En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Jeudi 30 novembre 2006
Venise, dès le 9e siècle a exercé une suprématie économique et commerciale en Méditerranée, jusqu’au 18e et des rapports privilégiés avec les dynasties du proche Orient se sont installés, notamment avec Le Caire, Damas et Constantinople, le monde musulman.
L’exposition présentée à l’Institut de Monde Arabe couvre plusieurs siècles, depuis le vol par les Vénitiens de la dépouille de Saint Marc à Alexandrie en 828, pour les installer dans la chapelle du palais ducal de San Marco. Elle se termine avec la chute de la République de Venise, conquise par Napoléon, en 1797. Ce sont les échanges artistiques et culturels entre Venise et le Proche Orient qui sont montrés et tout spécialement du 14e au 17e. les vénitiens se sont révélés des diplomates habiles, des marchands astucieux et des chrétiens non conformistes.
L’exposition s’ouvre sur un tableau anonyme daté de 1511 représentant l’audience d’une ambassade vénitienne à Damas. Grâce au commerce Venise établit des liens privilégiés avec les grandes dynasties musulmanes, les Ayyoubides, les Mamelouks et les Ottomans. Ces relations se caractérisent d'abord par le pragmatisme. Venise est un partenaire respecté grâce à "un équilibre quasi parfait entre l'esprit religieux, une diplomatie de caméléon et un sens aigu des affaires", explique Stefano Carboni co-commissaire de l'exposition et conservateur au Metropolitan Museum of Art de New York. Venise fut peut-être la seule à comprendre et à apprécier la philosophie et la science islamiques, à ouvrir un dialogue avec le monde musulman dans lequel les échanges techniques et artistiques avaient aussi leur place.
Au cours de leurs allers-retours, négociants, pèlerins et diplomates n’ont pas résisté à l’envie de rapporter à Venise les bijoux de raffinements qu’ils ont découverts, constituant parfois même des collections de pièces orientales. Ils importent aussi les techniques des artisans, dans les domaines de la verrerie, de l'art du métal, de la céramique. Ils reprennent, en particulier, les motifs de l'art islamique.
C’est ainsi que les verriers de la Sérénissime se sont imposés comme les plus brillants d’Europe, aux 15e et 16e siècles, après s’être appropriés un siècle plus tôt certaines des techniques de fabrication des artisans mamelouks égyptiens et syriens. L’exposition présente ainsi de magnifiques lampes de mosquées et des productions orientales du début du 14e siècle ainsi que des verres fabriqués un siècle plus tard sur les bords de la lagune de Venise, par des artisans qui ont su intégrer leur propre génie ; ils ont réussi à fasciner les dignitaires de l’époque ottomane, et à la fin du 16e siècle, un vizir ottoman commande à Venise trois cents lampes de mosquée.
Si les tapis orientaux n'ont pas été produits à Venise, les peintres du nord de l'Italie les ont représentés dans leurs oeuvres, à tel point que les tapis d'Anatolie qui figurent dans des oeuvres de Lorenzo Lotto ont été baptisés tapis "Lotto".
Les artistes vénitiens ont abondamment peint des dignitaires orientaux et des scènes d'Orient, particulièrement bien documentées : les costumes, en particulier, son représentés avec une très grande précision. On peut admirer le fameux portrait de 1480 du sultan Mehmet II de Gentile Bellini qui a passé deux ans à Istanbul.
Une section est consacrée au « répertoire oriental dans la peinture religieuse » de la République, notamment dans les toiles consacrées aux évangélistes, à saint Etienne, saint Georges, personnages dont les vies et les actes ont eu pour cadre les villes d’Alep, de Damas ou d’Alexandrie. Naturellement saint Marc, qui selon la tradition avait vécu en Egypte et avait fondé le siège patriarcal d’Alexandrie, est le plus représenté. La présence de ses reliques à Venise font de cette ville la nouvelle Alexandrie. Dans La prédication de saint Marc à Alexandrie, peinte par Gentile Bellini pour la Scuola di San Marco, l’église représentée au centre pourrait appartenir à une piazza vénitienne, à part les étranges contreforts dont l’artiste l’a dotée. Un obélisque égyptien, la colonne de Pompée, le phare d’Alexandrie, des minarets, des maisons aux façades nues coiffées de terrasse confirment le « dépaysement » de la scène.
Dès la fin du 15e Venise devint le premier centre d’imprimerie en Europe. Les œuvres des philosophes et scientifiques musulmans furent alors traduites en latin et étudiées à l’université. D’intéressantes reproductions de ces livres sont présentées, comme l’homme-zodiaque des 18-19es. Les éditeurs de Venise imprimèrent le Coran en 1537, cette impression suscita la première traduction du Coran en italien dix années plus tard.
La papauté, dès l’époque des premières croisades, reprocha au doge de faire passer les affaires avant le salut de la chrétienté. Le pillage de Constantinople en 1204 fut perçu comme un acte odieux, détournant sur les orthodoxes la violence purificatrice qu’on promettait aux enfants du Prophète. Rome pouvait, il est vrai, s’inquiéter du destin des Croisés sur la côte orientale de la mare nostrum. À la fin du 13e siècle, les Mamelouks en ont chassé les derniers chrétiens. Jérusalem est perdue, l’Europe recule. Les Ottomans s’y installent ; en 1453, ils font tomber Constantinople. Istanbul devient la capitale du sultan Mehmet II, au terme d’une guerre qui avait duré dix ans et se soldait pour Venise par la perte de certaines de ses possessions. La domination ottomane allait semer l’effroi à travers le monde, en Afrique du Nord comme en Europe continentale, jusqu’aux portes de Vienne. Mais l’échec du second siège de la ville en 1683 en annonça le reflux.
De très belles pièces sont présentées à l’exposition, mais on pourrait regretter un manque d’explications claires. Certains domaines sont superficiellement ou pas traités, géographie, médecine, cuisine et épices. L’empire byzantin, puissance régionale dominante, est totalement oublié dans l’exposition.
Mais la visite de cette exposition est fort intéressante : elle souligne, comme l’avait fait l’exposition de L’age d’or des sciences arabes, que le dialogue entre personnes de religions différentes, notamment christianisme et Islam, a une longue histoire.