En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France
Publié le Jeudi 7 décembre 2006
Un colloque organisé par l’ACAT (Action des Chrétiens contre la Torture et pour l’abolition de la peine de mort), en lien avec la Faculté de Théologie de l’Institut Catholique de Paris, a réuni près de 300 personnes vendredi 1er et samedi 2 décembre 2006. Le thème en était « Les Eglises contre la peine de mort », et les intervenants principaux Maître Robert Badinter, Monseigneur Marc Stenger, le pasteur Elian Cuvillier, le professeur Michel Stavrou.
Pourquoi un colloque sur l’abolition de la peine de mort, alors que cette abolition a été promulguée en France en 1981 à l’initiative de Robert Badinter, alors ministre de la Justice, et que la presque totalité des pays européens (à l’exception de la seule Biélorussie) ont désormais aboli la peine de mort ? Par ailleurs 123 sur 200 des pays siégeant à l’ONU l’ont également abolie.
Il n’empêche : d’une part, les mentalités ne sont pas totalement favorables : en France, un sondage de juillet 2006 portant sur un échantillon de 1000 personnes donnait 52% seulement de personnes hostiles à la peine de mort, d’autre part les chrétiens ne se sentent pas toujours capables d’argumenter devant l’opinion publique pour défendre une conviction pourtant très forte. L’objet de ce colloque était d’aider à approfondir la réflexion et de permettre l’élaboration d’un argumentaire théologique : comment les chrétiens fondent-ils, au nom de leur foi, leur refus absolu et inconditionnel de la peine de mort ?
Des textes bibliques ont été étudiés et partagés : d’abord le récit du meurtre de Caïn en Genèse 4, récit qui situe à l’origine, au principe de la vie humaine, le refus de la vendetta : « Dieu mit un signe sur Caïn pour que le premier venu ne le frappe pas » (Genèse 4,15). Le sermon sur la montagne en Matthieu 5 est le lieu phare où Jésus reprend la loi qui condamne la violence et la radicalise jusqu’à la conduire à l’amour des ennemis. Seul un amour qui va jusqu’au bout de l’accueil de l’autre, fût-il un ennemi, est capable d’interrompre l’engrenage fatal de la violence ! Cet amour « en excès », Jésus l’a mis en œuvre jusqu’à en mourir. Devant les accusateurs de la femme prise en flagrant délit d’adultère (Jean 8,1-11) et qui doit être lapidée selon la loi, il en appelle à la conscience de chacun : « que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre » ! Mais, tant que les hommes feront de la loi une loi de mort, une loi qui tue le coupable au lieu de le relever, le juste sera lui-même condamné à mort
Ces lectures ont permis d’élaborer un certain nombre d’arguments d’ordre théologique conduisant à un rejet inconditionnel de la peine de mort :
1- Le premier pas d’un argumentaire est l’idée même que les chrétiens se font de Dieu, idée toujours à convertir, car nos représentations sont toujours menacées d’idolâtrie : l’homme est toujours tenté de faire Dieu à son image ! Beaucoup gardent une triste et fausse représentation d’un Dieu justicier et vengeur, qui serait le Dieu de l’Ancien Testament ! Or, le Dieu d’Israël qui est aussi le Dieu de Jésus-Christ se révèle au contraire comme un Dieu de patience, d’amour et de miséricorde pour l’homme qu’il a créé à son image et à sa ressemblance, et avec lequel il a voulu faire alliance. Il est le Dieu fidèle qui ne condamne jamais définitivement, revient toujours de sa colère, pour faire miséricorde et pardonner ; un Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qui veut qu’il vive, qu’il s’agisse de Caïn, de la femme adultère, des accusateurs de Jésus, ou de chacun de nous.
C’est un Dieu qui, en Jésus-Christ, a manifesté qu’il voulait radicaliser la Loi dans le sens de l’amour. Jésus montre que la volonté de Dieu n’est jamais de condamner les hommes et le monde, mais de les réconcilier avec lui et entre eux, et de les conduire vers la vie. Seul l’amour qui va jusqu’au bout en refusant la violence et en offrant le pardon est capable de triompher de la mort, et de faire renaître la vie véritable.
2- « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Genèse 1,26) . La révélation biblique nous affirme qu’en tout homme demeure une image de Dieu ; Saint Augustin disait que « ceux qui se sont installés dans la plus grande dissemblance d’avec Dieu gardent encore une trace de ressemblance avec lui » ! De la vient la dignité infinie et inaliénable de tout être humain : de son origine, mais aussi de son avenir, car tout homme est appelé à devenir « fils de Dieu », pleinement à son image, à la suite du Fils unique Jésus.
En effet, Dieu en Jésus-Christ a offert son pardon à chaque être humain ; dès lors tout homme est au bénéfice de la grâce, quoi qu’il fasse, le pire des criminels aussi !
Les textes lus ont montré que les actes doivent être condamnés, jamais la personne elle-même, car la personne humaine est toujours plus que ses actes ; elle garde en elle cette part de transcendance divine qui nous échappe totalement.
Dès lors pour tout homme coupable -et tous nous sommes plus ou moins coupables- une transformation est toujours possible. Les chrétiens croient que tout homme, par la force de l’Esprit peut changer, se convertir, ils croient qu’un avenir est toujours ouvert. Au contraire, condamner un homme à mort, c’est lui refuser, la possibilité de changer, de s’amender, de s’ouvrir à une vie nouvelle.
Au fond, pour un chrétien, la foi en l’homme est inséparable de la foi en Dieu, et cela nous invite à donner la priorité absolue à la personne humaine dans toute sa capacité d’évolution, quelles que soient sa condition, sa situation, ses erreurs.
Or, sur ce dernier point, l’argumentation issue de la foi chrétienne et ancrée dans la révélation biblique peut rencontrer et même solliciter les convictions de tout homme de bonne volonté pour qui la dignité absolue de chaque personne humaine est un droit inaliénable. Le chrétien s’accorde avec tout homme pour qui la personne humaine ne peut jamais être enfermée dans ses actes, pour qui l’être humain a une dimension transcendante, avec tous ceux qui pensent qu’il ne faut jamais désespérer d’un être humain.
3- Comment alors pourrions-nous condamner un homme à mort ?
Si Dieu refuse de condamner les hommes et leur offre à tous son pardon, prétendrions-nous agir autrement et mieux en condamnant et en nous montrant plus exigeants que Dieu ?
Si Dieu fait confiance au meurtrier fratricide, comment ne pourrions-nous pas faire confiance à ceux qui sont nos frères ?
Créés à l’image de Dieu, destinés à devenir fils, nous sommes tous frères, liés par une solidarité essentielle. Mais plus encore, Dieu nous veut libres et responsables de nos frères.
Dès lors, nous sommes assignés à prendre le risque de la confiance.
Du point de vue de la société, il est certain qu’il y a là comme un défi et une proposition utopique : il y a, dans le Sermon sur la montagne, le caractère absolu de l’exigence évangélique ! Or, la tâche à laquelle les chrétiens sont appelés est d’annoncer sans relâche cet évangile à la société comme ce à quoi l’homme et tout homme est ultimement destiné ! La parole des prophètes est une parole contestatrice, qui provoque et invite à humaniser toujours davantage les relations entre les hommes !
Socialement, la peine de mort apparaît donc comme une régression vers la vengeance. Définitive, irrémédiable, y compris dans les cas d’erreur judiciaire, la peine de mort interdit tout retour en arrière. Elle est pour la société elle-même un aveu d’impuissance à humaniser. Une société qui condamne à mort ne reconnaît-elle pas qu’elle est incapable de prendre le risque de la confiance et de la vie ? Ne s’engage-t-elle pas à long terme sur la voie d’une épuration et d’une autodestruction ?
La conclusion de ces deux jours était mobilisatrice : puisque nous avons rejoint, dans notre argumentaire, tous ceux qui travaillent à humaniser la société et l’humanité, tous ceux qui, croyants ou athées, croient en l’homme et ont la conviction intime de la dignité de la personne, nous pouvons nous assigner comme tâche de proposer sans relâche à nos sociétés des lois et des modes de fonctionnement qui vont toujours vers plus d’humanité.
La première tâche reste cependant, toujours à nouveau, de convertir chacun notre propre tendance profonde : sous le coup de l’émotion, le désir premier de vengeance est humain : « cet homme ne mérite pas de vivre » ! Chacun de nous peut comprendre ceux qui réagissent ainsi ! Mais il est toujours nécessaire de prendre le temps, de laisser l’impulsion première s’apaiser, de mettre à distance, et de reprendre alors lentement le chemin d’un argumentaire fondé sur une conviction plus profonde et plus réfléchie. L’Ecriture renvoie toujours l’idée du jugement « au dernier jour »… au jour où tous auront eu le temps de se convertir, ou toute violence sera convertie en respect de l’autre !
Les Actes du Colloque seront publiés, conférence par conférence, dans les « Courriers de l’ACAT » des mois à venir, mais l’ACAT en prévoit aussi une publication d’ensemble (adressez-vous à ACAT, 7 rue Georges Lardennois, 75019 Paris, tél. 01 40 40 42 43).
Bibliographie :
R.BADINTER, L’exécution , LGF, Le livre de Poche, 1977
La peine mort , Fayard, 2006
JEAN-PAUL II,"Homélie à Saint-Louis (Etats-Unis)", le 27 janvier 1999, La Documentation Catholique n°2198, 21 février 1999.
Cardinal Renato Raffaele MARTINO, "Plaidoyer pour l’abolition de la peine de mort", La Documentation Catholique n°2216, 19 décembre 1999.
A.KASPI, « La peine de mort aux Etats Unis » , Plon, 2003