En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Lundi 23 octobre 2006
1906. Les anniversaires sont nombreux dans l’actualité religieuse et il ne faudrait pas qu’ils s’occultent les uns les autres. Le CETAD a déjà souligné le centenaire de la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus. L’itinéraire de Dietrich Bonhoeffer est lui aussi tragique et son apport théologique ne devait pas être négligé après sa mort le 9 avril 1945, près du camp d’extermination de Flossenburg dans le sud de l’Allemagne au sortir du camp de Büchenwald.
Dietrich Bonhoeffer est né à Breslau, aujourd’hui Wroclaw en Basse Silésie le 4 février 1906 dans une famille de tradition luthérienne. Famille de huit enfants, mère d’un milieu aristocratique, père médecin psychiatre et neurologue réputé. Dietrich aime la vie, joue du piano et fait de brillantes études. En 1923 il commence ses étude théologiques à Tübingen, puis à Berlin auprès de Harnack. Il découvre l’intérêt de la question ecclésiologique. Cela apparaîtra dans sa thèse de doctorat : « Sanctorum communio. Une recherche dogmatique pour la sociologie de l’Eglise » (1927). Cette recherche est enrichie par une réflexion œcuménique avec de nombreux voyages : Rome, Angleterre, Suisse, Danemarl. En 1928 il part comme vicaire de la paroisse allemande de Barcelone, puis passe un an à l’Union theological Seminary de New-York. Rentré à Berlin, il enseigne à la Faculté de Théologie. L’autorisation d’enseigner lui sera retirée en août 1936.
Voici la vie d’un professeur de théologie bousculée et réinterrogée par la situation politique. Le 24 mars 1933 les pleins pouvoirs ont été accordés à Hitler. Pour D.Bonhoeffer il va y avoir encore une période de théologie pastorale. « De la vie communautaire », paru en 1939, est l’écho de son expérience de direction du séminaire des prédicateurs à Finkenwalde en Poméranie. Le livre le plus marquant sera « Nachfolge », qu’il faudrait traduire par « Suivance », mais publié en français sous le titre « Le prix de la grâce ». La grâce qui a coûté si cher à Dieu ne peut être bon marché pour les croyants : le Fils de Dieu les appelle à une obéissance inconditionnelle.
Participant à la résistance politique contre Hitler, D.Bonhoeffer est arrêté par la Gestapo (le 5 avril 1943) et emprisonné à la prison militaire de Tegel à Berlin. Il venait de célébrer ses fiançailles avec Maria Von Wedermeyer, une jeune fille de 18 ans. Cela nous vaudra une correspondance amoureuse attachante qui révèle un des visages de la sensibilité de D.Bonhoefer (« Lettres de fiançailles. Cellule 92. 1943-1945 », Labor et Fides, 1998). Mais les « Lettres de prison » publiées sous le titre « Résistance et Soumission » vont manifester le théologien. Pour le centième anniversaire, une nouvelle édition a été traduite par Bernard Tauret avec la collaboration d’Henri Motter (Labor et Fides, 2006). C’est le moment où le théologien écrit en cachette son « Ethique » (manuscrit inachevé traduit chez Labor et Fides). D.Bonhoeffer y explique son refus de court-circuiter ce qu’il appelle « les réalités avant-dernières », car Dieu est entré dans la réalité de ce monde-ci en Christ. A Maria il écrit ainsi : « Je crains que les chrétiens qui n’osent avoir qu’un pied n’aient aussi qu’un pied au ciel ». Mais la vision la plus originale de D.Bonhoeffer est celle du monde « non religieux » qui est celui de notre temps. Y a-t-il alors des « chrétiens non religieux », un christianisme « non religieux » ? La réponse fait mouche : « Il nous faut vivre dans le monde comme si Dieu ne nous était pas donné ». Ce n’est pas l’affirmation de la « mort de Dieu », mais le refus de considérer Dieu comme acquis, hérité de la piété ou propriété d’une religion, voire d’une Eglise, alors qu’il est une personne à rencontrer. La question rebondit encore : « Que signifie une Eglise, une paroisse, une prédication, une liturgie, une vie chrétienne dans un monde sans religion ? Comment former une Ekklèsia, une Eglise sans nous considérer comme des élus, des privilégiés sur le plan religieux mais bien plutôt comme appartenant pleinement au monde ? Alors le Christ ne sera plus l’objet d’une religion, mais tout autre chose, réellement le Seigneur du monde » (Lettre du 30 avril 1944).
Il y a eu là pour la théologie d’après la guerre (1950) une théologie prophétique qui a pu accompagner le mouvement de la sécularisation. Mais D.Bonhoeffer reste-t-il d’actualité aujourd’hui ? Car après la « mort de Dieu », c’est le « retour de Dieu », le retour du religieux qui est proclamé. Peut-être faut-il d’autant plus s’en défier, si ce « retour de Dieu » est un retour du religieux à la quête de spiritualité (de type New Age), critiquant les Eglises d’avoir négligé cette requête au nom d’une priorité du monde et des exigences politiques et sociales.
Mais c’est alors qu’il faut redécouvrir un théologien très actuel : « J’aimerais parler de Dieu non aux limites, mais au centre, non dans les faiblesses, mais dans la force, et donc non à propos de la mort et de la faute, mais dans la vie et la bonté de l’être humain » (Lettre du 30 avril 1944). « Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu » (Lettre du 16 juillet 1944). A la veille de sa mort (9 avril 1945) il laisse un dernier message à un officier anglais, également prisonnier, à l’intention de l’évêque anglican K.A.Bell : « Dites lui que pour moi, c’est la fin, mais aussi le commencement. Avec lui je crois au principe de notre fraternité chrétienne universelle qui est au-dessus de toutes les haines nationales et que notre victoire est certaine ».
P.J.
Comme introduction à l’œuvre de D.Bonhoeffer, vous pouvez lire :
« Lumière et Vie » n° 264, décembre 2004, « Dietrich Bonhoeffer. Un théologien aux prises avec l’histoire »
De D.Bonhoeffer, vous pouvez lire :
« Le prix de la grâce », coll. Traditions chrétiennes n°20, Cerf, 1986
« Résistance et Soumission. Lettres de captivité », nouvelle édition Labor et Fides, Genève, mai 2006.
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