistiqués ainsi que des manuscrits comme celui du 17e montrant des astrologues qui exercent leur science..
Dans le monde arabo-musulman il existe une distinction entre les sciences de « transmission », la lecture coranique, l’exégèse, la linguistique, la théologie, le droit, l’histoire) et les sciences « rationnelles » à l’aide desquelles on découvre les lois de la nature et on les explique, la physique, les mathématiques, la philosophie.
L’exposition présente un parcours par science par science, avec beaucoup d’explications : les mathématiques et l’astronomie sont représentés par des manuscrits finement décorés. Une partie des ouvrages arabes ont été traduits en latin au 12e, ce qui a grandement favorisé la relance des activités astronomiques dans l’Europe médiévale. La section cartographie montre des cartes de l’empire musulman s’inscrivant dans la tradition des travaux de Marinus (1er s) et de Ptolémée (2e s), avec des modifications comme la séparation entre l’Afrique et le sous-continent indien et l’accroissement substantiel du nombre des lieux indiqués. La section médecine montre encore l’origine grecque à la quelle est ajoutée une bonne dose d’observations directes ! la section zoologie et botanique est l’occasion de présenter de superbes manuscrits illustrés d’oiseaux et de plantes. L’explication fournie sur la musique arabe fait découvrir que le médecin et philosophe Ibn Sîna, Avicienne (980-1037) affirme que la musique fait partie de la science mathématique : on étudie la relation des sons en les établissant en fonction de leur consonance et de leur dissonance, comme on aborde aussi l’étude de la durée des temps.
Alors au terme de l’exposition se pose inévitablement la question : comment expliquer le déclin scientifique du monde musulman ?
L’atomisme musulman est un héritage de la philosophie grecque, articulé avec la doctrine islamique de la toute puissance divine. Pour cette doctrine l’atome peut exister de manières différentes et contradictoires, car crée par Dieu en toute liberté. Cette construction rationnelle fait donc du monde le produit permanent de la volonté de Dieu et non le produit de cause naturelle, même voulu par Dieu, car une telle idée limiterait la toute puissance de Dieu. Une certaine théologie musulmane fait de l’univers matériel une réalité qui échappe à toute loi qui lui serait intrinsèque. L’ouverture aux sciences expérimentales est alors disqualifiée parce que la nature obéit aux causes premières transcendantes et non à des causes secondes reproductibles. L’islam ne donne pas d’autonomie à l’esprit humain. Il lui manque l’affaire Galilée qui (non sans mal) a permis aux chrétiens de déterminer le réel avec toute la rigueur voulu. Les causes premières ont été séparées des causes secondes en « comment et « pourquoi ».
Cette explication théologique est une tentative de compréhension de l’arrêt des sciences arabo-musulmanes. Le passage de la science contemplative (observation et calcul pratique) à la science expérimentale (émission d’hypothèse, vérification ou non, par des faits reproductibles) ne s’est pas fait.
Les polémiques autour de la science sont apparues dès le 9e s. Les discours contre certaines sciences sont plus vives à partir du 14e s. Pourquoi ? Parce que les critères de la société avaient changé. L’empire musulman est attaqué par les croisades, puis les Mongols dès le début du 13e s. Les mentalités changent, on demande à Dieu non plus davantage de connaissances scientifiques mais une protection de la religion. S’ajoutent le déclin économique, la paupérisation et les luttes politiques incessantes. Pourtant le déclin n’est pas général. L’empire musulman était tellement immense que les phénomènes n’apparaissent pas de la même manière partout. Aux 14e et 15e c’est le déclin total en Espagne et il commence au Maghreb, tandis qu’à Samarkand on construit encore un immense observatoire.
Ahmed Djebbar, mathématicien et historien des sciences, commissaire de l’exposition, rejette l’idée communément répandue que les Arabes ont transmis la science grecque à l’Europe médiévale. On ne trouve aucune trace d’un quelconque programme politique ou d’une quelconque décision d’apporter la science aux voisins européens. Au contraire on a trouvé un ou deux textes expliquant qu’il ne faut pas laisser les chrétiens s’emparer des manuscrits et les traduire de crainte qu’ils les utilisant pour mieux combattre des musulmans. Les croisades n’ont certes pas suscité les échanges ! la reconquête de la Sicile et de Tolède a chassé les scientifiques qui ne voulaient pas rester sous la domination des Chrétiens. Mais la politique du mécénat s’est maintenue, les vainqueurs ont imité les anciens maîtres. A cette époque les savants européens cherchaient des alternatives à l’enseignement de la Sorbonne limité au droit et à la théologie. Ils sont partis à Tolède pour apprendre l’arabe et entreprendre des traductions de l’arabe au latin, le phénomène se développe très rapidement A leur tour ils se sont appropriés l’avancée des sciences réalisée par les Arabes.
La longue chaîne du savoir se poursuivait après cinq siècles d’apogée des sciences arabes.
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Une nouvelle unité d’enseignement sur le dialogue inter religieux va ouvrir à la rentrée. Nous vous y attendons !